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Catégorie : Généralités sur l'art
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Extrait de Boppe, les peintres du Bosphore au XVIIIe siècle, 1911. Chapitre consacré à la mode des "turquieries" quis évit au XVIIIe siècle

La Turquie, selon l'expression dont les Goncourt se servaient en parlant de la Chine (1), est devenue un instant, au xviiie siècle, « une des provinces du rococo ». Sans vouloir établir ici l'influence de la décoration orientale sur le style de cette époque, il nous a semblé curieux de rechercher, en groupant, pour la première fois croyons-nous, un certain nombre de tableaux de l'école française, les raisons qui ont fait des plus célèbres artistes du xviiie siècle des « peintres de Turcs ». 

1. L'art du xviiie siècle. Paris, 1874, in-8°, t. I, p. 140. 

Certes, il n'est pas surprenant qu'un Van Mour, qui a passé trente années de sa vie à Constantinople, ait représenté des scènes orientales, et qu'un Liotard (1) ou qu'un Favray aient tenu à montrer au public les types qu'il leur avait été donné d'observer au cours de leurs séjours au Levant ; mais pourquoi trouve-t-on en si grand nombre des sultanes et des personnages à turbans dans l'œuvre de peintres qui n'ont jamais voyagé en Orient, comme Parrocel, Latour, Cochin, Lancret ou les Vanloo? 

Parmi ces artistes, quelques-uns ont rencontré leurs modèles à Paris même, dans la suite des ambassadeurs qui, à deux reprises sous le règne de Louis XV, ont étonné la Cour et la ville par le spectacle de la magnificence et de l'étrangeté du faste du Grand Seigneur. 

Coypel, qui avait été le peintre de l'ambassade persane en 1714, semblait indiqué pour conserver le souvenir de l'ambassade turque de 1721, et, en effet, nous apprenons par le Mercure (2) qu'il fut admis à présenter au Régent l'esquisse d'un tableau rappelant l'audience accordée par le Roi à Méhémet effendi.

1. Sur les dessins turcs de Liotard, voir l'ouvrage de MM. Humbert, Tilanus et Revilliod, La vie et les œuvres de Jean-Etienne Liotard. Amsterdam et Paris, 1897, in-4°. 

2. Mercure de France, avril 1721, p. 165. 

Qu'est devenu ce tableau de Coypel que l'on voyait encore en 1778 dans la collection de M. Bourlat de Montredon (1) ? Où est le portrait que le sieur Justinat avait « obtenu la permission de tirer de l'ambassadeur turc (2)» et que le Roi payait quatre cents livres, tandis qu'il commandait, pour six cents livres, à Pierre Gobert un autre portrait de l'envoyé du Sultan (3) ? Où est la « tête de l'ambassadeur turc peinte au pastel » par François Lemoyne et qui faisait partie du célèbre cabinet de M. Lempereur, vendu en 1773 ? Dans quel grenier de musée se trouve le tableau exposé au Salon de 1738 et dont les figures « ressemblantes et faites d'après nature par M. d'Ulin, ancien professeur », représentaient « la réception de l'ambassadeur de la Porte avec son fils et sa suite par M. Le Blanc, Ministre de la guerre, à l'Hôtel des Invalides » ? 

1. Catalogue d'une belle collection de tableaux... de feu M. Bourlat de Montredon, 1778, p. 7, n° 20. 
2. Mercure, avril 1721, p. 166. 
3. Engerand, Inventaire des tableaux commandés et achetés par la direction des Bâtiments du Roi (1709-1792). Paris, Leroux, 1900, in-80, p. 211 et 243. 

Les toiles consacrées par Parrocel à l'ambassade de Méhémet effendi nous permettent d'attendre qu'un hasard fasse découvrir ces différentes œuvres. Aucun spectacle, au dire du biographe de Parrocel (1), « ne pouvait être plus favorable pour la peinture » que le splendide cortège qui se déroula dans Paris le 21 mars 1721 : gardes suisses, gardes françaises, régiment et maison du Roi, escortant, avec les maréchaux de France, les introducteurs des ambassadeurs et la foule des officiers de service, ces personnages aux costumes éclatants, dont les uns défilaient sur des montures richement harnachées, tandis que les autres tenaient en main pour les présenter au souverain, de la part du Grand Seigneur, les plus beaux chevaux de l'Orient. Les nombreux dessins que Parrocel fit à cette occasion (2) montrent « combien il était rempli d'un sujet aussi noble et aussi pittoresque » ; il en composa un tableau représentant l'arrivée de l'ambassade aux Tuileries par le pont tournant et dont le succès fut tel qu'il semblait que le Roi dût aussitôt l'acquérir ; mais, « M. Parrocel, artiste sans ruse et peu instruit des précautions avec lesquelles on doit ménager les supérieurs, commit une faute qui refroidit M. le duc d'Antin à son égard. Il avait fait deux esquisses peintes dont une, grande et assez finie, pouvait faire un tableau de cabinet. M. d'Antin la loua beaucoup, ce qui devait faire comprendre à M. Parrocel qu'il lui aurait fait sa cour en la lui présentant. Mais il ne sut point se défendre contre le désir que lui notifièrent assez clairement des personnes placées entre lui et le surintendant. Il leur laissa enlever ses esquisses ». 

1. Mémoires sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie de peinture et sculpture, 1838, II, p. 408. — Charles Parrocel, par Gh. Nie. Cochin. 
2. Nous possédons un de ces dessins qui provient de la vente Schefer. Il en existait plusieurs dans le cabinet Lempereur : en voici la liste d'après le Catalogue de 1773 : 
N° 648. Un grand et superbe dessin à la sanguine de six pieds un pouce de long sur deux pieds de haut représentant une marche de cavaliers turcs. 
N° 649. Un pareil dessin à la sanguine de six pieds trois pouces et demi de long sur un pied et demi de haut. 
N° 658. L'entrée de l'ambassadeur turc et 4 études. 
Dans le Catalogue... du Cabinet de M. de Montulli (1783) se trouvait, sons le n° 98, un dessin de Parrocel : portrait de l'ambassadeur turc en trois crayons et coloré d'un peu de pastel. 

Le surintendant des Beaux-Arts ne sut pas dissimuler son mécontentement et il fallut attendre plusieurs années pour que ce tableau passât dans les galeries royales et pour que l’on songeât à demander à Parrocel d'utiliser ses croquis déjà anciens. Trois grands tableaux lui furent commandés; deux seulement furent exécutés, ils figurèrent au Salon de 1746 (1) et ils sont maintenant au musée de Versailles. 

1. Le premier tableau de Parrocel est avec les deux toiles de 1746 à Versailles, Il existait plusieurs esquisses de ces tableaux. Lempereur en possédait une (n° 92 du catalogue de 1773). Parrocel en avait conservé deux (l'ambassadeur turc sortant des Tuileries par le pont tournant, — l'ambassadeur turc arrivant au bas du palais des Tuileries) qui sont mentionnées dans l'État des tableaux et dessins appartenant au Roi, trouvés sous les scellés de feu M. Parrocel, publié par M. J. Guiffrey (Nouvelles archives de l'Art français, 2e série, V, p. 142). On en trouve une au musée Carnavalet et nous avons pu en acquérir une autre dont la reproduction est donnée dans notre plaquette Les Introducteurs des Ambassadeurs. Paris, Alcan, in-4°. 

Ces tableaux, ou les tapisseries qui en ont été tirées et qui sont conservées aux Gobelins, nous font comprendre l'attrait que put avoir pour les contemporains l'entrée de Méhémet-effendi. Saint-Simon ne crut pas indigne de lui d'en donner dans ses Mémoires une description détaillée, et la mère du Régent en envoyait la relation à sa fille : « Je suis la seule de toute la Maison Royale, écrivait la duchesse d'Orléans à la comtesse Palatine, qui n'ait pas été sur la place Royale pour assister à cette entrée dimanche passé. Le Roi lui-même l'a regardée au balcon de la maréchale de Boufflers.

Mon fils et sa femme étaient chez la grande-duchesse ; leur fils chez le commandant des Mousquetaires noirs ; Mme la duchesse était avec ses enfants chez la princesse d'Epinay ; les princes de Conti chez la duchesse de Rohan-Chabot. Ainsi vous voyez que tout le monde se trouvait là sauf moi ; ma curiosité diminue... » Elle ajoutait quelques jours après : « Je n'entends encore pour le moment parler d'aucune mode nouvelle à la Turque, mais il en existe peut-être sans que je le sache, car je suis la mode de loin (1). » 

1. Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, publiée par Rolland, trad. par E. Joeglé. Paris, Bouillon, 1890, 3 vol. in-8°. Lettres des 20 mars et 17 avril 1721. 

La princesse allemande, qui observait avec tant de pénétration et quelquefois de sévérité la société qui l'entourait, connaissait assez les Français pour savoir que le séjour de l'ambassadeur turc ne pouvait les laisser indifférents. 

Paris a toujours aimé l'étranger, et on pourrait presque refaire l'histoire de ses engouements en suivant les modes que le caprice du moment a imposées aux ajustements et aux coiffures. Il ne semble cependant pas que des modes « à la Turque » aient consacré la vogue dont jouit pendant quelques mois l'envoyé du Sultan. Son influence fut plus sérieuse et laissa des traces plus durables. 

*

* * 

Un Turc ne pouvait qu'être bien accueilli en France à cette époque. Peu d'années auparavant il n'en eût pas été ainsi. L'Orient n'existait alors qu'en tant que terre classique; les voyageurs qui le parcouraient n'avaient d'yeux que pour les antiquités ; le pittoresque de la vie et du costume leur échappait, et ils ne voyaient dans les sujets du Sultan que les ennemis de la religion catholique. Plusieurs fois sous le règne de Louis XIV, on put croire que la France, dans une nouvelle croisade, allait porter la guerre sur les rives du Bosphore, et, tandis que nos ambassadeurs étaient maltraités ou emprisonnés, l'envoyé du Sultan était à Versailles bafoué par la Cour et il ne laissait pour tout souvenir de son séjour en France que la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme. 

La situation politique s'étant plus tard modifiée, le Roi était redevenu l'allié fidèle du Sultan. On ne recherchait plus lies moyens de détruire l'Empire ottoman, on intervenait au contraire en toute occasion pour le protéger, et, sous l'influence de Voltaire, on consentait à entendre parler de Mahomet et du Coran. Il y avait d'ailleurs à la Cour tout un cercle que les légendaires aventures du comte-pacha de Bonneval et les charmes de Mlle Aïssé avaient conquis à la Turquie. A côté du vieux protecteur de la belle Circassienne, l'ambassadeur Ferriol, de sa belle-sœur la Présidente, et de ses neveux Argental et Pont de Veyle, vivaient les familles des courtisans que la faveur royale avait depuis un quart de siècle appelés à représenter la France auprès du Grand Seigneur : c'étaient les Désalleurs, les Bonnac ; c'était Mme de Canillac, qui, après la mort à Constantinople de l'ambassadeur Girardin, avait épousé le commandant des Mousquetaires noirs, ou la fille de Guilleragues, devenue marquise d'O. 

Tous avaient rapporté des souvenirs de leur séjour au Levant ; les uns, des armes orientales qu'ils offraient au Roi (1) ; les autres, des étoffes ou des costumes avec lesquels ils se faisaient peindre en Turcs, ou qu'ils revêtaient pour intriguer leurs amis en paraissant au milieu d'eux déguisés « en honnête musulman (2) » ; d'autres enfin, des tableaux représentant les audiences du Sultan auxquelles ils avaient assisté (3) ou bien ces mille scènes de la vie orientale et ces types que savait si bien rendre le peintre du Roi en Levant Jean-Baptiste Van Mour, et dont M. de Ferriol fit faire par le graveur Cars cent estampes que toute la Cour acheta. 

1. Mercure de France, avril 1721. 
2. Voir notre article La Mode des Portraits turcs au xviiie siècle (Revue de l'art ancien et moderne, 1902, t. II, p. 211). 
3. Voir notre article Les deux Tableaux turcs du Musée de Bordeaux (Revue de la Société philomatique de Bordeaux, 1901). 

Une telle société était bien préparée pour recevoir en 1721 l'ambassadeur turc ; elle lui fit d'autant plus fête que le jeune roi avait paru prendre plaisir à voir ces étrangers, si différents par leurs costumes et leurs manières des gentilshommes que le protocole avait, jusqu'alors, permis d'approcher de sa personne. Méhémet-effendi était d'ailleurs digne de cet accueil : « il doit être un homme distingué, étant donné qu'il a tant compris », s'écriait la duchesse d'Orléans après avoir raconté de quelle manière il traitait les dames de la Cour qui accouraient en foule à son palais et comment il savait s'intéresser à tout ce qui lui était montré. 

Il fréquentait les ateliers des peintres, venait poser chez Coypel pour le grand tableau de son audience (1), et quand on lui offrait son portrait prêt à être gravé sur cuivre, il savait trouver assez de mots français pour déclarer : « Cela est fort bien (2) » Il n'avait, et on s'en étonnait autour de lui, aucune répugnance à laisser reproduire ses traits. Les Musulmans étaient à cette époque d'une grande tolérance, et il suffit de feuilleter les dessins de Liotard pour voir avec quelle facilité un artiste européen pouvait alors pénétrer dans les intérieurs des plus grands personnages de la Porte et faire leurs portraits ou ceux de leurs familiers.

1. Mercure de France, juin-juillet 1721, p. 129.
2. Lettre de la duchesse d'Orléans, 3 mai 1721. 

Méhémet était de cette école et peut-être, à l'exemple de ce capitan pacha qui dans ses croisières s'amusait à peindre les plus belles femmes des îles de l'Archipel (1), fut-il tenté de faire enseigner à son fils les éléments de la peinture dans les moments de liberté que lui laissaient les leçons de tour qu'il recevait de la célèbre Mme Maubois, professeur du Roi (2) ou ses visites dans les bibliothèques et les musées. Ce jeune Ottoman prouva d'ailleurs son goût en rapportant à Constantinople les portraits de Mlle de Charolais et de Mme de Polignac. « Le Grand Seigneur, qui les vit, les a enfermés dans son trésor, il ne les quitte plus » ; et l'ambassadeur de France, en relatant ce fait dans sa correspondance officielle, rappelait l'ambassade envoyée sous Louis XIV par l'empereur du Maroc à Mlle de Conti et se demandait si la Cour n'allait pas voir bientôt quelque grand personnage turc venir solliciter la main de ces princesses (3). 

1. Guys, Voyage littéraire de la Grèce, 1776, in-8°, 1, p. 494. 
2. Mercure de France, juillet 1721, p. 121. 
3. Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance de Turquie, vol. 71, fol. 264. 

La réputation que Méhémet s’était acquise rejaillit bientôt sur toute sa nation. On s'occupait tant de lui que l'on dut s'intéresser aussi à ceux qui l'avaient envoyé. Le Mercure de France se faisait adresser de Constantinople de fréquentes correspondances, et chez les libraires paraissaient des livres donnant des renseignements sur l'histoire, la politique et les mœurs de l’Orient. Puis, à l'imitation de Montesquieu, qui, après l'ambassade de Riza bey en 1714, avait fait les Lettres Persanes, on publia des Lettres Turques. De prétendues Turques racontaient leurs impressions de Paris à leurs amies du sérail ; d'imaginaires secrétaires de Méhémet effendi rédigeaient leur journal, et en profitaient pour peindre leurs hôtes sous les couleurs les moins flatteuses. Le Turc devint ainsi un héros de roman : corsaires farouches, jeunes captives enfermées au sérail, brillants cavaliers enlevant des odalisques, agas jaloux et trompés, débonnaires gardiens de harems, et servantes industrieuses, n'ayant d'ailleurs tous de l'Orient que le nom et le costume, étaient les personnages qui servaient de prétexte à ces récits d'intrigues amoureuses, à ces voluptueuses descriptions, dont les lecteurs du xviiie siècle se montraient si friands (1). 

Parmi ces romans turcs, parus en si grand nombre à partir de 1721, le « Cousin de Mahomet » et le « Sofa » sont encore quelquefois cités ; mais qui connaît « Mahmoud, histoire orientale » (1729), « Rethima ou la belle Géorgienne » (1735), « Abou Mouslu ou les vrais amis, histoire turque » (1737), etc.? Ecrits pour obéir aux caprices d'un instant, ils ont suivi les vicissitudes de la mode et sont tombés dans l'oubli. 

D'autres témoins de cette époque nous restent, et, à défaut du « Turc généreux » que Rameau mettait en 1735 sur la scène de l'Opéra (2) le « Turc amoureux » peint par Lancret pour la décoration de l'un des salons de l'hôtel de M. de Boullongne, place Vendôme (3) suffirait à prouver la séduction exercée alors par l'Orient sur les artistes que l'Académie elle-même a si heureusement appelés « les peintres des fêtes galantes ».

1. Pierre Martino, L'Orient dans la littérature française aux xviie et xviiie siècles, 1906, in-8°. 
2. « Le Turc généreux » était l'une des trois entrées du ballet héroïque de Rameau Les Indes galantes. Dans l'introduction qui précède la réimpression de ce ballet, le bibliothécaire de l'Opéra, M. Malherbe, a donné les plus intéressants détails sur cette entrée (Œuvres complètes de Rameau, tome VIL Paris, A. Durand, 1902). 
3. Le panneau de Lancret se trouve au Musée des Arts décoratifs. Le tableau original d'après lequel il a été fait appartenait en 1877 au comte de la Béraudière. Voir Les Gravures françaises du xviiie siècle ou Catalogue raisonné... par Emmanuel Bocher, 4e fascicule : Nicolas Lancret. Paris, 1877, p. 13, 63, 73. 

Comme pour donner raison au charmant petit personnage enturbanné qui dans l'œuvre de Lancret s'exprimait de si galante façon : 

Jusque dans ce climat barbare 
L'amour porte à mon cœur les plus terribles coups, 
Et sans cesse on m'entend chanter sur ma guitare : 
Maudit soit cet enfant qui montre un air si doux, 
Il est cent fois plus Turc que nous, 

Lajoue représentait les triomphes remportés sur l'Amour dans les splendeurs du sérail. Nous ne connaissons que par la description qu'en donne le livret, la toile qu'il exposa au Salon de 1740 : « tableau de cabinet de forme chantournée où paraît le Grand Seigneur, sur un tapis de Turquie, avec une sultane appuyée sur un nègre, dans un jardin de plaisance; ce tableau est orné de paysages ; dans le lointain est un bosquet formé par des treillages, architecture, sculptures et différents mouvements excités par la chute des eaux ». Mais ses deux dessins, « Le Trône du Grand Seigneur » et « Les Bains de la Sultane » (1) nous font bien comprendre la manière dont les personnages orientaux servaient à ses compositions : ils n'étaient qu'un accessoire gracieux au milieu de ces coquilles, de ces mille ornements divers qu'il se plaisait à grouper dans ses vues de perspective. Tout autre était la conception qui guidait l'auteur des deux charmants panneaux que le comte de Ganay fit figurer en 1874 au Palais-Bourbon, à l'Exposition des Alsaciens-Lorrains. Le catalogue les attribuait à Leprince, suivant une tradition qui donnait alors à ce peintre tous les tableaux du xviiie siècle où étaient représentés des Orientaux. Mais si Leprince a peint de nombreuses toiles qui rappellent son long séjour dans l'empire des Tsars, s'il a publié sur les mœurs et les costumes des Russes plusieurs albums d'estampes, il n'a pas, que nous sachions, voyagé dans le Levant, et M. Hédou, dans la savante étude qu'il lui a consacrée, ne mentionne de lui aucune décoration inspirée par l'Orient.

1. Ces deux dessins gravés, le premier par Guélard, le second par Cl. Duflos, ont été publiés dans le Livre d'architecture, paisage et perspective par J. de la Joue, peintre du Roy et de son Académie royale de peinture et sculpture ; à Paris, chez Huquere, rue Saint-Jacques, au coin de celle des Mathurins (s. d., in-4°). 

On pourrait être tenté de croire que ces gracieuses odalisques, nonchalamment assises sur des tapis de Turquie et au milieu desquelles se promène le Grand Seigneur en tenant à la main, pour le jeter à l'heureuse élue, le mouchoir, gage des félicités promises par les danses légères auxquelles la favorite se livre devant son maître, sont les compagnes de la « Belle Grecque » (1) que Nicolas Lancret exécuta pour former le pendant du « Turc amoureux ». N'ont-elles pas les mêmes traits, le même charme? Ne sont-elles pas également dignes des vers qui lui étaient dédiés : 

Jeune beauté, votre esclavage 
Ne vous empêche pas de captiver les cœurs. 
Les Sultans les plus fiers vous offrent leurs hommages 
Et par le seul pouvoir de vos yeux enchanteurs 
Vous triomphez de vos vainqueurs. 

1. Sur le tableau « La Belle Grecque », qui après avoir appartenu au comte de la Béraudière, fait maintenant partie de la collection Wallace, voir Ém. Bocher, p. 13. 

Mais, en regardant ces panneaux, il ne faut penser ni à Lancret, ni à Watteau, quelque analogie qu'ils aient avec la peinture que Goncourt a décrite dans son catalogue de l'œuvre du maître : « une arabesque dans le contournement d'un Lajoue ; au milieu se voit un Turc aux pieds duquel est agenouillé un esclave ». M. L. Dimier a su, en effet, les restituer à leur véritable auteur, Christophe Huet. Le peintre de chinoiseries et d'animaux qui a décoré l'ancien hôtel de Strasbourg et le château de Champs s'est, lui aussi, laissé aller à sacrifier au goût de la turquerie, en exécutant les deux peintures dont des répliques se trouvaient dans la collection H. Grellou et dans celle du comte de Ganay (1). 

Ces différentes compositions étaient assez goûtées pour qu'en arrivant en 1736 à Paris, avec le désir de faire connaître un talent déjà réputé dans toutes les cours allemandes, G. -F. Schmidt (2) ait cru ne pouvoir mieux débuter qu'en gravant le « Turc amoureux » et la « Belle Grecque » de Nicolas Lancret. Carle Vanloo, rentrant vers la même époque en France après un assez long séjour en Italie, se conforma à la mode et habilla en Turcs les premiers personnages qu'il présenta au public.

1. L. Dimier, Christophe Huet (Gazette des Beaux-Arts, 1er novembre et 1er décembre 1895). Voir p. 488 la reproduction du panneau Le Mouchoir. 
2. Catalogue de l'œuvre de G.-F. Schmidt. Berlin, 1789. 

Il devait d'ailleurs y être encouragé par le succès qu'avait remporté à Rome le tableau qu'il avait peint pour un grand seigneur anglais et qui représentait à sa toilette une femme orientale, morceau « également intéressant », dit le biographe de l’artiste (1), « par les grâces de l'attitude, par le coloris des carnations, et par la beauté des linges, des étoffes et des accessoires », mais, d'après Diderot (2) célèbre surtout par la singularité de l'un de ces accessoires : « un bracelet porté à la cuisse ». Cette recherche de l’étrangeté ne se retrouve pas dans les deux tableaux exposés au Salon de 1737, et les costumes orientaux n'y semblent employés que pour profiter de la mode et attirer ainsi davantage l'attention sur des œuvres qui devaient, comme dans Le Bâcha faisant peindre sa maîtresse, montrer l'artiste lui-même travaillant en pleine possession de son talent, ou, comme dans Le Bâcha donnant un concert à sa maîtresse (3) faire voir aux Parisiens, qui en raffolaient, la jeune Mme Vanloo, Christine Somnis, « la Philomèle de Turin », dont le peintre avait su, au dire d'un poète ami, sur la toile, animer le gosier enchanteur. 

1. Vie de Carle Vanloo, par Dandré-Bardon. Paris, 1765.
2. Diderot, Salon de 1765. 
3. Le premier de ces deux tableaux fut peint pour M. de Jullienne; il porte le n° 266 du Catalogue raisonné de... M. de Jullienne par Pierre Rémy. Paris, 1767. Il a été gravé en 1748 par Lépicié. On le trouve en 1801 dans le cabinet du citoyen Robit qui l'avait acquis à la vente de Presles, Le second, peint pour M. Fagon, et qui a appartenu au roi de Prusse, est conservé maintenant dans la collection Wallace, n° 451. Il a été gravé en 1765 par G. -A. Littret. Demarteau en a également reproduit plusieurs fragments. Dans le cabinet de M. Godefroy, vendu en 1785, se trouvait une copie du Concert turc, et le catalogue de la collection de tableaux vendue le 6 décembre 1787, mentionne sous le n° 42 : « Le concert du Grand Seigneur ; ce tableau acheté à la vente de feu Carle Vanloo n'était pas terminé. L'acquéreur le fit depuis finir par M. Garesme. C'est une vérité de laquelle les yeux exercés en peinture ne pourront douter. » 

M. de la Live possédait un autre tableau oriental de Carle Vanloo : Le Contrat de mariage turc, a Ce tableau », dit le Catalogue historique du cabinet de M. de la Live, p. 79, « est tout à fait dans le goût de M. Rembrandt, tant pour la touche que pour l'intelligence de la lumière. Il peut même passer pour un pastiche de ce maître. Il est fort bien gravé par Mme Lépicier ». On retrouve ce tableau à la vente du cabinet Choiseul-Praslin (28 février 1793) sous le n° 166. 

Malgré les costumes dont on les revêtait, les larges turbans, les barbes imposantes dont on les affublait, tous ces personnages n'étaient que des Turcs de fantaisie. Les modèles étudiés en 1721 commençaient à être oubliés quand, en 1742, les artistes français eurent l’occasion d'en observer de nouveaux, plus pittoresques peut-être encore que les premiers. 

Par une particularité sans doute bien rare dans l’histoire diplomatique, c'était au fils de Méhémet effendi, à ce Saïd effendi que les Français avaient, vingt ans auparavant, connu enfant, qu'était confiée la nouvelle ambassade ; à Paris comme à Versailles, il retrouva nombre d'amis et il ne dut pas leur montrer sans fierté qu'il avait su profiter de son premier voyage. 

Il est fâcheux pour la mémoire de cet Ottoman ami des sciences et des arts et introducteur de l'imprimerie à Constantinople, que le célèbre dessin de Cochin représentant l'audience accordée à l'envoyé du Grand Seigneur par le Roi dans la galerie des Glaces n'ait pas été gravé. Le nom de Saïd effendi eût été ainsi rendu populaire ; il restera associé à celui de Cochin pour tous ceux qui ont eu la bonne fortune de voir, soit aux expositions des ventes Destailleur et Muhlbacher, soit dans la collection de M. Pierre Decourcelle, un dessin qui est certainement l'un des plus parfaits qu'ait produits l'école française du xviiie siècle et dont le trait pris en 1774 par le graveur Poilly ne donne qu'une faible idée (1). 

Comment décrire ce cortège d'Orientaux s'avançant, majestueux sous leurs longs vêtements, au milieu des gradins qui portent la noblesse de France, femmes curieuses et observatrices, gens de cour spirituels et moqueurs, et venant s'incliner devant les marches du trône où se tient avec Louis XV toute la famille royale? Comment indiquer le talent avec lequel Cochin a su rendre les richesses de la galerie et les splendeurs du dais royal, l'esprit avec lequel son crayon a marqué la majesté du Roi de France, la dignité respectueuse de l'envoyé du Grand Seigneur, l'âme des Orientaux, les uns indifférents, les autres dédaigneux, d'autres aussi (c'étaient sans doute des chrétiens parmi ces graves musulmans), heureux de se donner en spectacle, l'attitude enfin des courtisans, tous vus de dos au premier plan, et laissant deviner par leurs gestes, par la façon dont leur tête s'agite, les mille remarques piquantes échangées sur le compte de ces gens qui ont la singulière idée d'être Turcs. 

1. Sur ce dessin, qui fut exposé au Salon de 1745, voir le catalogue de l'œuvre de Ch.-Nic. Cochin fils par Antoine Jombert (Paris, Prault, 1770, p. 29). M. Fould en donne la reproduction dans les « Mémoires secrets » de Toussaint (Paris, Plon, 1905). La gravure de Poilly tirée à un petit nombre d'exemplaires est assez rare ; nous l'avons reproduite dans les « Introducteurs des ambassadeurs », Paris, Alcan, 1901. 

Il semble que de mystérieux effluves se soient échappés de cette brillante assemblée et aient, pour rappeler une des plus merveilleuses fêtes dont la galerie des Glaces fut le théâtre, laissé sur quelques boiseries de Versailles comme de légères images, images faites de fantaisie et de vérité et où de petits Amours, costumés en Turcs, se jouent au milieu de décors d'arabesques, en soutenant des médaillons évocateurs de l'Orient, de ses odalisques et de ses pachas tantôt amoureux et nonchalants, tantôt belliqueux et triomphants. Ces charmants panneaux, que quelques connaisseurs attribuent à Fragonard, sont maintenant dispersés (1), mais le palais de Versailles conserve toujours le portrait de Saïd effendi. 

1. Il existe huit de ces panneaux; trois appartiennent au Musée des Arts décoratifs, deux à M. G. Morgan, trois à M. Pierre Decourcelle, M. Groult possède un tableau qui doit être rapproché de ces panneaux. 

L'œuvre d'Aved est bien connue ; exposée au Salon de 1742, elle y obtint le plus vif succès ; intéressant par le détail si étudié du costume (1), par l'arrangement ingénieux des attributs destinés à indiquer les goûts cultivés de l'ambassadeur, ce tableau ne l'est pas moins par la connaissance qu'il nous donne du personnage lui-même. 

Sur ce visage si grave, impassible en apparence, on aperçoit comme un sourire d'ironie, et, en effet, cet Oriental n'avait-il pas fait la conquête de Paris, n'avait-il pas amené Voltaire à ajourner la représentation de Mahomet (2) et ne s'était-il pas offert le malin plaisir de venger ses compatriotes des plaisanteries de Molière, en obligeant les doctes professeurs de la Faculté de médecine à recevoir en sa présence, — véritable cérémonie turque, — au grade de docteur son médecin grec, Vlasto, qu'il avait pour la circonstance appelé Vlastus (3) ?

1. Le tableau d'Aved est reproduit dans notre article, déjà cité, La Mode des portraits turcs au xviiie siècle. J.-G. Wille a gravé ce portrait, en buste, entouré d'un médaillon posé sur un piédestal qui porte l'inscription : Hic est. 
2. Voltaire (lettre du 19 janvier 1742, édition Lequien, tome LVIII, p. 167) : « ... En vérité il ne serait pas honnête de dénigrer le prophète pendant que l'on nourrit l'ambassadeur et de se moquer de sa chapelle sur notre théâtre. Nous autres Français, nous respectons le droit des gens, surtout avec les Turcs. » 
3. Sur la soutenance solennelle de la thèse du Dr Vlastus, voir le Mercure de France, juin 1743, p. 1007.

Un ambassadeur d'autant d'esprit était bien digne du pinceau d'un peintre de talent et ce n'est certes pas la gravure faite par Séraucourt de Lyon d'après le tableau de Fenouil (1), agréé à l'Académie, qui nous consolera de la perte du pastel que La Tour avait fait de Saïd effendi. Le modèle avait, — le Mercure nous le fait connaître (2) — posé « avec toute la complaisance et la patience possibles, sans oublier beaucoup de politesse ». Le portrait « était un vrai chef-d'œuvre ». On venait « de tous côtés l'admirer dans l'appartement de l'ambassadeur et plusieurs poètes ont déjà travaillé dessus », et le rédacteur de la Gazette citait les vers suivants du chevalier de Saint-Jory : 

Latour, dont le crayon sublime et gracieux 
Charme autant notre esprit qu'il satisfait nos yeux, 
Sur tes divins portraits, ornement de la France, 
Ton portrait de Saïd aura la préférence. 
Cet ouvrage accompli, digne de Raphaël, 
N'a rien cependant qui m'étonne, 
Saïd, que l'on révère, enrichit ton pastel, 
Car, voici comme je raisonne, 
Plus le mérite est grand, mieux on peint la personne. 

1. Bellier de la Chavignerie, qui dans son Dictionnaire cite plusieurs portraits de Fenouil, n'indique pas celui de Saïd effendi. 
2. Mercure de France, juin 1742, p. 986. 

Plusieurs de ces pièces de circonstance sont conservées dans le précieux recueil connu sous le nom de Chansonnier historique Maurepas. L'une d'elles mérite d'être citée (1) ; c'est une lettre que l'on imagina avoir été écrite à La Tour par le comte-pacha de Bonneval, mort cependant déjà depuis quelques années : 

« N'est-il pas possible que le portrait de Son Excellence, admiré à Constantinople comme il l'est à Paris, ne fasse naître le désir au Grand Seigneur d'immortaliser sa physionomie et celle de ses favorites. 

Que de Vénus pour un Apelles ! 
Mon cher Latour,  . . . . 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Comment conserver ta vertu 
En peignant les grâces naïves 
De ces respectables captives. 

« Du moins, si la chose arrivait, ce serait une espèce de miracle politique. Il faut cependant avouer que c'est dommage qu'on ne puisse sans risque être introduit dans le sérail. 

1. Bibliothèque Nationale, f. franc., 12646, p. 49. 

Quelle variété de grâce et d'attraits, Quel vaste champ pour la peinture ! » 

Il n'était pas nécessaire d'aller jusque sur les rives du Bosphore pour trouver d'aussi gracieux modèles. Les sultanes paraissaient alors être toutes en France ; n'en voyait-on pas une au Salon de 1742, sortant du bain et servie par des esclaves ? et une autre au Salon de 1743, se promenant dans les jardins du sérail? Nattier avait peint la première, pour laquelle avait posé Mlle de Clermont (1) ; la seconde représentait la marquise de Sainte Maure (2) ; elle était d'Aved, dont le talent fut recherché par les grandes dames qui, comme la marquise de Bonnac, la marquise de Pleumartin ou Mme de Magnac (3) désiraient avoir leur portrait « selon le costume des Turques ». 

1. Le portrait de Mlle de Clermont, conservé dans la collection Wallace, est reproduit dans le beau livre que M. de Nolhac a fait paraître sur Nattier (Paris, Manzi, Joyant et Cie, in-4.). Dans le Catalogue du cabinet de feu M. Doucet de Bandeville (1791) nous trouvons, sous le n° 18, un portrait de Nattier : « Sultane favorite, sur toile. H. 17 pouces. L. 14 ». 
2. Ce portrait est conservé à l'hôtel Pozzo di Borgo, chez le marquis de Saint-Maurice-Montcalm. 
3. Sur ces différents portraits, ainsi que sur ceux de La Morlière, voir notre article La Mode des portraits turcs au xviiie siècle. Le portrait de La Morlière par La Tour a été gravé par Lépicié. 

Ces Orientales de France (1) au milieu desquelles l’ancien secrétaire de l'ambassade du Roi près le Grand Seigneur, M. de la Morlière, semblait, sous le crayon de La Tour, comme sous le pinceau d'Aved, jouer ce fâcheux rôle que certains fonctionnaires ont mission de remplir à l'intérieur du sérail, se trouvaient chaque jour de nouvelles compagnes. 

Les diverses attitudes sous lesquelles elles étaient d'ordinaire représentées — au bain, à la promenade, prenant, nonchalamment accoudées sur leurs sofas, le café ou les sorbets ; ou dans leurs boudoirs, dansant, chantant, jouant de la harpe et de la guitare, et travaillant avec leurs suivantes à d'élégants métiers de tapisserie, — ne suffirent pas à François Boucher, qui trouva pour elles une occupation nouvelle. 

Une Sultane lisant eût certainement surpris ses sœurs du Bosphore ; elle étonnait moins à Paris (1), où il paraissait naturel de voir entre les mains d'une sultane les romans turcs, si lus alors, et qu'ornaient des plus gracieuses estampes Cochin, Eisen, Gravelot, Clavareau, Halle, et Boucher lui-même (2).

1. Leprince peignit également une sultane, couchée sur une ottomane et tenant de la main droite un livre, « tableau d'un effet piquant et harmonieux », dit le Catalogue d'une précieuse collection... provenant du cabinet de M. le duc de Ch*** (vente du 20 décembre 1787). 
2. Les dessins que Boucher et Halle ont faits pour l'ouvrage de Guer, Les Mœurs des Turcs, paru en 1747, ont été vendus en 1773 avec le cabinet Lempereur. 

* *

L'ambassade de Saïd effendi avait ainsi donné une nouvelle vogue à la turquerie, qui, de Paris, se répandit à l'étranger. A l'exemple de leurs maîtres, peintres de Turcs, et du genevois Liotard qui, parce qu'il avait été à Constantinople, se promenait à travers l'Europe « avec un costume turc et une barbe descendant jusqu'à la ceinture », les élèves de l'Académie de France à Rome s'habillèrent un jour à l'ottomane. 

On sait la part qu'ont prise les Pensionnaires du Roi dans les réjouissances du carnaval romain pendant tout le xviiie siècle. La fête qu'ils donnaient à cette époque était un des principaux événements de la saison ; son succès rejaillissait sur l'ambassade, et chaque année, le secrétaire d'Etat des affaires étrangères faisait écrire au directeur de l'Académie pour le remercier et le prier de témoigner sa satisfaction aux élèves.

Plusieurs des fêtes données ainsi par les pensionnaires de l'Académie de France furent célèbres. On conserva longtemps à Rome le souvenir de la cavalcade de 1730, représentant les costumes de la comédie italienne et celui de la mascarade chinoise de 1735 ; mais aucune de ces manifestations du goût et de l'esprit français n'égala celle qui fut organisée en 1748 sous la direction de M. de Troy. Le thème, d'ailleurs, en était heureusement choisi : représenter la caravane du Sultan à la Mecque, c'était fournir prétexte au développement d'un brillant cortège avec une série de personnages somptueusement costumés (1). Les yeux des spectateurs ne pourraient manquer d'être charmés par le chatoiement des étoffes claires, l'éclat des broderies orientales, la singularité des costumes et des coiffures, turbans s'épanouissant en larges plis ou bonnets s'élevant à de prodigieuses hauteurs ; ils s'arrêteraient sur le char magnifiquement orné où se tiendraient revêtues de leurs plus riches atours, les esclaves du Grand Seigneur, les sultanes favorites, entourées des gardiens du sérail, qui ne seraient pas un des moindres éléments du succès de cet étonnant cortège. 

1. Voir La Caravane du Sultan à la Mecque, par J. Guiffrey (lecture à la séance publique des cinq Académies, 1901), et notre article Le peintre Jean-François Martin et la mascarade turque {Revue d'histoire diplomatique, 1902). 

La cavalcade fut en effet fort goûtée, et l'ambassadeur prit plaisir à le faire savoir au secrétaire d'Etat des affaires étrangères. « Je crois, lui écrivait-il le 21 février 1748 (1), devoir vous rendre compte que les pensionnaires de l'Académie de France, joints à d'autres Français de leurs amis, peintres et sculpteurs comme eux, se sont fait grand honneur à ce carnaval par une mascarade singulière de leur invention, dans laquelle ils ont trouvé moyen de faire paraître leur talent. Ils y ont fait entrer plus de quarante habillements différents de toutes les nations de l'Orient et des principaux personnages de la cour du Grand Seigneur. Il y en avait une vingtaine à cheval, le reste sur un chariot dont ils ont fait un char magnifique par sa forme et son élévation. 

1. Corresp. des directeurs de l'Académie de France à Rome, X, p. 142. 

Les habits, qui ne sont que de toile, sont si bien peints que même de près rien ne ressemble mieux à des étoffes et à des broderies magnifiques. Vous ne sauriez croire combien cette mascarade, qui est fort du goût de ce pays-ci, a été applaudie, quand elle s'est promenée dans le Cours, non seulement par le peuple, mais même par toute la noblesse, et combien elle fait honneur à ces jeunes gens et à M. de Troy, qui les a dirigés par ses conseils. » 

Les journaux de Rome enregistrèrent le succès de la cavalcade ; le Diario ordinario du 24 février (1) en vanta les splendeurs et, plus d'un mois après, de Troy signalait encore au surintendant des beaux-arts (2) « les éloges surprenants que les gazettes des différentes villes d'Italie » faisaient de la mascarade de ses pensionnaires. 

Les artistes qui avaient pris part à cette mascarade (3) devaient tenir à en conserver quelque souvenir. 

1. Diario ordinario, 1748, n" 4773. 
2. Corresp., X. Lettre du 27 mars 1748. 
3. Les pensionnaires de l'Académie de France étaient alors au nombre de douze : Ghalles, Le Lorrain, Thiercelin et Vien, peintres ; Challes le cadet, Gillet, Larchevêque, Saly, sculpteurs ; Hazor, Jardin, Moreau et Petitot, architectes. 

Nous savons par une lettre de leur directeur qu'ils avaient eu l'intention de graver non seulement la marche du cortège, mais encore chaque figure en particulier sur des planches séparées : malheureusement la dépense qu'ils avaient faite ayant un peu « dérangé leur bourse », ils n'avaient pu mettre ce projet à exécution. Chacun d'eux fit du moins des dessins destinés à « servir d'étude pour les habillements des Orientaux, qui étaient conformes à toutes les qualités des personnages qu'ils représentaient avec une très exacte recherche ». Les pensionnaires de l'Académie avaient en effet largement mis à contribution le recueil des estampes orientales de Van Mour. 

Que sont devenues ces études? que sont devenues surtout les reproductions des costumes que de Troy avait fait peindre « sur des toiles d'un pied et demi par un Français appelé Barbault(1), élève de M. Restout et qui a beaucoup de talent » ? 

1. Sur Jean Barbault, né en 1705, mort à Rome en 1765, voir Dussieux, les Artistes français à l'étranger. Barbault, qui fut nommé pensionnaire de l'Académie en 1748, prit part à la mascarade de 1751 et en fit un très intéressant tableau qui est conservé au musée de Besançon. Les petits tableaux peints par Barbault pour de Troy ont été vendus 180 livres à la vente du cabinet de l'ancien directeur de l'Académie en 1764. Catalogue, rédigé par Pierre Remy, n° 287 : « 20 tableaux de la Caravane du Sultan à la Mecque. Ils sont en toile et portent chacun 23 pouces de haut sur 17 pouces de large. » 

La seule œuvre qui rappelât la Caravane du Sultan à la Mecque était jusqu'à présent le recueil des trente planches dessinées et gravées par Joseph Vien (1), sur lequel M. J. Guiffrey a attiré l’attention. Nous avons eu la bonne fortune de trouver récemment chez un marchand de tableaux de Paris une curieuse représentation de la mascarade de 1748. Le peintre a montré le cortège des pensionnaires de l'Académie défilant sur la place Saint-Pierre ; deux par deux, les divers personnages qui la composent passent au milieu de la foule des spectateurs, dont beaucoup sont masqués ; on reconnaît parmi les premiers groupes les porteurs de présents que Vien a placés comme frontispice en tête de son recueil, et après le chameau recouvert des tapis sacrés et qui n'a pas été dessiné par Vien, on voit le magnifique char, clou du cortège. Le carrosse de l'ambassadeur de France est arrêté, et de la portière le cardinal de La Rochefoucauld regarde le défilé. En choisissant la place Saint-Pierre pour déployer son cortège, le peintre a-t-il été bien exact? Peut-être que Benoît XIV qui, on le sait, aimait à assister aux représentations extraordinaires données à l'ambassade de France et qui y prenait un tel plaisir qu'une fois il était parti en oubliant son chapeau, avait, devant le grand succès de la mascarade turque, désiré en voir le défilé du haut du Vatican. 

1. Caravane du Sultan à la Mecque, mascarade turque donnée à Rome par messieurs les pensionnaires de l'Académie de France et leurs amis au carnaval de l'année 1748. » L'œuvre de Vien est dédiée à « messire Jean-François de Troy, Écuyer, Conseiller-secrétaire du roi, Chevalier de l'ordre de Saint-Michel, Directeur de l'Académie royale de France à Rome, ancien Recteur de celle de Paris, et ancien Prince de celle de Saint-Luc de Rome, etc., etc. » ; elle a fait l'objet d'une très intéressante lecture de M. Guiffrey, délégué de l'Académie des Beaux-Arts, à la séance publique annuelle des cinq Académies, le 23 octobre 1901. 

Quoi qu'il en soit le tableau, fort bien conservé et d'une belle couleur, est signé du nom de Martin. Comme Barbault, Jacques-François Martin était l'un des artistes de passage à Rome auxquels les pensionnaires du Roi avaient fait appel pour grossir leur cortège ; il n'avait pu malgré les pressantes recommandations de son protecteur, le contrôleur général Machault d'Arnouville, être reçu à l'Académie, mais il n'en avait pas moins continué à résider à Rome, où en 1750 il obtenait un troisième prix au concours de l'Académie de Saint Luc. A partir de ce moment sa trace est perdue en Italie comme en France, et c'est à la caravane du Sultan à la Mecque que J.-F. Martin devra de ne pas voir son nom tomber entièrement dans l'oubli (1). 

La mascarade turque dont les estampes de Vien, et les peintures de Barbault et de J.-F. Martin nous ont conservé le souvenir, restera comme la manifestation officielle d'une mode à laquelle le Roi et Mme de Pompadour vinrent donner comme une dernière consécration, l'un en commandant à Charles Coypel une grande turquerie, l'autre, en se faisant peindre par Carle Vanloo en Sultane. 

1. Voir, pour plus de détails, notre article : Le peintre Jacques-François Martin et la mascarade turque à Rome en 1748. Revue d'Histoire diplomatique, 1902. 

Le tableau de Coypel, qui, d'après Inventaire publié par M. Engerand, fut payé 2 400 livres, en 1752, par la Direction des Bâtiments du Roi, représentait le Grand Seigneur assis sous une tente et prenant du café au milieu de ses favorites. C'était sans doute pour servir d'étude à cette toile que fut fait le dessin aux trois crayons que le Catalogue des tableaux provenant de la succession de Coypel (vente du 41 juin 1777) décrit ainsi : « N° 55, dessin encadré. Le Sultan, accompagné de ses femmes. Il est assis, et l'une d'elles lui présente le sorbet. » 

Tableau et dessin de Coypel sont perdus comme, d'ailleurs, les gouaches de Martin (1) : « Le Sultan et ses femmes, danse champêtre et concert dans un jardin », ou le Tableau de Le Mellay (2) : « Bâcha en promenade ». 

1. Le cabinet du comte d'Orsay, vendu en 1790, contenait un tableau de Coypel que le Catalogue décrit ainsi : « N° 16, Coypel (Ch. Nic). Un jeune Français introduit dans le sérail où se voit le Sultan assis sur un trône, ayant à ses pieds, assise sur un coussin, la sultane favorite. » 
2. Catalogue des tableaux, dessins, estampes provenant du cabinet de M***, vente du 21 novembre 1777, p. 7, n° 20. 
3. Gravé sous la direction de Lempereur. Sur P.-C. Le Mettay, Peintre du Roi (1726-1759), voir la notice de J. Hédou. Rouen, 1881. 

Le sort s'est montré plus favorable aux trois tableaux que Mme de Pompadour avait fait commander à Carle Vanloo et qui ornèrent longtemps la chambre à coucher de la marquise. On a vu, en effet, passer en vente à Paris en 1889, lors de la dispersion de la collection Secrétan (1), la Sultane prenant le café que lui présente une négresse et les Deux Sultanes travaillant en tapisserie, et M. le baron du Teil du Havelt s'est, il y a quelques années, rendu acquéreur de la Sultane jouant d'une guitare. Ces trois toiles ont été gravées ; si la dernière a paru chez l'éditeur Crépy sans nom d'auteur, les deux premières ont dû au talent de Beauvarlet d'être recherchées par tous les collectionneurs, qui les connaissent sous le nom de La Sultane et de La Confidence (2) Les tableaux de Carle Vanloo avaient figuré au Salon de 1756; à celui de 1759, Jeaurat exposait, en même temps qu'un Emir conversant avec un ami, des Femmes qui s'occupent dans le sérail et prennent leur café. 

1. Catalogue de tableaux... formant la célèbre collection de M. E. Secrétan. Paris, 1889, in-4°, n°136 et 137. 
2. Les deux estampes de Beauvarlet, dédiées au marquis de Marigny, ont été exposées au Salon de 1771. La planche de la Sultane a figuré au Salon de 1775. 

Les deux toiles que Louis Halbou tira, en 1768, du cabinet de M. Le Prieur, avocat au Parlement, pour les graver sous le titre de « Sultan galant » et de « Sultane favorite » nous donnent ridée de ces petites scènes de genre où Jeaurat s'amusa à peindre des personnages orientaux. Dans leur composition, elles rappellent trop les préoccupations de l’époque et semblent, comme le Sultan et la Sultane de Colson, que nous ont également conservés les estampes de Halbou, faites surtout pour plaire à des lecteurs de Crébillon, mais elles ont, au moins dans l'arrangement du décor, le mérite de l'exactitude : divans, tapis, tentures, coussins, petits tabourets chargés de vases de fleurs ou de tasses de café, ou servant à appuyer les longs tuyaux du tchibouk, viennent bien de l’Orient. Ce mérite ne suffisait pas à Diderot, si l'on en juge par ce qu'il écrivait à propos des tableaux exposés par Jeaurat en 1759 : 

« Que le costume y soit bien observé, j'y consens ; mais c'est de toutes les parties de la peinture celle dont je fais le moins de cas. » 

Cette critique arrivait à son heure. La mode turque cédait en effet la place à d'autres engouements. L'Orient, plus connu, n'offrait plus la même séduction aux curieux et aux raffinés ; grandes dames et courtisans n'y prenaient plus plaisir, et ceux des artistes que le costume oriental charmait toujours n'eurent plus à peindre que des Turcs de théâtre. Le succès des Trois Sultanes valut ainsi à Mme Favart d'être rcprésenlée dans plusieurs scènes de son rôle par Liotard, par Legendre et par le dessinateur de l'Opéra ^ et donna sans doute à Honoré Fragonard l'idçe de ses tableaux : La Sultane (1) et Au Sérail. 

Mme du Barry, cependant, aurait voulu avoir, comme la marquise de Pompadour, son portrait turc. Elle fit commander à Amédée Vanloo quatre grands tableaux qui devaient montrer « le partage de la vie d'une sultane ; au premier c'est la Toilette (2) au second, elle est servie par des eunuques noirs et des eunuques blancs ;

1. La miniature de Liotard est reproduite à la p. 26 de l'ouvrage de MM. Daniel Baud-Bovy et Fred. Boissonnas, Peintres genevois (Genève, 1903, in-4°). Le tableau de Legendre est gravé par Corbutt. Nous avons reproduit dans la Gazette des Beaux-Arts le dessin qui se trouve à la Bibliothèque de l’Opéra. 
2. Honoré Fragonard, par le baron Roger Portalis. Paris, 1889, p. 288, 289 et 313. 

le troisième la représente commandant des ouvrages aux odalisques ; enfin une Fête champêtre donnée par les odalisques, on présence du sultan et de la sultane, occupe le quatrième ». « La sultane française », au dire du Journal de Bachaumont (1) « cherchait à s'y reproduire aux yeux de son auguste amant sous un costume étranger, afin de fixer son attention ». Mais son désir ne put être satisfait, car, « par un trait de politique, le peintre crut adroit de soustraire aux regards de Leurs Majestés une tête qui ne pouvait leur être qu'odieuse ». Ces quatre tableaux furent exposés au Salon de 1775 (2) ; le public se pressa pour les admirer, tout en s'étonnant que sultanes et odalisques « fussent toutes jetées dans le même moule pour la physionomie, la taille, la carnation, pour les formes parisiennes que ne devraient point avoir des femmes grecques, géorgiennes, circassiennes, etc. ». 

1. Mémoires secrets, XIII, p. 134-156. 
2. Trois des tableaux de Vanloo sont au Louvre, mais deux seulement sont exposés. Sur les tapisseries connues sous le nom de « Costumes turcs » et dont le palais de Compiègne possède la Toilette de la Sultane et le Travail chez la Sultane, voir l'inventaire de M. Gerspach. 

* *

Trop d'artistes voyageaient en effet alors en Orient pour que l'on pût encore montrer aux Parisiens des Turcs de fantaisie. Les tableaux de Favray, les dessins d'Hilair empêchaient d'apprécier les peintures décoratives d'Amédée Vanloo ou les éludes de nu et les scènes de genre de Taraval. 

Le Français avait toujours le même goût pour l'exotisme. Mais il demandait à l'Orient autre chose que des motifs de compositions agréables pour orner des salons ; il ne se contentait plus d'aimer pour leurs costumes étranges ou leurs prétendues aventures de sérail les habitants du Levant qu'il s'était un instant, dans l'art comme dans la littérature, amusé à peindre en leur prêtant ses propres passions ; il voulait maintenant étudier le véritable Oriental, rechercher les sentiments qui l'animaient, connaître la nature au milieu de laquelle il vivait. 

A la fin du xviiie siècle, avec les artistes dont Choiseul-Gouffier et Mouradja d'Ohsson s'entourèrent pour préparer l'illustration du Voyage pittoresque de la Grèce et du Tableau de l'Empire ottoman, une nouvelle école commença. Les peintres de Turcs et de turqueries disparurent; il n'y eut plus que des peintres de la Turquie.