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Catégorie : Relations franco-turques
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Le comte de Moustier effectua ce voyage en 1862, en compagnie de M. de Vernouillet, secrétaire d'ambassade à Istanbul. Son récit fut publié dans la revue "Le Tour du Monde" en 1862.

Le texte est plein de références à l'histoire antique qui est le principal centre d'intérêt de Moustier. Mais il évoque aussi l'histoire de l'empire ottoman et décrit assez précisément  les institutions, l'activité économique, l'agriculture et les gens.

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Dessins de M. Guiaud pour les paysages et les monuments, de M. Castelli pour les intérieurs et costumes, d'après les croquis et les photographies de M. de Moustier. Les vues de Smyrne [Izmir] et d'Ephèse [Efes] sont faites d'après les photographies de M. Svoboda, de Smyrne.

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I Grandeurs passées de l'Asie Mineure. Intérêt qu'elle offre encore aux voyageurs. Le firman. Départ de Constantinople. Le golfe d'Izmid [[Izmit]]. Chalcédoine. Nicomédie [[Izmit]]. Sabandja [[Sapanca]].

 

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Détail de la carte avec les leixu décrits dans cette première partie du récit


De toutes les provinces soumises au sceptre du sultan, l'Anatolie est celle où le voyageur peut le mieux étudier les mœurs de la race turque sans aboutir à ces conclusions extrêmes que l'on voit formuler tous les jours.
A Constantinople, il se trouve entre les hommes de la vieille roche, plus méfiants et plus inabordables là que partout ailleurs, et les raffinés qui ont, à Paris ou à Londres, dépouillé l'originalité du caractère national pour en rapporter, avec un grand fond de scepticisme, un goût plus prononcé pour nos plaisirs que pour nos travaux. Les masses populaires s'y ressentent du contact continuel des étrangers.

En Syrie, en Bulgarie, dans les provinces grecques, les Turcs vivent pour ainsi dire en pays ennemi ; on ne saurait les y bien juger, pas plus que les Anglais en Irlande ou aux Indes.

Dans l'Anatolie, au contraire, ils sont chez eux, et leur naturel y apparaît, exempt de contrainte, avec ses qualités et ses défauts.

Le cadre de cette revue ne me permet pas de tracer ici l'esquisse morale dont j'ai pu recueillir les éléments ; j'ai voulu expliquer seulement pourquoi, en quittant Constantinople, je me suis dirigé vers des contrées que les étrangers négligent le plus souvent de visiter.
Et d'ailleurs l'attrait des grands souvenirs ne suffisait-il pas pour m'attirer vers cette Asie Mineure, où depuis les premiers âges historiques, plus de peuples fameux et d'hommes illustres ont passé qu'en aucun autre pays ?

Là, Sésostris, l'Égyptien, se heurta, il y a plus de trois mille ans, contre les Scythes venus des steppes du Nord ; là, les dieux et les héros ont accompli leurs fabuleux exploits. Homère qui chanta cette épopée, le sage Thalès, l'ingénieux Ésope, Hérodote, Apelles, sont des enfants de l'Asie Mineure.

La Grèce y trouva comme une seconde vie dans ses colonies qui, pour la splendeur des arts et des lettres, ne le cédèrent en rien à la mère patrie, et Rome se plaisait à y rencontrer son berceau. Ce sol classique a été le champ de bataille des luttes colossales engagées entre l'Orient et l'Occident, et qui marquent les grandes époques de l'histoire.
Puis, quand la lumière du christianisme vient à luire sur le monde, cette terre, séjour favori des dieux de l'Olympe, en reçoit un nouvel éclat. Saint Paul et saint Barnabé y prêchent l'Évangile et la parcourent plusieurs fois en tous sens. L'apôtre saint Jean occupe le siège d'Éphèse où la sainte Vierge habite quelque temps près de lui ; et l'ange de l'Apocalypse proclame les hautes destinées des sept églises d'Asie.

Le dernier des persécuteurs, Dioclétien, dépouille à Nicomédie la pourpre impériale, et non loin de là, Constantin vient rendre son âme à Dieu.

Le premier concile oecuménique se tient à Nicée ; Éphèse, Chalcédoine, reçoivent à leur tour les Pères de l'Église. Mais bientôt, sur les ruines des temples grecs, sur les ruines des églises chrétiennes, de nouveaux envahisseurs plantent l'étendard de Mahomet.
Pour qu'aucun peuple de la terre ne reste étranger à ces contrées, pour qu'aucune illustration ne leur fasse défaut, la haine du croissant y conduit nos pères, les armées des croisés les traversent à plusieurs reprises ; on y voit Pierre l'Ermite, Godefroy de Bouillon, Louis le Jeune, Frédéric Barberousse.
L'extrême Asie, représentée par Tamerlan, vient à son tour à ce rendez-vous des nations. Non, il n'y a pas sous le soleil un autre pays qui ait une pareille histoire. Le charme des souvenirs devrait donc y appeler les voyageurs, alors même que, dans l'ordre des beautés naturelles, rien ne s'offrirait à leur admiration. Mais il n'en est pas ainsi ; ses montagnes avec leurs épaisses forêts, ses fleuves, ses lacs, au bord desquels gisent les ruines de cités illustres, ses côtes que découpe en mille festons la plus poétique des mers, donnent aux sites de l'Asie Mineure un cachet de grandeur digne de ses hautes destinées.

Tel est le pays que j'ai trop rapidement parcouru. Sans en avoir visité toutes les parties, j'ai pu suivre un itinéraire qui touchait aux points principaux, et saisir ainsi les traits les plus remarquables de sa physionomie. Je ne saurais prétendre à écrire sur l'Asie Mineure un livre complet ; je dirai seulement ce que j'ai vu, et dans l'ordre où je l'ai vu. C'est un simple journal de voyage que je vais transcrire ici.

Le 24 septembre 1862, à la chute du jour, je double la pointe du Sérail sur l'Ajaccio, aviso à vapeur, en station dans le Bosphore. M. de Vernouillet, secrétaire d'ambassade à Constantinople, attaché précédemment à la mission de Chine, et habitué de longue date aux explorations aventureuses, a bien voulu se joindre à moi pour visiter l'Asie Mineure.

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Nicomédie (Izmid), vue de la mer (voy. p. 228).


Un domestique français et un drogman grec nous accompagnent ; ce dernier doit remplir au besoin les fonctions de pourvoyeur et même de cuisinier. Nos bagages sont renfermés dans quatre cantines sur lesquelles sont roulés des lits de camp.

[Un firman]

Nous avons négligé de nous munir de tentes. Nous devons chaque soir rencontrer quelque lieu habité, et le firman du sultan nous donne lieu de compter partout sur un bon accueil.
Cette pièce, comme spécimen du style de la chancellerie ottomane et des coutumes orientales, mérite d'être reproduite ici.

En tête est le thougra [tugra] impérial, ce signe vénéré, dont les lignes, contournées en arabesques bizarres, représentent dit-on l'empreinte des cinq doigts que les premiers sultans apposaient au bas des actes, et que Mahomet II imprima, tout humides de sang, sur l'une des colonnes de Sainte-Sophie.
Ces arabesques encadrent le nom du souverain

LE SULTAN FILS DE SULTAN ABDUL AZIZ KHAN, FlLS DE SULTAN MAHMOUD KHAN
« Gloire aux oulémas érudits, cadis et muftis des districts qui se rencontrent sur la route de Brousse à Kioutaiah et à Smyrne (que le Très-Haut augmente leur science !).
Gloire à leurs semblables et à leurs égaux, mudirs des districts et membres des medjlis (que leur autorité s'affermisse !).
A la réception de ce signe élevé et impérial, sachez que
Il a été annoncé que M. le comte de Moustier, l'un des Leïzadés [Titre de courtoisie, qui signifie proprement issu d'une famille de Beys.] du glorieux pays de France, et M. de Vernouillet, l'un des secrétaires de l'ambassade, désiraient se rendre pour se distraire de Constantinople à Brousse, à Kioutaiah, Smyrne et dans les environs.
En conséquence, vous, cadis, muftis et autres susnommés, quand les beïzadés de Moustier et de Vernouillet entreront sur le territoire de qui que ce soit d'entre vous, vous aurez pour eux tous les égards qui leur sont dus, vous leur ferez donner tout ce qui leur sera nécessaire pour leur nourriture et préparer les chevaux dont ils auront besoin.
Et, les faisant accompagner par le nombre nécessaire de zaptiés, vous veillerez à ce qu'ils voyagent en toute sécurité, et vous mettrez tous vos soins à ce qu'ils ne soient troublés ou dérangés en quoi que ce soit.
C'est à cet effet que ce firman est émané ; agissez donc en conséquence, sachez-le et ajoutez foi en ce noble signe.
Écrit dans la dernière décade du mois de Rebi ul evvel 1279 (septembre 1862),
A Constantinople la bien gardée. »

Le 25, au lever du soleil, nous naviguons dans le Golfe de Nicomédie, l'Astacus sinus des anciens. Comme le Bosphore, il est encadré de collines boisées sur lesquelles s'étageaient autrefois les villas des patriciens de Bysance ; on n'y aperçoit aujourd'hui que de rares villages sans importance, mais dont les noms furent célèbres jadis.

A l'entrée du golfe, en face de Constantinople, est Kadi-Keuï (l'ancienne Chalcédoine) [Kadiköy], mêlée à toutes les guerres de l'antiquité, assiégée par Pharnabase, par Alcibiade, par Mithridate ; elle était florissante sous les successeurs de Constantin.

C'est là que Rufin, cet indigne ministre des empereurs Théodose et Arcadius, avait établi sa résidence dans une villa si magnifique et si vaste qu'on l'appelait Rufinopolis. Le quatrième concile général s'y assembla pour condamner Eutichès (451). Les monuments de l'ancienne Chalcédoine ont tous disparu ; leurs débris, transportés à Constantinople, ont fourni des matériaux pour la grande mosquée de Soliman.

Sur la même rive, se montrent successivement Guébisé [Gebze], l'ancienne Lybisba, où Annibal eut recours au poison pour ne pas tomber entre les mains des Romains.
Pline dit qu'il y a visité son tombeau ; sans doute le tumulus gazonné qu'on voit encore aujourd'hui ; Héréké (Ancyron), toute voisine de Nicomédie ; Constantin y avait une villa, et c'est là qu'il rendit le dernier soupir.

[[Izmit]]

A huit heures du matin, nous jetons l'ancre en face de Nicomédie (Izmid).
La ville présente un aspect gracieux ; elle couvre les flancs d'une colline des masses de verdure, des coupoles, des minarets se montrent çà et là parmi les groupes de maisons.

A mi-côte, est le kiosque du sultan, construction récente et sans importance il ne rappelle en aucune façon ni le palais de Dioclétien incendié l'année même où l'empereur signa l'édit de persécution contre les chrétiens, ni celui qui fut édifié au dix-septième siècle par Mourad IV et dont les derniers vestiges ont disparu. Près de là, se trouvent les chantiers de la marine. Durant des siècles ils ont produit ces flottes vaillantes que la chrétienté redoutait. Les temps ont bien changé, ils ne recèlent plus aucun danger pour l'Europe ; et d'ailleurs, aujourd'hui, l'armement des principaux navires a lieu à Constantinople. Cependant Nicomédie fournit encore son contingent nous avons en face de nous une frégate en construction. Le sultan qui, depuis le commencement de son règne, témoigne d'un vif intérêt pour l'armée et la marine, doit venir la visiter dans peu de jours.
De l'ancienne Nicomédie, capitale de la Bithynie, fondée par Nicomède I à la fin du quatrième siècle avant notre ère, embellie par Pline le Jeune, préteur pour l'empereur Trajan, et par Dioclétien qui, après y avoir proscrit les chrétiens, y résigna la dignité impériale (305), il ne reste rien que des débris de murailles ou d'égouts à peine dignes de l'attention du voyageur.
Nicomédie est aujourd'hui le chef-lieu du Kodja-Ili on peut y compter de quinze à vingt mille habitants, et les chrétiens, grecs ou arméniens, forment à peu près le sixième de cette population.

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ILL. Kemer-Kupru, pont sur le Sangarius entre Sabandja et Gheïveh (voy. p. 233).
 

Les formalité de douane et de santé nous retiennent sur l'Ajaccio jusqu'après déjeuner, et, vers onze heures seulement, nous descendons à terre. Nous y trouvons le kaïmakam établi sous la tente pendant que l'on reconstruit son konak. Il est entouré des membres du medjlis et nous fait un gracieux accueil. Les tchibouks, le café, les politesses d'usage, la conversation, que nous mettons à profit pour recueillir des renseignements et arrêter notre itinéraire, remplissent une heure pendant laquelle les zaptiés, désignés par le kaïmakam pour nous escorter, nous font préparer des chevaux de poste.

NOTES
1/ Les divisions territoriales de l'empire ottoman, anciennes déjà, mais régularisées et uniformisées par le Tanzimat, consistent en
>> 1. Eyalets (gouvernements), à la tête desquels est un vali ou mutésarrif. Les étrangers donnent habituellement au gouverneur d'une grande circonscription le nom de pacha ; mais ce titre, aujourd'hui, tout en marquant le rang hiérarchique de celui qui l'a reçu, ne se rapporte à aucune fonction spéciale.
>> 2. Sandjaks ou livas (provinces), administrés par un kaïmakam.
>> 3. Kazas (districts), que dirige un mudir.
>> 4. Nahiyès (communes), à la tête desquelles est le mouktar.
Chacun de ces magistrats est assisté par un medjlis, conseil composé des principaux fonctionnaires et des notables de la circonscription. Les communions chrétiennes et les juifs y sont représentés par les évêques, les rabbins, ou par leurs délégués. Les attributions de ces conseils consistent principalement dans la répartition de l'impôt ; ils siègent aussi dans certains cas comme tribunaux.
2/ Hôtel (konak). A Constantinople, on donne ce nom aux habitations particulières des principaux fonctionnaires ; dans les villes de province, il désigne la résidence officielle du premier magistrat ; dans les villages, la maison commune.
3/ L'organisation des postes, dans l'Asie Mineure, date du temps de la domination persane ; les empereurs romains l'avaient perfectionnée on trouve dans leurs codes plusieurs lois relatives à ce service. Les stations de postes étaient alors pourvues de chars à deux et à quatre roues ; on voit, dans les lettres de Pline, qu'il fit en voiture une partie de son voyage d'Ephèse à Nicomédie.
Les routes, fort négligées au temps du Bas-Empire, peu entretenues par les premiers sultans, n'existent plus aujourd'hui ; on ne rencontre que des sentiers, et les transports se font tous à dos de cheval et de chameau.
Les voyageurs qui ne sont point pressés font bien d'user de leurs propres montures. Dans les grands centres de population, il y a des loueurs (katerdjis) avec lesquels on peut faire marché pour un ou plusieurs jours.
Quant aux stations de poste, il en existe sur les principales lignes de communication, espacées entre elles de 25 à 30 kilomètres. Les chevaux qu'on y entretient sont réservés pour les services publics, spécialement pour porter les courriers (tatars) ; mais, ainsi que l'avaient réglé les empereurs romains, les particuliers munis d'un permis (bouyourouldi) peuvent aussi en faire usage. Le tarif de la poste est de cinq piastres autour de la capitale, et de trois piastres et demie (environ soixante-quinze centimes) dans le reste de l'empire, par heure et par cheval. Les heures ne sont point calculées d'après le temps réellement employé pour se transporter d'un point à un autre, mais en raison de celui qui est nécessaire à un chameau de caravane pour parcourir le même espace.

 


A midi, nous sommes en selle et, les derniers téménas échangés avec les autorités de Nicomédie, notre petite troupe sort de la ville.

Les deux zaptiés qui formaient notre escorte étaient, comme la plupart de leurs confrères, des gens de fort bonne mine, je veux dire solidement bâtis, d'une physionomie martiale, fièrement campés sur leurs chevaux, vêtus et armés avec recherche.

[Les zaptiés]

Les zaptiés remplissent en Turquie le rôle de nos gendarmes mais on suppose facilement que si le but général de leur organisation est le même protection des personnes et maintien de l'ordre public, il n'y a, quant aux détails, aucune assimilation possible. Ils ne sont pas astreints à l'uniforme- ; leur costume est celui du cavalier turc, si ce n'est qu'ils remplacent le vieux turban national par le fez d'ordonnance ; la couleur des vêtements, le dessin des broderies, le choix des armes de toute forme et de toute taille qui sont plantées dans leur ceinture rouge comme des épingles sur une pelotte, dépendent de la fantaisie de chacun.

La condition du zaptié est en parfaite harmonie avec les goûts favoris de l'Osmanli caracoler sur un bon cheval, étaler des armes brillantes, errer par monts et par vaux en fumant le tchibouk [çubuk] ; se faire servir dans chaque village du café et parfois une poule et du pilav ; c'est un genre de vie fort apprécié en Turquie. Aussi chaque bourg, résidence d'un mudir, a-t-il ses zaptiés qui se fournissent de chevaux, s'équipent, pourvoient à leur entretien, moyennant une solde de 65 piastres (15 fr.) par mois, m'a-t-on assuré.

Malgré leur sobriété et le bon marché de toutes choses, de pareils appointements ne pourraient leur suffire s'ils n'y ajoutaient quelques profits, par exemple des gratifications accordées par les voyageurs qu'ils escortent. Ces gratifications montent très-haut lorsqu'il s'agit d'un raya, porteur de valeurs, et qui réclame la protection des zaptiés sans avoir le droit de les requérir ; il leur donne alors, en un jour, plus que le gouvernement dans tout le mois. Il est rare aussi qu'ils partent à jeun d'un village où ils ont fait halte ; et souvent, au konak, les restes de la table du kaïmakam ou du mudir suffisent à leurs repas. Les profits vont-ils au-delà ? Existe-t-il entre les brigands et eux de secrètes intelligences, comme de mauvaises langues nous l'ont parfois laissé entendre ?
J'aime à me persuader le contraire et à penser que si cela s'est vu, ç'a été à titre d'exception. Ils peuvent bien éviter la rencontre des bandes qu'ils seraient impuissants à disperser, ils peuvent fermer les yeux sur les méfaits de quelques petits tyrans, peu scrupuleux dans leurs rapports avec des voisins rayas ; mais plusieurs, tout récemment, se sont fait tuer en défendant des convois dont ils avaient la garde, et lorsqu'un voyageur s'est confié à eux, il a raison, je le crois, de compter, sinon sur une complète sécurité, du moins sur leur loyauté. Je n'ai pas le souvenir de les avoir vus brutaliser ou rançonner les gens de la campagne, et ceux à qui nous avons eu affaire se sont toujours montrés honnêtes, alertes, pleins de soins et d'attentions à notre égard.

D'Izmid à Sabandja la distance est de trente kilomètres ; nous mettons six heures à la franchir. La route, large d'environ quatre mètres, pavée de pierres plates ou rondes, est tellement dégradée que les chevaux ne peuvent y marcher ; il faut presque constamment se tenir dans les sentiers latéraux devenus, à la suite de quelques jours de pluie, de véritables fondrières. La chaussée d'ailleurs est rompue et disparaît sur plus d'un point.
C'est l'ancienne voie romaine qui traversait l'Asie Mineure du nord-ouest au sud-est jusqu'aux confins de la Syrie, l'artère principale d'où rayonnent encore aujourd'hui les différentes lignes qui relient le golfe Persique au Bosphore, les grandes villes de l'Arménie, de la Mésopotamie, de l'Anatolie à la capitale de l'empire. Les premiers sultans l'ont sans doute entretenue, mais elle est tombée depuis longtemps dans un état de complet abandon, partageant en cela le sort qu'ont éprouvé, en Turquie, tous les ouvrages du même genre.

Nous rencontrons, tantôt des attelages de boeufs épuisant leurs forces à tirer hors des bourbiers deux ou trois paires de roues sur lesquelles sont assujettis d'énormes troncs d'arbres ; tantôt des convois de chameaux, les uns en marche, les autres se préparant à bivouaquer dans quelque clairière.

Les taillis qui bordent la route, étouffés sous les lianes et les vignes sauvages, offrent à l'oeil une série de buissons épais, mêlés de pelouses sur lesquelles se dressent d'énormes platanes. La tige de ces arbres est mutilée, le plus souvent, à quelques toises du sol, ce qui nuit à la beauté de leurs proportions. A sa base, le tronc présente ordinairement une excavation servant aux chameliers de guérite et de cheminée.

Notre marche n'est interrompue que par un repos de quelques instants devant un derbend [NOTE : ce mot veut dire proprement défilé ; il sert aussi à désigner de petits bâtiments, moitié corps de garde, moitié cafés, répandus sur les lignes que suivent les courriers et les caravanes, pour servir de stations aux zaptiés et d'abri aux voyageurs.] situé dans les bois, à l'ombre de grands platanes, et nous entrons, vers six heures et demie, à la nuit presque close, dans le bourg de Sabandja. Les rues, comme dans la plupart des villes turques, y sont fort étroites et pour ainsi dire recouvertes par la saillie que forment les toits des maisons. Nous le traversons dans toute sa longueur pour gagner à l'autre extrémité un bâtiment isolé, perdu au milieu des arbres, et qu'on nous dit être un khan nouvellement construit pour héberger les étrangers. Il y a peu de villes en Turquie, et même de gros bourgs, qui ne possèdent un établissement semblable. C'est une œuvre pie que de pourvoir à leur fondation, et la charité privée en fait le plus souvent les frais.

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NOTES

1. Les téménas sont les saluts. Il y en a de plusieurs degrés le téména humble exige que l'on se courbe à demi et que, de la main, on fasse le geste de ramasser de la poussière aux pieds de celui qu'on salue et de la verser sur son front ; pour le téména respectueux, on porte la main au cœur, à la bouche et au front. La main portée seulement au cœur ou au front constitue le téména familier.
Généralement, en Orient, le supérieur salue le premier son inférieur celui-ci attend ce signal pour être certain que ses politesses ne seront point importunes. Les étrangers, faute d'être au courant de cet usage, sont tentés de taxer de grossièreté ce qui, au fond, n'est qu'un l'affinement d'humilité (voy. t. VIII, p. 150).
2. Les appointements d'un mudir sont de 300 piastres (75 francs) par mois.

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Le khan ne contient ordinairement aucun meuble, n'offre aucune ressource pour la subsistance du voyageur. On le lui ouvre et il s'y installe et s'y nourrit comme il l'entend. Celui de Sabandja est encore dans toute sa fraîcheur ; par une heureuse exception, nous y trouvons deux salles entourées de nattes et de divans, et un cavedji [Cafetier] qui a eu le bon esprit de s'établir au rez-de-chaussée, nous fournit, en prenant son temps, une omelette et une poule au riz. Notre première journée se termine ainsi dans de fort bonnes conditions.

Le mudir de Sabandja est absent, mais son vékil [Lieutenant, adjoint] nous rend visite, et nous promet de bons chevaux et deux zaptiés, pour le lendemain à six heures. Ils ne sont pas toutefois, avant sept heures, dans la cour du caravansérail.

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ILL. Mausolée antique près de Badjikeuï, entre Ak-Séraï [Aksaray] et Nicée (voy. p. 235)
 

II Le lac de Sabandja. Le pont de Sophon. Ada-Bazar. Le fleuve Sangarius. Kemer-Kupru. [Lac de Sapanca (Sapanca gölü, Marmara), Adapazari, Sakarya, Kemer köprü]

Nous traversons une partie de la petite ville, dont les cafés sont déjà pleins de ces oisifs qui tapissent les rues des villes turques, et, tirant vers le nord, nous gagnons le lac de Sabandja situé à quelques cents mètres du bourg.
Nous suivons la grève que de hautes falaises resserrent ; il nous faut parfois entrer dans l'eau qui vient en baigner le pied.

Il fut question, du temps de Pline, comme on le voit dans sa correspondance avec l'empereur Trajan, d'ouvrir un canal entre le Sangarius et le golfe de Nicomédie, au moyen du lac de Sabandja qui les domine tous deux. Ce projet, après avoir sommeillé pendant sept ou huit siècles, sera repris un jour, il n'en faut pas douter. A neuf heures et demie, nous sommes à l'entrée du pont de Sophon.

[Le pont de Sophon]

Il fut construit au milieu du sixième siècle par l'empereur Justinien sur le Sangarius qui depuis s'est frayé, à l'est, un autre passage. L'ancien lit n'est plus qu'un large marécage avec un filet d'eau courante. Les atterrissements, que tapisse une épaisse végétation, recouvrent le soubassement des arches et s'élèvent presque jusqu'à la naissance des voûtes ; cette circonstance prive le monument d'une partie de sa grandeur, mais c'est encore un spectacle imposant que celui d'un édifice de cette importance perdu dans la solitude et à demi caché sous les vignes et les figuiers.

Un proverbe turc, que nous a cité le kaïmakam, dit : "Qui n'a pas vu le pont de Nahmet n'a rien vu." Et, ce qu'en rapportent Procope et Constantin Porphyrogénète, prouve que l'admiration des Grecs du Bas-Empire ne le cédait en rien à celle des maîtres actuels du pays.
La longueur de ce viaduc est de plus de quatre cents mètres ; il a douze arches en plein cintre, de diamètres différents, mais d'égale hauteur, et présente une surface horizontale pavée de larges dalles.

Un arc de triomphe, dont un voyageur [NOTE : M. Texier, "L'Asie Mineure", 1 vol. in-8, Didot, 1863. M. Texier est un des hommes qui connaissent le mieux et qui ont le mieux fait connaitre l'Asie Mineure.] constatait, il y a vingt-cinq ans, l'existence à l'extrémité la plus rapprochée du lac, a complétement disparu ; mais, du côté opposé, on voit toujours un monument en forme de demi-coupole ou de niche, à l'intersection des deux angles droits que la route décrit par rapport à l'axe du pont et dont les côtés se dirigent, l'un vers la mer Noire, l'autre vers le Taurus.

On remarque encore près de là, accolées à la face méridionale de l'une des arches, des constructions voûtées qui se dressent dans le lit même du fleuve ; elles ont dû servir de base à un édifice, temple ou hôtellerie.

Nous laissons nos chevaux à l'ombre, sous la coupole byzantine, et, après avoir dessiné et photographié, nous nous y installons nous-mêmes, sur quelques débris de pilastres, pour prendre notre frugale collation.
Devant nous passent sans interruption de longues files de cavaliers, hommes et femmes, dont les costumes et les attitudes offrent une grande variété. Ce sont, nous dit-on, des Arméniens ; ils vont en pèlerinage dans un village voisin.

Nous repartons à deux heures, par un sentier qui serpente au milieu de touffes de lentisques, et bientôt les minarets d'Ada-Bazar, ou Ada-Keuï, nous apparaissent au-delà d'un joli vallon.

[Adapazari]

Ada-Bazar, situé sur la rive gauche du Sangarius, compte une population de 10 000 âmes, dont un tiers d'Arméniens et un millier de Grecs.
L'un de nos zaptiés, détaché en éclaireur, n'a pas trouvé le mudir ; mais le tchorbadji [çorbaci] grec (magistrat municipal chargé d'administrer la communauté chrétienne), vient au-devant de nous, et nous conduit chez un de ses coreligionnaires, bon négociant, qui nous installe dans une pièce garnie de divans.

Confitures, café, cigarettes (chez les Grecs elles remplacent le tchibouk) nous y sont offerts sans interruption ; notre hôte nous témoigne, par des gestes animés, le désir qu'il a de nous être agréable ; il se tient accroupi à nos pieds répétant sans cesse "Que puis-je donc faire pour qu'ils soient contents ?" Ses enfants, jeunes garçons à la physionomie vive et intelligente, arrivent avec tous les parents et amis qu'ils ont été chercher.

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ILL. Lac Ascanius ou de Nicée [Iznik] vu des murailles de la ville (voy. p. 235)


Nous demandons à visiter la ville ; on nous mène à l'église grecque, grande pièce bariolée de mille couleurs. Une grille et un rideau cachent l'autel ; les murailles disparaissent sous les images de saints, peintures plates rehaussées de paillettes d'or et de pierres fausses, dans ce style byzantin dont le type s'est conservé invariable jusqu'à nos jours, aussi bien en Russie qu'en Grèce et en Orient.

Dans la pièce principale du logis de notre hôte, se trouve l'une de ces images représentant Jérusalem, entre le ciel et l'enfer, avec une longue légende. Une lampe brûle à côté jour et nuit.

Nous allons voir ensuite la scierie à vapeur que vient de monter un négociant de Péra, protégé anglais, M. Raffaéli. Il nous en fait les honneurs avec beaucoup d'obligeance. Il fabrique pour l'Europe des crosses de fusil en bois de noyer. Cet arbre, dans le pays, est commun et atteint à une grosseur peu ordinaire. On n'y exploite, il est vrai, que des sujets séculaires venus sans doute à l'état sauvage. S'ils ont été plantés de main d'homme, ceux qui préparèrent cette richesse à leurs descendants sont restés depuis longtemps sans imitateurs on ne rencontre pas de jeunes arbres. La veine finira donc par s'épuiser autour d'Ada-Bazar, et les transports sont trop difficiles pour qu'on aille s'en approvisionner au loin.

Cette industrie est très-lucrative ; on m'en a déduit les bénéfices en des chiffres que je n'ose citer, tant ils m'ont paru fabuleux. Mais toute entreprise dans ce pays exige que l'on risque quelque chose du côté de la sécurité, et voilà pourquoi aucun commerce ne peut s'y épanouir complétement. Il y a quelques années, un négociant français était allé à une certaine distance d'Ada-Bazar surveiller l'exploitation de ses noyers ; il fut massacré sous sa tente avec plusieurs de ses employés.

Les femmes grecques et arméniennes d'Ada-Bazar portent de larges pantalons et de petites vestes de couleur unie et très-voyante bleu, rose, jaune. Elles sont coiffées d'un fez rouge qu'entoure un foulard roulé comme un turban ; leurs cheveux pendent sur leurs épaules, et souvent au-delà, en tresses fines et nombreuses, ornées de petits coquillages. Quelques-unes portent autour du cou et sur le front des parures composées de pièces d'or.
Les bijoux des femmes tiennent lieu de caisse d'épargne chez les peuples primitifs.

Après un repas auquel notre hôte a donné tous ses soins, on étend sur le plancher des matelas et des couvertures, et le repos succède bientôt, dans cette maison hospitalière, à l'agitation que notre arrivée y a causée.
Le lendemain 27 septembre à six heures et demie, nous sommes en selle. Les chevaux sont bons, les surudjis et les zaptiés ne manquent pas d'activité, et nous marchons d'un meilleur pas que la veille.

Nous traversons tour à tour, en quittant Adar-Bazar, des landes désertes, puis un pays couvert de beaux vieux noyers ; ils ombragent des pâturages et des terres cultivées ; et bientôt nous voyons, éparses au milieu des groupes d'arbres et sur les bords d'un ruisseau, les maisons d'un village ; nos zaptiés le nomment Kiré-Keuï ; il y a, dans son aspect, quelque chose qui rappelle la Normandie.

Mais ce mirage qui reporte un instant notre pensée vers des contrées où l'homme sait imposer à la nature une physionomie de son choix, ce mirage s'évanouit presque aussitôt.

Une gorge profonde s'ouvre devant nous, et nous apercevons le Sangarius (Sakaria) [NOTE : Le Sangarius est, par la longueur de son cours, le second fleuve de l'Asie Mineure ; il présente un développement d'environ cent cinquante lieues ; l'Halys en mesure plus de deux cent cinquante. Il ne semble pas pouvoir servir pour la navigation, bien que les anciens aient vanté l'abondance de ses eaux.] dont les eaux se précipitent tumultueusement, resserrées entre deux berges escarpées. Il débouche en cet endroit des montagnes, où il semble s'être frayé à grand'peine un passage entre les deux chaînes du Karmaly-Dagh et du Gok-Dagh.
Celle-ci, comme la plupart des terrains qui, autour de Nicomédie et de Sabandjah, dépassent le niveau des alluvions, se compose principalement de masses de grès rouge, et les sables dont le Sangarius se charge en passant, teignent ses eaux d'une couleur pourprée.
Nous descendons jusqu'au bord du fleuve et nous entrons dans un étroite vallée que dominent, de tous côtés, des cimes escarpées ; elles sont couronnées de forêts où le pin se mêle aux essences feuillues. C'est un site très-pittoresque.

Le sentier que nous suivons est, le plus souvent, taillé en corniche dans le flanc du rocher et suspendu au-dessus du Sangarius. Deux cavaliers peuvent, à peine, y passer de front, et voilà qu'une caravane vient à notre rencontre. Il faut rétrograder pour trouver un terrain moins resserré, et nous garer pendant que, d'un pas indolent, défilent cent chameaux qui portent à Constantinople les produits d'Angora ou de Bagdad.

Après une heure de marche, le vallon s'élargit et nous arrivons à un pont en tête duquel se trouve un vaste caravansérail où nous mettons pied à terre pour le repos de midi. Ce pont, connu sous le nom de Kemer-Kupru (Pont de l'Arche, Kemer köprü), est un beau travail de l'époque ottomane. Il n'a pas cependant l'ampleur de celui de Sophon.

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ILL. Nicée (Iznik), porte de Constantinople (intérieur) (voy. p. 238).


Le sultan Bajazet I, vainqueur de l'Europe à Nicopolis, vaincu par les hordes mongoles à Ancyre [Ankara], le construisit dans les dernières années du quatorzième siècle.
Le temps où l'on pouvait traverser l'Asie Mineure en char, n'était déjà plus ; le pont de Kemer, destiné seulement à des cavaliers, présente un tablier étroit et anguleux. Il se compose de quinze arches d'inégale grandeur et de forme ogivale. Deux de ces arches rompues, sans doute par suite d'un tremblement de terre, sont remplacées par des supports en bois assez gauchement enchevêtrés. Ce que le moyen âge a pu bâtir, le siècle présent, en Turquie, ne sait même pas le réparer.
Un petit monument construit sur un terre-plein, aux deux tiers de la longueur du pont, porte une inscription en l'honneur de Bajazet. Je vis des conducteurs de caravane s'y arrêter en passant, et se prosterner pour prier. D'autres vaquaient sur la rive à leurs devoirs religieux parmi leurs chameaux couchés dans une prairie.

Le caravansérail, où nos montures avaient été introduites, est un type curieux du genre. Il présente intérieurement une vaste écurie, d'environ quarante mètres de long, sur quinze de large, entourée d'auges où les chameaux reçoivent leurs rations. En arrière, et à la hauteur de ces auges, passe un corridor qu'une balustrade en sépare, et sur lequel s'ouvrent, de loin en loin, des niches de la dimension de petites alcôves, munies chacune, dans l'un des angles, d'un corps de cheminée ; c'est là que s'installent les chameliers pour préparer leurs aliments et pour dormir.


III Ak-Séraï [Aksaray]. Un diner turc. Danses aux flambeaux. D'Ak-Séraï à Nicée [Iznik]. Mausolée de Badji-Keui.

Nous repartons à deux heures ; les montagnes s'éloignent du fleuve et le sol de la vallée, large dans cet endroit d'une lieue au moins, semble fertile et relativement bien cultivé ; nous traversons des champs de coton, des vignes, des plantations de mûriers.

A notre gauche, de l'autre côté du fleuve, se montre la petite ville de Gheïveh que l'on croit être l'ancienne Tottoeum, elle est célèbre aujourd'hui, de Nicomédie à Brousse, par l'excellence de ses melons et de ses fruits.

[Aksaray]

Enfin, à quatre heures, nos zaptiés nous montrent un bourg auquel la couleur sombre et l'air délabré de ses maisons, construites en terre battue, donnent un aspect sinistre, et qu'on appelle cependant le château blanc, Ak-Séraï, ou Ak-Sara, ou Ak-Hissar, car, en Turquie, il n'est pas de nom qui n'ait plusieurs formes.
Nous attendons dans la cour d'un Khan délabré qu'on ait prévenu les autorités de notre arrivée. Bientôt les zaptiés et les serviteurs du mutadir viennent nous y prendre et nous conduisent au konak. Il se dresse au centre d'une place ; c'est un vieil édifice construit en bois et plein d'originalité. Une grande galerie à jour occupe une partie du premier étage et sert de vestibule à la pièce principale. De longues barbes et de vastes turbans s'y laissent voir au-dessus de la balustrade ; ce sont les notables qui nous attendent et nous examinent avec curiosité ; les gens de service s'empressent autour de nous, pour tenir les chevaux et décharger nos bagages. Parmi les plus zélés, nous remarquons un nègre dont la cheville droite est reliée au cou par une grosse chaîne ; nous demandons ce qu'il faut penser de cette livrée d'un genre nouveau ; on nous répond qu'elle désigne un voleur ; on sait du moins ainsi à qui l'on a affaire.

Mais nous voici dans la salle du conseil un vieillard à la figure vénérable et aux manières distinguées, s'avance et nous invite avec beaucoup de courtoisie à prendre place sur le divan. C'est un des notables qui remplace le mudir parti pour Nicomédie, comme tous ceux de la province. Il tire notre firman du sac de toile où il, est précieusement enfermé, et, après l'avoir porté à son front en signe de respect, il en donne lecture aux assistants ; on nous présente alors les tchibouks et le café, et nous pouvons examiner à loisir le sélamlik [NOTE : C'est le nom que l'on donne, dans toute maison turque, à la pièce où se tiennent les hommes par opposition au harem, appartement des femmes.] du konak d'Ak-Séraï. La décoration de cette pièce date d'un siècle au moins ; c'est assez dire que le sentiment de l'art y a présidé.

Nous avons sur nos pères beaucoup d'avantages, mais ils excellaient sous le rapport du goût ; leurs habitations, leurs costumes portaient l'empreinte d'une inspiration poétique qui semble ne leur avoir pas survécu. C'est un fait universel dont les résultats se montrent partout, en Turquie ou en Chine, aussi bien qu'en Europe. Chez nous on a le bon esprit, aujourd'hui, d'imiter les modèles que nous ont laissés nos ancêtres ; mais, sur les rives du Bosphore, on n'en est pas encore là ; nos goûts français d'il y a cinquante ans y dominent. Une commode de noyer et des fleurs artificielles dans des vases d'albâtre viennent chaque jour, à Constantinople, prendre dans les maisons élégantes la place des
vieux meubles nationaux. Croirait-on que l'arbre en vogue pour l'instant est l'acacia-boule, ce végétal rabougri habitué des guinguettes de nos faubourgs ? On arrive au vieux sérail par une avenue d'acacias-boules les cyprès et les sycomores des anciens sultans semblent les regarder en pitié du haut des nuages où se perd leur cime.

Nous jouissions donc pleinement du plaisir de trouver dans un pauvre village au milieu de ces maisons de terre, une pièce où tous les objets étaient disposés d'une manière harmonieuse, pittoresque et vraiment caractéristique.

Je ne la décrirai pas les lecteurs ont sous les yeux un dessin qui en reproduit l'aspect (p. 229). Un bahut, décoré de paysages et d'arabesques, occupe le fond de la chambre, c'est un objet de luxe que nous avons rarement rencontré. La caisse, solidement ferrée, qui est posée à terre, près du divan, en face du maître de la maison, est habituellement le seul meuble qui garnisse le sélamlik .
On y met l'argent, et les titres importants ; quant aux papiers moins précieux, ils prennent place sous les coussins. Chez nous les archives d'une sous-préfecture occuperaient plus d'espace, mais l'administration turque n'est point paperassière. Souvent, le soir, quand nous enlevions ces oreillers pour en composer notre lit, nous mettions à découvert un monceau de missives auxquelles le lendemain nous rendions soigneusement leur abri protecteur.

Le personnel qui garnissait la grande salle du konak nous offrait en même temps un spectacle très-intéressant cadi, iman, membres du medjlis, plongés dans leurs grandes robes de nuances diverses, immobiles et lançant en silence, à travers l'espace, la fumée, sortie des longs tuyaux de leurs narguilés ou de leurs tchibouks ; zaptiés bariolés, se tenant rangés au-delà d'une balustrade, dans la partie basse de la pièce, prêts à obéir au moindre signe ; quelques-uns aidant au service sous la direction de l'intendant, que distinguent sa veste bleu de ciel et ses larges culottes de toile blanche aussi alertes et adroits pour présenter la pipe et offrir le café, chez le mudir, que pour manier le yatagan en rase campagne.
Nous nous croyions transportés, à quelques siècles en arrière, dans un de ces châteaux féodaux qu'aiment à peindre les romanciers.

Mais un grand bruit de voix, parti du dehors, nous appelle près des fenêtres ; le soleil vient de se coucher, et l'horizon admirablement découpé nous montre des montagnes de saphir enchâssées dans un ciel de rubis ; c'est un coup d'oeil magique. La foule se presse sur la place que nous dominons des torches, allumées subitement, l'inondent de lumière, et quelques jeunes garçons, vêtus de longues robes comme les almées, exécutent des danses de caractère au son de la flûte et du tambourin.

Cette réjouissance nous conduit jusqu'à l'heure du repas on a placé sur le tapis, de distance en distance, de larges plateaux en cuir gaufré orné de clous dorés, qui reçoivent des flambeaux semblables aux chandeliers de nos cathédrales ; un petit trépied est disposé dans un coin de la salle il porte un plateau près duquel nous prenons place. Les serviteurs et les zaptiés y déposent un à un les plats qui doivent composer notre dîner. C'est une succession de mets alternativement salés et sucrés, chauds et froids ; le kébab, mouton grillé, coupé en petits morceaux ; les dolmas, boulettes de viande hachée, roulées dans des feuilles de vigne ; les beureks [börek] , gâteaux feuilletés de différentes formes ; le kaïmak, crème cuite, et le yaourt, lait caillé que l'on sert ordinairement à la surface d'un ragoût de viande ; le pilav, riz à la graisse, le mets national des Turcs, réservé pour la fin du repas en guise de dessert. Le règne végétal est représenté par les aubergines et par des melons de taille colossale le cavoun [kavun] à chair blanche, qui est un fruit succulent, et le carpouz [karpuz] à chair rouge.

Le service est des moins compliqués ; point d'assiettes, ni de fourchettes ; chacun puise à même le plat, avec une petite cuiller de buis lorsqu'il s'agit d'un liquide, avec les doigts pour la viande et les pâtisseries. Quand le maître de la maison tombe sur un bon morceau, il le présente le plus gracieusement du monde à ses hôtes, qui le reçoivent de sa main et répondent par mille téménas.

Point de bouteilles, le Coran interdit l'usage du vin, pas même de carafes ni de verres sur le plateau. Un serviteur tient une coupe remplie d'eau qu'il couvre de sa main pour la garantir de la poussière, et, sur un signe, il la présente tour à tour à ceux des convives qui veulent se désaltérer. Un autre domestique porte un flambeau.

Le repas terminé, l'intendant circule avec une grande cuvette de métal au centre de laquelle un petit appendice supporte une boule de savon dure comme le marbre, et verse un peu d'eau sur les doigts de chacun.
Les membres du medjlis, y compris celui qui nous avait fait les honneurs du konak, s'étaient retirés pour regagner à temps leurs harems.

L'heure du repos étant venue, on étendit sur le plancher, pour chacun de nous, un large matelas et une épaisse couverture. C'est ainsi que le sélamlik du konak change successivement de destination : prétoire, salon, salle à manger, dortoir tour à tour. Cette combinaison économique est bien en rapport, il faut l'avouer, avec les habitudes indolentes des Turcs ; il doit leur sembler doux de voir, sans bouger de place, tout ce qui est approprié aux besoins des diverses heures du jour surgir comme par enchantement dans le même lieu, sans qu'ils aient la peine d'aller, comme nous, le chercher sur des points différents.

Toutes nos soirées chez les mudirs se sont ressemblées à quelques circonstances près, et je n'aurai plus à revenir sur ces détails,

Le 28, à sept heures du matin, nous quittons le gracieux konak d'Ak-Séraï.

On nous a parlé, la veille, de vestiges antiques qui se remarquent sur la droite de notre chemin, non loin d'Ak-Séraï. En effet, au bout d'une heure et demie de marche à travers des champs plus ou moins bien cultivés, les zaptiés nous conduisent au petit village de Badji-Keuï près duquel, parmi des débris de murailles, nous voyons se dresser un beau mausolée de trois mètres environ de hauteur, construit en gros blocs de pierre calcaire, et semblant appartenir à l'époque du Bas-Empire. Sur la face dirigée vers le Sangarius, est gravée une inscription grecque qui peut être interprétée ainsi: "[La partie de l'architrave qui portait le premier mot, un nom propre sans doute, s'est détachée et a disparu.]... a élevé ce monument tel qu'il est, ainsi que les constructions environnantes, pour demeurer inaliénables."
Ce monument n'avait pas encore été remarqué que je sache.

Nous disons adieu à la belle vallée du Sangarius et commençons à gravir une pente abrupte toute semée de grosses roches. Les zaptiés arment leurs fusils et nous engagent à nous tenir sur nos gardes ; ce passage est mal famé pour l'instant ; quatre de leurs camarades qui escortaient un courrier, il y a six semaines, y ont été attaqués, et deux ont péri. Vers la même époque, un Français, attiré dans cette contrée par le commerce de la soie et voyageant seul avec son domestique, a été assassiné près d'ici, entre Nicée et Karamoussal. Peu d'endroits semblent mieux disposés pour un coup de main.

Nous atteignons cependant sans encombre le plateau boisé qui sépare la vallée du Sangarius de celle que baigne le lac Ascanius [NOTE : Lac de Nicée ; en turc, Isnik-gueul [Iznik gölü]]. Une pente douce nous y conduit à travers un pays ombragé. Quelques champs cultivés annoncent bientôt le voisinage d'une ville c'est l'antique Nicée ; un fouillis de grands arbres la cache à nos regards, aucun bruit ne la révèle, et nous sommes au pied de ses murailles vénérables avant d'avoir pu nous préparer à cette apparition qui doit nous émouvoir profondément.

Il y a peu de ruines en Asie Mineure dont la vue, plus que celle des ruines de Nicée, soit capable de frapper vivement l'imagination. Les voyageurs ne les ont généralement pas assez vantées ; si l'archéologue rencontre des monuments qui l'emportent au point de vue de l'intérêt architectural, rarement l'artiste trouvera des débris de cette importance encadrés dans un aussi charmant paysage ; nulle part le poète ne ressentira de plus mélancoliques impressions. On pourrait, le crayon en main, passer à Nicée des semaines délicieuses.

Les circonstances qui hâtaient notre marche ne nous permirent pas de savourer pleinement ces beautés ; nous y avons mis toutefois deux journées à profit pour recueillir une ample moisson de souvenirs impérissables.


IV Nicée. Le concile. Les croisés. Situation présente. De Nicée [Iznik] à Yéni-Schéher [Yenişehir].

Construite par Antigone, peu d'années après la mort d'Alexandre le Grand, Nicée devrait offrir à l'observateur quelques spécimens de l'art grec classique, si le temps, les tremblements de terre, l'invasion des Scythes et d'autres barbares, les ravages occasionnés par des sièges nombreux n'avaient pas entièrement détruit ses monuments primitifs. Il faut en rechercher les fragments incrustés dans les édifices plus modernes, spécialement dans les murs d'enceinte pour lesquels ils ont fourni de nombreux matériaux. Ici, un fût de colonne forme le linteau d'une poterne, là, un chapiteau corinthien est mis à découvert par un éboulement ; plus loin, des portions entières du rempart sont revêtues de pierres tumulaires ou formées de blocs de marbre blanc, débris de pilastres et d'architraves.

Rome, et plus tard Byzance, ont, presque partout, recouvert d'une nouvelle couche de monuments, le sol conquis de l'Asie Mineure. Le théâtre de Nicée est contemporain de Pline le Jeune qui, dans ses lettres, donne à Trajan des détails sur la construction de cet édifice ; c'est aujourd'hui une masse confuse de voûtes, de gradins de grosses pierres taillées, à travers lesquels se fait jour une végétation puissante ; il est sur un point culminant d'où l'on domine le lac et une partie des ruines.
Deux des portes principales, celle de Stamboul et celle de Lefké sont accompagnées d'arcs de triomphe en marbre blanc, érigés du temps de l'empereur Adrien, Le premier se trouve reproduit ici d'après une photographie. Les travaux de défense dont on les a environnés au moyen âge, et l'exhaussement du terrain nuisent à la beauté de leurs proportions.

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 Nicée (Iznik) : porte de Lefké 'extérieur)


L'époque byzantine est représentée par des monuments plus nombreux. Il faut parler d'abord des murailles [NOTE : M. Texier en a fourni une description très-exacte et très-détaillée.], aussi curieuses au point de vue de l'art des fortifications qu'intéressantes par le souvenir des grandes luttes dont elles furent témoins.

Elles subsistent presque sans lacunes, et présentent un développement de plus de quatre mille mètres. La construction primitive en doit remonter au quatrième siècle, mais elles ont subi des augmentations et modifications successives constatées par plusieurs inscriptions. Elles se composent d'une double enceinte, le moenium et l'agger [NOTE : La vue du lac, que j'ai prise du sommet de l'une des tours qui flanquent la porte de Stamboul, rendra cette disposition plus facile à saisir.], celui-ci moins élevé que le premier, et sont flanquées en tout de deux cent quatre-vingt-trois tours, la plupart rondes, quelques-unes carrées.

Le béton qui constitue la masse de ces murailles, porte un revêtement en briques disposées horizontalement ou diversement inclinées, alternant parfois avec des assises de pierre de taille pour dessiner une mosaïque bizarre. Les créneaux qui les couronnaient ont presque entièrement disparu.

Le Bas-Empire a doté Nicée de plusieurs églises ; l'une, qui aujourd'hui encore sert aux Grecs de cathédrale, semble dater du douzième siècle ; elle est décorée de peintures intéressantes ; l'autre (Aghia-Sophia) a perdu sa coupole et ses voûtes, mais elle présente un aspect imposant et laisse voir quelques débris de mosaïques à travers les rameaux des figuiers qui l'ont envahie.
Quelques auteurs ont voulu y chercher le lieu où siégèrent les pères du premier concile ; cette supposition pourrait être vraisemblable à l'égard du second concile de Nicée (788) ; mais l'on sait que la première de ces assemblées tint ses séances dans le palais impérial dont il ne subsiste aucun vestige, et l'église d'Aghia-Sophia offre d'ailleurs des caractères architecturaux qui ne permettent point d'en faire remonter l'origine au-delà du sixième siècle, comme l'a fort bien établi M. Texier ; c'est à Justinien qu'il en faut attribuer la construction.

Les sultans n'ont pas apporté moins de soin que les empereurs à la décoration de Nicée. Les Seljoucides d'Iconium y avaient introduit ce style charmant mélangé d'éléments indiens, persans, byzantins, qu'on nomme vulgairement style arabe. Les premiers princes de la famille d'Osman eurent le bon goût d'en respecter les traditions, et l'on croit à un reflet de Bagdad, quand, après avoir franchi la porte de Lefké, on voit tout d'un coup briller au-dessus des masses sombres que présentent les autres ruines, le minaret de faïence émaillée de la Yéchil-Djami[Mosquée verte, Yeşil camii], où les nuances les plus vives, rouges, vertes, bleues, rivalisent de fraicheur et d'éclat.

Cette mosquée est un vrai bijou ; les balustrades qui ferment le portique, les arabesques gravées dans le marbre blanc de la façade, peuvent soutenir la comparaison avec les créations les plus gracieuses du génie des Maures d'Espagne. On gémit en voyant l'état d'abandon où est tombé ce délicieux monument.

La Yéchil-Djami [Yeşil camii], toutefois, est encore affectée au culte ; elle dépend d'un médressé [Ecole religieuse] où une douzaine de softas [Etudiants] sont entretenus. Ces pauvres jeunes gens occupent une série de petites cellules rangées en fer à cheval autour d'un verger dont la mosquée forme le quatrième côté, et s'y livrent à l'étude du Coran avec toutes les apparences d'une profonde mélancolie.

Près de là sont les ruines d'un vaste et bel édifice surmonté de plusieurs coupoles et construit en pierres et briques ; il contenait des bains.

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Plusieurs personnages intervenant dans ce voyage : de gauche à droite : paysan turc, chef de la caravane de la partie orientale de l'Anatolie, zeybeks du Tmolus, propriétaire turc, zaptiés, dervviche mendiant


On sait que les musulmans attachent une grande importance aux établissements de cette nature, et ne croient pas pouvoir y déployer trop de luxe. Une inscription, placée au fond du portique qui précède ces bains, nomme leur fondatrice, Nilufer fille du sultan Mourad, fils d'Orkan ; elle est datée de l'an 790 de l'hégire (1388).
La Yéchil-Djami porte aussi, gravé sur sa façade, le nom de celui qui l'a fait construire, c'est le fameux vizir Khayr-Eddin, le vainqueur de Salonique ; elle est de dix ans plus ancienne que les bains.

Du milieu de ces débris d'édifices païens, chrétiens, musulmans où abondent les contrastes, surgissent encore les arcades ogivales, les balustrades, les minarets de quelques anciens imarets ou mosquées. Vouloir les décrire serait tomber dans les redites ; mais cette richesse de détails fait la grandeur d'ensemble du tableau que présentent les ruines de Nicée. Après l'avoir contemplé, on éprouve le besoin de feuilleter ,ce que les historiens ont écrit sur cette cité.

Ses grandeurs et ses infortunes, avant le quatrième siècle, ne la distinguent point de tant d'autres villes dont les princes, issus des généraux d'Alexandre, se sont si longtemps disputé la possession, et que les Romains leur ont enlevées plus tard, inaugurant pour elles, comme pour tous leurs municipes, une ère de prospérité qui n'a pas de retentissement dans l'histoire.
Nicée arrive à être hors de pair, lorsque Constantin, voulant mettre fin à la scission profonde produite au sein de l'Église et de l'empire par les menées d'Arius., la désigne "à tous les évêques de la terre habitable" suivant les expressions d'Eusèbe, pour y tenir les premières grandes assises de la chrétienté.

[Le concile de Nicée]

L'empereur pourvut aux frais de voyage de tous les prélats, mettant à leur disposition des voitures et des mulets pour eux et pour leur suite.

Vers le milieu de juin de l'année 325, plus de trois cents évêques étaient réunis à Nicée, Là se rencontrèrent ces confesseurs, débris des saintes phalanges qui avaient affronté les persécutions, et dont les noms glorieux étaient depuis longtemps prononcés avec respect d'un bout à l'autre de l'empire. Leurs collègues et le peuple se pressaient, pleins d'émotion, à leur rencontre. A côté d'eux une génération de docteurs apporta au concile les lumières des sciences sacrées Osius de Cordoue, délégué du pape Sylvestre, et le grand Athanase, bien jeune encore, y brillaient au premier rang.

L'empereur arriva au commencement de juillet et présida, le lendemain, la première séance du concile, revêtu d'une robe de pourpre toute étincelante de pierreries, et assis sur un siège d'or peu élevé. Son historien, Eusèbe, évêque de Nicomédie, fut chargé de le complimenter ; il nous a conservé le discours que prononça l'empereur

« Lorsque, par le concours et le consentement du Tout-Puissant, j'eus triomphé de mes ennemis, dit-il, je pensais qu'il ne me restait plus qu'à louer Dieu et à me réjouir avec ceux qu'il avait délivrés par ma main. Mais aussitôt que j'ai appris la division survenue parmi vous, j'ai jugé que c'était une affaire pressante qu'il ne fallait pas négliger, et, désirant apporter aussi remède à ce nouveau mal, je vous ai convoqués tous sans délai c'est une grande joie pour moi que d'assister à votre réunion. Ne tardez donc pas, ô mes amis, ô ministres de Dieu, ô serviteurs d'un maître et d'un sauveur commun, ne tardez pas à faire disparaître toute racine de discorde. »

Arius fut entendu plusieurs fois pendant le cours des conférences, qui durèrent l'espace de six semaines. Elles aboutirent à la rédaction d'une solennelle déclaration que signèrent tous les évêques, deux exceptés, et dont les termes résumés dans une formule simple, puis complétés au siècle suivant par le concile de Constantinople, constituent le symbole qui, depuis lors, fait partie des chants de l'office divin.

Les pères, avant de se séparer, réglèrent encore dans vingt canons divers points de foi et de discipliné, entre autres la fixation du jour où devait être célébrée la fête de Pâques.

Constantin voulut que la clôture du concile coïncidât avec la célébration du vingtième anniversaire de son avènement au trône impérial ; il invita tous les évêques à un grand repas pendant lequel on le vit plusieurs fois se lever pour aller baiser les saintes cicatrices des confesseurs, et donna à cette occasion des fêtes si splendides, qu'au dire d'Eusèbe, elles tenaient plus de l'idéal que de la réalité.

A quatre siècles de là, Nicée reçut encore dans ses murs trois cent soixante-dix-sept évêques, la plupart appartenant à l'Église d'Orient, et les légats du pape Adrien, pour régler un différend qui n'avait pas moins agité le monde que les discussions soulevées par l'arianisme. Ce concile, le septième oecuménique, définit la doctrine de l'Église relativement au culte des images.

Mais à ces souvenirs de grandeur paisible viennent se mêler, pour la cité dont nous visitons les ruines, le retentissement de luttes terribles. Ce sont d'abord les premières incursions des kalifes arabes, dont les efforts se brisent contre ses murailles ; puis, à la fin du onzième siècle, l'agression victorieuse des Turcs Seljoucides qui l'enlèvent aux empereurs de Byzance, pour en faire la place d'armes d'où ils étendent leurs conquêtes jusqu'aux rivages de la Propontide.

[Les croisés à Nicée]

Bientôt vont paraître les guerriers de l'Occident, des peuples entiers s'ébranlant pour délivrer le tombeau du Christ et tarir dans sa source le flot envahissant de l'islamisme. Soixante ans avant que la guerre sainte ne soit prêchée, un des hauts barons du royaume de France, le duc de Normandie, Robert le Diable, veut couronner sa vie agitée par le pèlerinage de Jérusalem. Il revient à travers l'Asie Mineure, et trouve à Nicée une mort entourée de circonstances mystérieuses.

Les premiers croisés, bandes indisciplinées que guident Pierre l'Ermite et Gauthier Sans-Avoir, viennent, en 1096, au nombre de trois cent mille, débarquer à Guemlek, l'ancienne Cius, que les historiens contemporains appellent Civitot. C'est le point où le lac Ascanius décharge dans la mer le trop-plein de ses eaux. Ils s'avancent vers Nicée ; le sultan les rencontre sur la rive droite du lac, près du village moderne de Bazardjyk, et en fait un horrible carnage.

La grande armée commandée par Godefroi de Bouillon, Bohémond, prince de Tarente et son neveu Tancrède, le duc de Normandie, les comtes de Vermandois, de Flandres, de Blois et de Toulouse, cinq cent mille fantassins et cent mille cavaliers appartenant à dix-neuf nations de langues différentes, arrive devant Nicée l'année suivante (1097).

Elle n'avait pas rencontré d'ennemis depuis Nicomédie. Longeant la côte, puis franchissant la chaine de l'Arganthon (Katerli-Dagh), elle traversa à grand'peine un pays, dit le chroniqueur [Robert le Moine], tout à fait impraticable par les obstacles que présentaient les sommets des montagnes et le creux des vallées. Quatre mille hommes armés de haches avaient précédé l'armée pour lui frayer un passage qu'ils marquaient en plantant des croix de loin en loin.
Au commencement du mois de mai, les croisés établirent leurs tentes dans la vallée où est située Nicée.
La première, mais non la moins terrible des luttes qui marquèrent cette héroïque expédition, allait s'engager aussitôt.

Non loin de là, sous les murailles illustres de Troie, il ne s'était pas jadis accompli en dix ans plus d'exploits que Nicée n'en vit se produire pendant les sept semaines que dura le siège.

Je résiste avec peine au désir de transcrire les relations que nous en ont laissées les historiens contemporains Albert d'Aix, Guibert de Nogent, Robert le Moine, Guillaume de Tyr. Quand on visite Nicée ou que l'on s'y transporte simplement par l'imagination, il faut la voir à travers ce prisme des souvenirs, faire revivre sur chacun des points de son territoire les scènes émouvantes si bien racontées par nos vieux annalistes.
Ici, le combat sanglant que le sultan Soliman-Kilig-Arslan, sorti des défilés de l'Olympe, d'où il épiait les mouvements des assiégeants, livra au comte de Toulouse, au moment où il installait ses tentes en face de la porte du midi (Aujourd'hui la porte de Yeni-Scher) ; les musulmans y perdirent quatre mille des leurs et regagnèrent les montagnes en désordre. Le plus chevaleresque des croisés, Tancrède, dont le chantre de la Jérusalem délivrée a trop dénaturé la véritable physionomie, fit, dans cette journée, des prodiges de valeur ! Là, Godefroi de Bouillon, s'avançant lui-même au pied des murailles, saisissant une fronde et, comme David, envoyant la mort à un Sarrasin d'une stature colossale qui, du haut des remparts, insultait les assiégeants.

De tous côtés, des balistes, des tours en charpente serrant de près, heurtant, ébranlant les murailles qui se relèvent aussitôt ; portant à la hauteur des créneaux d'intrépides combattants, puis s'écroulant, le plus souvent, consumées par des matières inflammables, écrasées sous le poids des rochers que les soldats de Soliman font pleuvoir sans relâche ; jusqu'au jour où un ingénieur lombard construit un abri capable de résister à toutes les atteintes, sape le mur par sa base et pratique une brèche qui enlève aux assiégés l'espoir de résister plus longtemps.
En même temps les croisés, grâce à des efforts surhumains, ont, en une nuit, fait franchir par terre l'espace de plusieurs milles à de grosses barques, et les ont transportées du port de Civitot jusqu'au lac de Nicée ; le matin les habitants de la ville se sont vus bloqués par cette flottille du côté où leurs communications avec le dehors étaient restées libres jusque-là, et la princesse, femme de Soliman, fuyant dans un canot, est tombée entre les mains de leurs ennemis. Ils n'ont plus d'autre ressource que de capituler. Mais alors, comme cela s'est vu plus d'une fois dans l'histoire, ce que le courage a su conquérir la ruse le détourne à son profit.

L'empereur Alexis avait envoyé un faible détachement de Grecs auxiliaires à Godefroi de Bouillon, moins sans doute pour le seconder que pour saisir quelques occasions de servir sa propre politique.

Le chef de cette troupe, appelé Butumitès par les Grecs, et que les historiens des croisades nomment Tatin, pénétra secrètement dans la place et persuada aux habitants qu'Alexis serait pour eux un maître plus clément que le chef des croisés. [Tatin est à leur tête ; Tatin, le seul des princes grecs qui osa s'associer à la fortune des Latins. Ô crime ô honte Malheureuse Grèce, tu demeuras tranquille spectatrice d'une guerre qui se faisait sur tes frontières, ta faible politique attendait les événements pour se décider ; vile esclave aujourd'hui, gémis sous le poids de ta chaîne ; mais n'accuse point l'injustice du sort qui t'accable, il était dû à ta lâcheté. » (Le Tasse, Jérusalem délivrée, chant I.)] Ceux-ci ne virent pas sans indignation l'étendard de Byzance flotter sur les murailles de Nicée ; mais ils étaient liés par d'imprudents serments, ils brûlaient de voler à d'autres conquêtes ; levant donc leur camp, le 25 juin, ils se remirent en marche dans la direction du midi. Ils devaient cinq jours après trouver dans la vallée du Thymbris, près de Dorylée, une nouvelle occasion de combattre et de triompher.

Nicée changea encore de maîtres plus d'une fois. Dès 1106 les sultans Seljoucides y étaient rentrés. A la fin du douzième siècle, après un siège dont l'issue fut marquée par de grandes cruautés, les empereurs de Bysance s'en emparèrent de nouveau et en firent leur capitale, pendant que les Latins occupaient Constantinople. Théodore Lascaris y fut couronné en 1203.

Enfin, au siècle suivant (1330), à la suite d'un long siège, et pressés par la famine, les habitants de Nicée ouvrirent leurs portes au sultan Orkan, et depuis lors la possession n'en a plus été disputée aux Osmanlis.

Nicée, aujourd'hui, est une petite ville qui peut contenir deux mille habitants, chrétiens en grande partie.
Des vergers et des jardins, si l'on peut donner ce nom aux enclos pleins de grandes herbes et de buissons où apparaissent quelques arbres fruitiers venus au hasard, garnissent le pied des murailles à l'est et au nord. De ce côté d'anciens aqueducs amènent, de la montagne, des eaux belles et abondantes ; mais une partie de ces eaux se perd sans doute dans le trajet, et, faute de quelques fossés d'assainissement, humectent le sol, qui sur ce point est devenu un vrai marais. Cela contribue à faire de Nicée l'une des villes de l'Asie Mineure où la fièvre sévit le plus constamment.

On ne doit pas cependant s'en prendre uniquement à la négligence de l'administration actuelle ; dans l'antiquité l'insalubrité de l'air qu'on y respire avait déjà été signalée,

Le lac offre au voyageur de beaux aspects, mais les habitants du pays n'en tirent aucun parti ni pour les transports ni pour la pêche ; il est cependant très-poissonneux. On n'y aperçoit point de barques. Si ce pays connaît un jour des temps meilleurs, la canalisation du ruisseau qui réunit le lac de Nicée à la mer, sera un travail facile et fécond en heureux résultats.

Nous reçûmes à Nicée une hospitalité très-empressée. Le mudir, les notables,1es zaptiés, nous escortaient partout et nous témoignaient un vif désir de nous être agréables.
On nous avait installés dans la grande salle d'un konak nouvellement construit. Elle est située au rez-de-chaussée, et ses nombreuses fenêtres ouvrent sur une terrasse couverte, au milieu de laquelle se trouve un bassin de marbre blanc alimenté par un jet d'eau, Il y a là comme un pâle reflet de l'ancienne splendeur de Nicée.

[NOTE : Dans le courant de 1863, des commissaires ont été envoyés par le gouvernement ottoman dans la plupart des provinces de l'empire pour en étudier les besoins ; l'un d'eux, Achmet-Véfik-Effendi a, m'assure-t-on, prescrit des travaux d'assainissement autour de Nicée.]

ILL. Brousse Pont sur le torrent dit Gueuk-Sou [Göksu]  (voy. p. 246).

V De Nicée [Iznik] à Brousse [Bursa], par Yéni-Scheher [Yenişehir]. Histoire de Brousse. Monuments.

En quittant Nicée, nous longeons quelque temps la rive orientale du lac, puis, arrivés au pied des montagnes qui ferment la vallée du côté du midi, nous gravissons une pente abrupte par un sentier taillé dans le rocher ; nous regardons plus d'une fois en arrière pour jouir du beau spectacle que le lac présente, vu de ces hauteurs. Bientôt nous apercevons une douzaine de cavaliers postés sur les sommets qui nous dominent encore ils lancent leurs chevaux au galop dans notre direction. Est-ce une embuscade, faut-il se tenir sur la défensive ? Cette incertitude n'est pas de longue durée. A cent pas de nous, ils s'arrêtent, et leur chef, revêtu de l'uniforme des fonctionnaires de la Porte, s'avance seul et nous salue de la main.
C'est le kaïmakam de Yéni-Scheher ; il a reçu avis de notre prochain passage, et vient courtoisement au-devant de nous. Les divers serviteurs de sa maison l'accompagnent, suivant l’usage, portant chacun le costume et les insignes de ses fonctions kiatib [secrétaire], tchiboukdji [celui qui porte. entretient présente lac tchibouks (pipes), emploi important dans une maison turque. Le tchiboukdji d'un homme puissant, quand il sait, par ses soins et son adresse, se rendre agréable à son maître, est assuré de faire son chemin.],etc., sans compter les zaptiés. Les deux escortes fraternisent et se mêlent ; puis nous reprenons notre chemin en compagnie du kaïmakam.
Nous marchons encore, une heure durant, avant d'arriver à Yeni-Scheher, moitié à travers des bois et des ravins sauvages, moitié dans la plaine monotone mais fertile où le bourg est situé. Nous y faisons notre entrée trois heures après avoir quitté Nicée.

[Yenişehir]

La population, que le départ solennel de son premier magistrat intriguait sans doute, se presse curieusement sur notre passage ; les enfants, avec leurs petits costumes bariolés, gambadent entre les jambes des chevaux, les hommes se tiennent immobiles et silencieux le long des murailles, et les femmes nous jettent un regard furtif à travers les portes et les fenêtres entrebâillées. Les maisons de Yéni-Scheher sont construites en mottes de terre, comme celles d'Ak-Séraï, et le konak lui-même n'est qu'un grand bâtiment fort délabré. Mais l'accueil que nous y recevons couronne dignement les premières attentions du kaïmakam. Avant le diner il nous présente les membres de son medjlis parmi lesquels figure un vieillard presque centenaire. Les personnes qui atteignent l'extrême limite de la vie ne sont pas rares parmi les mille à quinze cents habitants de Yéni Scheher.
On y jouit d'un climat salubre le territoire de la Casa couvre le haut plateau compris entre les vallées de Nicée et de Brousse ; le sol est de bonne qualité, il produit du grain du tabac, du sorgho ; mais, dans la saison où nous voyageons, le soleil a calciné la terre, elle ne porte aucune trace de végétation, les arbres seuls ont conservé l'éclat de leur verdure.
Nous quittons Yéni-Scheher le 30, à sept heures du matin, précédés de tous les zaptiés du kaïmakam ; à un quart de lieue de la ville, ils prennent congé de nous ; trois d'entre eux seulement restent pour former notre escorte.

Après avoir traversé la plaine pendant quelques heures, nous atteignons le revers méridional du plateau ; les cimes de l'Olympe s'offrent tout d'un coup à nos regards, qui plongent bientôt jusqu'à sa base, embrassant les lointaines perspectives de la belle vallée de Brousse.
Nous y descendons par un sentier rapide, et cheminons alors au milieu d'une riche végétation, plantations de mûriers, buissons épais, grandes herbes desséchées, entremêlés au hasard dans un fouillis sauvage. Parmi ces halliers apparaissent de loin en loin des champs cultivés les torrents y tracent de larges sillons, et les pierres désagrégées de quelque voie antique s'y dressent parfois comme un obstacle, là où les anciens maîtres du pays les avaient placées pour la commodité du voyageur. Le sentier est longtemps ombragé par une futaie de châtaigniers séculaires ; sous cette voûte de verdure, nous rencontrons une noce des joueurs de flûte et de tambourin ; marchent en avant la mariée et ses compagnes sont étendues sur les coussins d'un Araba [NOTE : charrette couverte ornée de draperies et traînée par des boeufs ; sauf quelques rares exceptions dans les grandes villes, c'est le seul genre de carrosse usité en Turquie.] ; le mari suit à cheval, entouré de parents et d'amis, leur maintien est si grave et la musique si lugubre qu'on croirait assister à une cérémonie funèbre.

[Bursa]

Au coucher du soleil, après dix heures de marche, Brousse nous apparaît comme une guirlande de minarets et de coupoles suspendue aux flancs de l'Olympe. Il nous faut, avant d'y pénétrer, gravir une pente pierreuse ; et bientôt notre petite troupe s'engage dans les galeries obscures du Bazar, puis dans une suite de ruelles étroites et escarpées.
Traverser une ville à la nuit tombante, n'est pas le moins pénible des labeurs réservés au voyageur qui explore la Turquie. Point de lumières dans les rues, pas de boutiques pour projeter une lueur au dehors ; mille saillies hérissant les parois des maisons ; à terre des cailloux amoncelés irrégulièrement, des ruisseaux profonds, des chiens endormis. Les chevaux ne marchent plus, ils glissent, ils patinent avec fracas ; trébuchant sans cesse, se relevant presque toujours ; il faut s'abandonner à eux, recommander son âme à Dieu, comme fait le naufragé, et attendre que cette houle vivante, après vous avoir ballotté au milieu des récifs, vous dépose enfin à la porte de quelque konak ou caravansérail.
Ces angoisses, pour nous, se prolongèrent près d'une demi-heure, car l'hôtel de l'Olympe où nous devions descendre est situé dans un faubourg, et juste à l'apposé de celui qui regarde Yéni-Scheher.

Brousse [Bursa] et Smyrne [Izmir] sont, en Asie Mineure, les deux seules villes pourvues d'hôtels à l'usage des Européens. Brousse est à cinq lieues seulement du petit port de Moudania [Mudanya] [NOTE : On vient de terminer la construction d'une route carrossable entre Brousse et Guemlek ; celle de Moudania est presque achevée ; il faut savoir gré au gouvernement de cet effort tenté dans la voie du progrès.] qu'un service de bateaux à vapeur relie à Constantinople. Tous ceux qui visitent la capitale des États Ottomans devraient faire cette excursion, et plusieurs voyageurs l'entreprennent chaque année. Les eaux thermales, l'industrie de la soie attirent d'ailleurs à Brousse bon nombre de négociants périotes et d'étrangers habitués à un logis confortable. Il ne faut donc point s'étonner d'y trouver une excellente hôtellerie ; pour notre part nous avons profité bien volontiers des ressources qu'elle nous offrait.
Quelles que soient les séductions de la couleur locale, quelque empressés qu'eussent été les mudirs du Kodjaeli et du Chodavend-Kjar à nous entourer de soins hospitaliers, ce n'était pas sans plaisir que nous retrouvions pour un instant la liberté d'une chambre particulière, de vrais lits, tout le petit mobilier intime qui chez nous dépend nécessairement de la plus modeste installation et dont l'usage est inconnu dans l'Anatolie des tables, des assiettes, des fourchettes, de l'eau et du linge à discrétion. Cette dernière satisfaction est celle peut-être dont l'absence nous avait été le plus sensible. En Turquie on recourt souvent aux ablutions, mais légèrement. Le matin, à l'heure où nous devions faire notre toilette, la salle du konak était déjà envahie par les zaptiés, les fonctionnaires locaux et les curieux que divertissait l'importance donnée par nous à cette opération. Quand nous demandions de l'eau, un serviteur s'avançait, une aiguière à la main, une serviette à frange dorée sous le bras, se préparant à nous en verser quelques gouttes sur le bout des doigts ; et c'était avec peine qu'il consentait à se départir de ses fonctions et à nous abandonner, pour en user plus largement, sa provision de liquide. Je reposais paisiblement depuis plusieurs heures lorsque, un peu après-minuit, des cris et une vive lueur m'arrachèrent au sommeil. Je courus à la fenêtre une bande de forcenés s'avançait vers l'hôtel de l'Olympe brandissant des torches et proférant des clameurs.
Deux mois avant, la maison d'un chrétien avait été la proie des flammes à la suite d'un tumulte populaire. Le même sort nous était-il réservé ? Non, grâce au ciel ! car la troupe incendiaire ne tarda point à passer outre et à se perdre au milieu des groupes d'arbres épars sur le penchant de la colline ; j'appris le matin que j'avais été simplement témoin des cérémonies qui accompagnent les enterrements des juifs.

Nous ne vîmes point le pacha gouverneur de l'eyalet de Chodavendkjar, il était absent ; mais, grâce aux bons offices du vice-consul de France, M. Séon, nous passâmes à Brousse quatre journées des plus agréables. Brousse est la perle de l'Anatolie ; abritée au midi par les forêts et les rochers de l'Olympe qui fournit à ses fontaines le tribut d'eaux abondantes, elle domine une vallée d'une admirable fertilité ; en été, les brises de la mer et celles des montagnes viennent y tempérer la chaleur ; une ceinture de grands arbres, cyprès, platanes, peupliers, châtaigniers, l'enveloppe, prolongeant ses ramifications à perte de vue parmi les bois de mûriers qui couvrent la vallée, et, dans l'intérieur même de la ville, à l'entour de chacune des mosquées ; celles-ci dirigent de toutes parts vers le ciel leurs coupoles et leurs minarets.

Mais cette riante surface cache un sol que les courants volcaniques peuvent ébranler à chaque instant. Il y a huit ans à peine, Brousse a été secouée jusque dans ses fondements par une violente commotion ; de cruels désastres ont accablé ses habitants, et les monuments les plus intéressants sont tombés ou ont perdu leur aplomb.
Aussi la population tend-elle à décroître ; les divers ouvrages qui en fournissent une évaluation, la portent à cinquante et même à cent mille âmes ; l'on m'a affirmé sur place qu'on ne pourrait pas en compter aujourd'hui plus de trente-cinq mille ; il faut chercher la vérité entre ces données extrêmes.
A la suite de cette catastrophe, Brousse a perdu un hôte illustre, Abd-el-Kader, qui, à l'exemple d'Annibal, l'avait choisie pour lieu de refuge. Il s'est retiré depuis à Damas où l'attendaient d'autres tempêtes. D'effroyables incendies ont aussi ravagé à plusieurs reprises cette ville infortunée ; mais partout en Orient on semble familiarisé avec ce fléau ; il faut citer spécialement les incendies de 1490, de 1804, et celui qui éclata un an après notre passage, le 19 septembre 1863.

La Bithynie a compté plusieurs Prusias parmi ses rois ; les villes fondées par eux ont toutes porté le nom de Prusa ; Brousse était la Prusa ad Olympum. Auquel des Prusias doit-on faire remonter son origine? Si l'on en croit Strabon c'est à un contemporain de Crésus ; Pline, au contraire, et l'on peut s'en rapporter à lui, désigne le prince qui accueillit Annibal, et veut que ce grand capitaine ait marqué lui-même l'emplacement de la nouvelle cité. Quoi qu'il en soit, Prusa ne fait aucune figure dans l'histoire avant le moyen âge. Pline, cependant, suivant la politique adoptée par les Romains, s'occupa d'embellir les édifices publics. Sa correspondance avec l'empereur Trajan relativement à la reconstruction des bains de Prusa est un document précieux ; elle montre ce qu'était le système de centralisation appliqué au gouvernement des provinces romaines. Les Prusiens ont, dit-il, un bain vieux et en mauvais état ; ils voudraient le reconstruire, si vous le permettez, et je crois que vous pouvez accueillir leur demande. Cet ouvrage sera par sa magnificence digne de votre règne. » De l'époque romaine il ne reste à Brousse aucun monument.
Il faut sans doute attribuer à ses eaux thermales, fort appréciées des patriciens de Byzance les développements qu'elle reçut sous le Bas-Empire. Mais des circonstances moins heureuses devaient bientôt lui procurer une plus haute illustration. Au moment où l'Asie Mineure devenait le champ de bataille ouvert aux premières pressions de l'islamisme, l'importance de sa situation, au point de vue stratégique, fut comprise de tous les partis.

Dès le commencement du dixième siècle, les Sarrasins avaient poussé jusque-là leurs excursions ; prise par l'émir Seifed-Devlet, elle avait été démantelée. Les empereurs y étaient rentrés, l'avaient perdue de nouveau, puis, mettant à profit le passage des premiers croisés, s'appropriant les résultats de leurs victoires, comme nous les avons vus le faire à Nicée, traitant sous-main avec les sultans ; ils avaient reconstitué un empire en Asie Mineure, pendant que les Francs leur enlevaient celui de Constantinople.
Théodore Lascaris releva et fortifia les murailles de Brousse, une inscription en fait foi ; elles purent ainsi résister à tous les efforts des Latins.

[Les premiers ottomans]

L'Asie Mineure, pendant le siècle suivant, présente un singulier spectacle. Les empereurs de Byzance et les sultans Seljoucides se montrent également impuissants à maintenir sous leur autorité les provinces de l'Anatolie. Il s'y était formé une foule de petites principautés féodales échues à des despotes grecs ou à des beys musulmans dont les possessions s'entremêlaient, et qui vivaient un jour en commensaux, un jour en ennemis. Il n'est pas hors de propos de rapporter ici un épisode curieux bien propre à caractériser cette situation ; il est comme le prélude de la prise de Brousse par les Turcs. Osman fils d'Erthogrul, premier auteur de la dynastie des souverains ottomans, occupait avec le titre de bey et sous l'autorité nominale du sultan d'Iconium, une partie de la Bithynie. Un Grec, qui tenait le château de Iarhissar l'invita aux noces de sa fille où il réunissait tous les seigneurs grecs et turcs du pays.

ILL. Brousse Mosquée du sultan Bayezid (voy. p. 246).


Osman, non sans raison, vit là une embûche et se montra plus habile que son voisin. Le futur gendre du gouverneur de Iarhissar possédait le château de Bélédjik ; Osman le pria d'y recevoir ses trésors et ses femmes, qu'un ennemi eût pu lui enlever pendant qu'il prendrait part aux fêtes du mariage. Sous un déguisement féminin il introduisit quarante jeunes guerriers dans le château de Bélédjik, Le festin devait avoir lieu non loin de là, dans la plaine. Les invités venaient d'y prendre place, quand, au-dessus des murailles de Bélédjik, on vit des flammes s'élever ; les Grecs se précipitent pour éteindre l'incendie ; mais les compagnons d'Osman avaient jeté bien loin leur déguisement ; les Grecs furent massacrés et, le soir même, Osman était maître de Bélédjik et de Iarhissar ; la fiancée tombée en son pouvoir devint la femme de son fils Orkan.
Les deux bourgs qu'Osman venait d'occuper, sont situés sur le versant oriental de l'Olympe ; devenu sultan après la mort du dernier souverain d'Iconium, il porta ses visées plus loin et envoya Orkan assiéger la ville de Brousse.

Orkan prit d'abord Adranas qui commande le cours du Rhyndacus, au midi de l'Olympe ; puis, du c0té du nord, établit son armée dans la fertile vallée du Nilufer entre Brousse et la mer. Il passa là dix années, attendant patiemment que la place fût réduite par la famine. Les Turcs, habitués à une existence nomade, s'inquiétaient peu de vivre ainsi sous la terre au milieu de ces campagnes où leurs troupeaux trouvaient une nourriture abondante.
On en vint cependant aux mains plus d'une fois durant ce siège mémorable, digne pendant du siège de Troie, et que les annalistes ottomans se plaisent à entourer de circonstances merveilleuses.
Aux solitaires qui, dès les premiers siècles du christianisme, avaient choisi pour lieu de retraite les forêts et les grottes de l'Olympe, les santons musulmans venaient de succéder [NOTE : De là le nom que les Turcs donnent aujourd'hui encore à l'Olympe (Kechich-Dagh, mont des Moines)]. Le plus célèbre d'entre eux, Gueukli-Baba ([Geyik baba] le père des cerfs), est le héros de bien des légendes. Les animaux sauvages, parmi lesquels il vivait, obéissaient à ses ordres, et, quand la garnison de Brousse opérait une sortie coutre les Turcs, on le voyait tout à coup paraître aux côtés d'Orkan, monté sur un cerf et brandissant un sabre gigantesque.
Le gouverneur de la place tenait bon cependant, et semblait déterminé à opposer aux assiégeants une résistance vigoureuse, lorsque l'empereur Andronic lui envoya l'ordre de capituler. Il avait réservé pour les habitants le droit de se retirer ; mais ils demeurèrent presque tous dans la ville ; ayant à choisir un maître, l'empereur de Byzance ne leur semblait pas valoir mieux que le sultan des Turcs.
Osman était sur son lit de mort quand il apprit la reddition de Brousse (1326). Il y fit son entrée dans un cercueil, et le premier sultan des Ottomans eut pour lieu de sépulture la chapelle même du château, aussitôt transformée en mosquée.
Orkan lui succéda, et Brousse devint la capitale du nouvel empire lui et ses successeurs se plurent à l'enrichir de monuments ; mais un siècle ne s'était pas écoulé que cette splendeur naissante allait subir l'atteinte de désastres terribles.
Tamerlan, vainqueur de Bayézid à Angora, la livra au pillage et à l'incendie (1402) ; puis les guerres intestines y portèrent la désolation, Brousse connut enfin des jours plus heureux, et, depuis le milieu du quinzième siècle, ne fut plus exposée aux horreurs des combats ; mais dépouillée de son titre de capitale au profit de Constantinople [NOTE : Dans l'énoncé des possessions du padischah, Brousse n'occupe aujourd'hui que le troisième rang, après Constantinople et Andrinople.], elle a perdu peu à peu son importance primitive ; elle a toujours cependant aux yeux des Turcs un caractère sacré.
Quel lieu, en effet, après la Mecque, serait plus digne de leur respect Là repose la dépouille mortelle de leurs premiers sultans, de leurs plus braves guerriers, de derviches et de santons rangés parmi les saints de l'islamisme. On y compte près de six cents tombeaux de princes et d'hommes illustres et, dit-on, un nombre de mosquées, de mesjids [mescid, oratoire], de turbés [türbe, chapelle sépulchrale], de tékiés [tekke, couvent], égal à celui des jours de l'année.
La plupart de ces monuments datent du quinzième siècle ; beaucoup sont dégradés, plusieurs tombent en ruine, mais ils contribuent toujours par leur multitude et leur variété à donner à Brousse une physionomie majestueuse.

[Monuments de Bursa]

Avant de citer les plus remarquables de ces édifices, il faut peindre en quelques mots l'aspect général de la ville. Elle couvre, sur une longueur d'une lieue, une série de mamelons adossés au mont Olympe ; le plus élevé, ceint d'épaisses murailles et flanqué de tours carrées, porte la ville proprement dite, la ville ancienne, la citadelle. Tout le reste n'est pour ainsi dire qu'une suite de faubourgs. Mais à Brousse comme dans beaucoup d'autres places de guerre transformées en riches capitales, l'accessoire est devenu le principal. L'enceinte resserrée de l'hissar [ville forte, château] ne renferme qu'un petit nombre de rues étroites où les Turcs de la vieille roche se tiennent confinés comme dans une arche sainte. Un peu en dessous, s'épanouit, libre d'entraves, la ville moderne dont la surface ondulée n'est circonscrite que par un rideau de verdure.
Pour étudier les monuments de Brousse suivant l'ordre chronologique, on doit se diriger d'abord vers la ville haute, le hissar, qui contient les plus vieilles constructions. Si on y pénètre par la porte du sud-ouest, on voit, à côté de cette porte, quelques portions de murailles formées de gros blocs de travertin taillés et superposés sans mortier ; c'est un débris de l'enceinte bithynienne, le reste des murs date du Bas-Empire. Tous les autres édifices appartiennent à l'époque musulmane.
Au sommet de l'hissar, se dressaient les deux plus anciennes mosquées : le Daoud-monastir (monastère de David), avec les tombeaux d'Osman et d'Orkan, et celle du sultan Mourad I, à laquelle un vaste médressé était annexé. Le tremblement de terre de 1856 les a renversées [NOTE : Le Daoud-Monastir vient d'être reconstruit et les tombeaux restaurés], mêlant leurs débris aux ruines du palais ; le vaste emplacement jadis occupé par ces édifices n'offre plus aux regards que des pans de murailles, des coupoles sillonnées de crevasses, des minarets inclinés. Cependant les étudiants qu'abritait le médressé n'ont pas voulu abandonner ce pieux asile ; on les voit encore, assis sur les monceaux de décombres qui obstruent l'entrée de leurs cellules, chercher dans le Coran des leçons de résignation.

Mais le monument dont Brousse se montre fière avant tout, est l'Oulou-djami (Ulu camii, la grande mosquée), l'un des plus vastes édifices religieux de la construction, commencée par Mourad Ier, ne fut terminée que sous Mohammed Ier. Elle présente un quadrilatère d'environ cent mètres de côté, partagé intérieurement par quatre rangées de pilastres, en cinq nefs qui s'entrecroisent et forment ainsi vingt-cinq divisions surmontées d'autant de coupoles. Celle du milieu laisse voir à son sommet une large ouverture par où l'air extérieur pénètre librement. Cette ouverture correspond à un grand bassin de marbre, situé au centre de la mosquée, peuplé de jolis poissons et alimenté par un jet d'eau. Au dehors, l'ornementation de cette mosquée n'offre rien de spécialement remarquable. La porte principale était flanquée de deux minarets primitivement revêtus de faïence émaillée. Le tremblement de terre de 185û les a renversés, et leur reconstruction n'est pas encore terminée. A l'intérieur, l'or et les arabesques coloriées avaient été prodigués ; aujourd'hui, murs et pilastres sont recouverts simplement d'une couche de badigeon blanc sur lequel ressortent, tracées en bleu, quelques sentences tirées du Coran. Malgré la simplicité de sa décoration, cette grande salle où l'eau murmure, où la lumière circule à flots à travers une forêt de colonnes et dans les profondeurs de vingt-cinq coupoles, présente un aspect imposant.

Les autres grandes mosquées de Brousse sont les mosquées de Bayézid et de Mourad situées dans les faubourgs, l'une à l'est, l'autre à l'ouest de la ville, parmi des groupes de platanes et de cyprès gigantesques ; et la mosquée de Mohamed I ou Yéchil-djami [Yeşil Camii], la plus intéressante de toutes sous le rapport de la richesse et du fini des ornements.
Le portique et les murs extérieurs sont revêtus de marbre et portent, gravées en creux, des inscriptions encadrées dans de gracieuses arabesques ; on y lit, entre autres, cette belle sentence "Le meilleur des hommes est celui qui se rend utile à ses semblables". Les parois intérieures de la Yéchil-djami sont presque entièrement recouvertes de faïences émaillées mais, par suite du tremblement de terre, cause de tant de ruines, une énorme crevasse sillonne la coupole de part en part. A moins de réparations prochaines, sur lesquelles il ne faut guère compter, la Turquie aura bientôt perdu l'un de ses plus nobles édifices. Le revêtement de faïence qui enveloppait les minarets a disparu depuis longtemps. A l'entour des principales mosquées, parmi des groupes de platanes et de cyprès, on voit des kiosques carrés, ronds ou octogones, surmontés de coupoles et souvent décorés avec luxe ; ce sont les turbés, chapelles sépulcrales qui renferment les corps des sultans, de leurs proches et de personnages illustres. Ceux de Brousse abritent la dépouille mortelle des premiers sultans, depuis Osman jusqu'à Mourad II.
La disposition intérieure est la même dans tous les turbés. Au milieu de la salle, un soubassement garni de marbre, de faïence et d'étoffes précieuses, porte les cercueils enveloppés dans des châles de cachemire et sur lesquels sont placés des turbans et divers autres insignes ayant appartenu aux défunts. De gros cierges de cire, dans de riches chandeliers, sont habituellement disposés à l'entour de ces catafalques.

Au-delà des coupoles de la Mouradieh, d'autres coupoles apparaissent encore au pied de la colline ; là se trouvent les bains de Brousse, célèbres dans tout l'Orient. Plusieurs sources chaudes et froides les alimentent [NOTE : Les eaux thermales de Brousse sont sulfureuses et alcalines ; la température de la source la plus chaude est de 90 degrés centigrades]. Intérieurement de grandes salles voûtées contiennent, les unes des piscines, les autres des divans. Ces salles sont presque toujours remplies, et les habitants de Brousse y passent des heures délicieuses ; on sait en effet quelle place importante le bain tient dans la vie des Orientaux pour eux, c'est un plaisir autant qu'une pratique hygiénique. La plupart des établissements de ce genre proviennent de fondations pieuses et sont ouverts gratuitement au public. A Brousse, le plus important (Yéni-Kaplidja, Yeni kaplica) est dû à la munificence de Roustempacha, grand vizir de Soliman II.


VI Brousse [Bursa](suite). Agriculture et industrie. Ascension du mont Olympe.

Nous consacrâmes une journée à visiter deux établissements agricoles récemment installés dans la campagne de Brousse. L'un est la propriété d'un Arménien, M. Toros-Oglou ; l'industrie et l'agriculture marchent de front. Une magnanerie et une filature y occupent un nombre considérable d'ouvriers. Environ mille hectares, en pâturages, plantations de mûriers et terres labourables composent le domaine rural ; les bâtiments sont vastes, bien disposés ; ils ne le cèdent en rien à ce qui, dans ce genre, se fait de mieux en Europe.
Les champs, à cette époque de l'année, étaient dégarnis de récoltes, les troupeaux dispersés dans la vallée ; nous ne pûmes donc juger par nous-mêmes des résultats qu'a obtenus M. Toros-Oglou mais cette exploitation, organisée sur des bases si larges, semble conduite avec intelligence, et pourra sans doute servir de modèle quand des capitalistes en plus grand nombre tenteront de mettre en valeur le sol fertile de l'Anatolie.

Nous allâmes ensuite chez M. John Zorab, sujet anglais d'origine arménienne ; il exploite des terres sur plusieurs points de la province de Brousse, où il a acquis une véritable popularité sous le nom du Tchélébi John [NOTE : Tchélébi, proprement petit seigneur, titre que les gens du peuple donnent en Turquie aux étrangers de distinction.].
Il nous montra l'appareil à vapeur qu'il vient de faire monter pour la fabrication du sucre de sorghos [NOTE : Dans cette usine, le sirop de sorgho n'est point amené à l'état cristallin ; il est simplement converti en mélasse, et, sous cette forme, il remplace économiquement le sucre de raisin et le miel, qu'on employait habituellement dans le pays.]. Cette plante réussit bien dans la plus grande partie de l'Anatolie, mais, jusqu'à ce jour, les gens du pays ne possédaient pas les instruments nécessaires pour en tirer un bon parti. Depuis l'ouverture des établissements de M. Zorab on se livre avec ardeur à cette culture, dont les produits lui sont apportés d'assez loin.

Il fait usage pour les travaux des champs de quelques bons instruments anglais, et compte se pourvoir prochainement d'une machine à moissonner. Il occupe des ouvriers turcs, hommes et femmes. Il n'y a pas longtemps que celles-ci ont pris le parti d'accepter de l'emploi chez des chrétiens, mais on en rencontre maintenant dans toutes les filatures, où elles travaillent à visage découvert.
M. Zorab ne partage pas les préventions généralement accréditées contre les Turcs ; il se loue de leur intelligence, de leur zèle, de leur docilité ; pour les bien gouverner, il suffit d'associer la douceur à la fermeté. Les Européens qui tentent de fonder des établissements dans l'Anatolie échouent souvent, et y périssent parfois victimes des haines qu'ils ont soulevées, faute d'avoir voulu s'astreindre à respecter les mœurs et à ménager la susceptibilité d'une race naturellement fière. Il faut laisser voir aux Turcs que sans les craindre on les estime ; se montrer fort vis-à-vis d'eux, mais en même temps leur témoigner une certaine déférence. Malgré sa fertilité naturelle, le territoire de Brousse ne fournit pas tous les produits qu'on en pourrait obtenir il est loin de suffire à l'alimentation de ses habitants. Une partie du blé consommé à Brousse est tiré de la province d'Angora. Acheté sur place, il coûte de cinq à huit piastres le kilé (environ vingt-cinq kilogrammes). Il en vaut, rendu à destination, de vingt-deux à vingt-cinq. La différence (dix-sept piastres) représente le prix du transport à dos de chameau pour un parcours de cent lieues à peine. Cela montre suffisamment quel détriment, en Turquie l'absence de routes carrossables fait éprouver à l'agriculture et à l'industrie. [NOTE : Si l'on veut se faire une idée ce qu'est l'Anatolie et de ce qu'elle pourrait être avec un meilleur régime économique, on notera que son étendue est à peu près égale à celle de la France, environ vingt-sept mille lieues carrées, et que l'on n'y compte pas plus de huit à dix millions d'habitants.]

ILL. Apollonia (Abouliount) [Apolyont ou Gölyazı]- Fragment des murailles. Le lac et le mont Olympe (voy. p 251).


Dans l'intérieur du pays, toutes les denrées sont d'un incroyable bon marché on y entend dire cependant que, depuis dix ans, les prix ont presque doublé ; les débouchés qu'ouvrit à cette époque la consommation des armées alliées furent l'origine d'un mouvement commercial dont l'influence se fait encore sentir.
La valeur vénale des terres de bonne qualité, susceptibles le plus souvent de fournir les produits les plus variés, grains, tabac, coton, garance, opium, etc., atteint à peine à cent francs l'hectare [NOTE : On comprendra que l'argent ait une grande valeur dans un pays où il se prête communément à quinze et vingt pour cent d'intérêt annuel. Les paysans qui empruntent à ce taux aux petits banquiers établis dans les villes de l'intérieur, font honneur à leurs engagements avec exactitude.] ; il est vrai qu'on trouve difficilement à les louer, et seulement moyennant un fermage en nature ; il faut, pour tirer bon parti d'une exploitation, en diriger soi-même la culture ; mais il semble qu'un homme jeune et entreprenant, qui n'aurait pas trop de répugnance pour une vie un peu excentrique, devrait trouver quelque charme à se créer un vaste domaine aux bords du Sakaria, du Rhyndaque ou de l'Hermus, avec une maison forte, installée comme nos anciens châteaux féodaux sur l'un de ces mamelons qui forment le premier degré des montagnes. Le plaisir de la chasse ne lui ferait pas défaut ; moyennant une solde modique, il verrait une poignée de bravi veiller à sa sûreté à peu de frais, il aurait posé les bases d'une existence indépendante et respectée ; peut-être aussi d'une grande fortune. Un seul obstacle, me dira-t-on, s'oppose à la réalisation de ce beau rêve c'est qu'en Turquie, pas plus qu'en Angleterre ou en Russie, aucun étranger ne peut devenir propriétaire foncier. Il est vrai que, malgré les engagements pris par lui, lors de la conclusion du traité de Paris, le gouvernement ottoman n'a pas encore levé cette interdiction ; cependant un certain nombre d'étrangers savent l'éluder depuis longtemps en empruntant, pour acquérir des terres, le nom de quelqu'un des sujets du sultan ; et l'on n'a pas d'exemple que ces propriétaires supposés aient abusé de cette situation.

[La soie]

La prospérité de la province de Brousse repose avant tout sur l'industrie de la soie. Sauf quelques rares exceptions, les vers à soie sont élevés par petits lots chez les paysans. La plupart des filatures appartiennent à des Européens, Français, Allemands, Italiens, Suisses, et sont situées dans l'intérieur de la ville où elles occupent cinq mille ouvriers des deux sexes, surtout des femmes. Quinze cents ouvriers sont employés dans d'autres parties du district ; leur salaire est de six à huit piastres en été et de quatre à cinq en hiver. La production totale peut être évaluée à quinze ou vingt millions de francs. Quant au tissage, qui fournit ces étoffes légères connues dans le commerce sous le nom de soie de Brousse, il a perdu de son importance et n'occupe plus qu'une centaine de métiers. En somme, l'industrie de la soie est loin d'être en progrès dans ce pays.

Le bazar de Brousse est assez bien approvisionné. En dehors du bazar, que l'on ferme au crépuscule, je vis les étalages extérieurs des marchands de légumes rester garnis toute la nuit sans que personne crût nécessaire de les garder, ce qui me parut faire singulièrement honneur la bonne foi publique. On ne connaît guère en Turquie les filous ni les escrocs ; mais, en revanche, par un trait de ressemblance entre ce peuple et les hommes des âges guerriers, quand la rapine prend les apparences de la conquête, elle lui inspire moins d'horreur, et, s'il se commet peu de vols dans les villes, les exactions violentes et le brigandage en rase campagne n'y sont pas choses inconnues.

Brousse emprunte un certain éclat au voisinage de l'Olympe. C'est un grand nom que celui-là ; en lui semblent se résumer toutes les croyances religieuses de peuples nombreux et célèbres.
Les Grecs avaient placé le séjour des dieux sur le plus élevé des sommets qui, aux limites septentrionales de leur patrie, leur apparaissait à demi perdu dans les espaces célestes. L'Olympe de Thessalie fut la première des montagnes sacrées. Mais les colons qui transportaient leurs pénates sur des plages lointaines, cherchant des yeux les hauteurs vers lesquelles devait monter la prière, arrêtaient leurs regards sur la cime la plus apparente pour eux encore c'était l'Olympe ; et ainsi, dans l'antiquité, on a donné ce nom à près de quatorze montagnes. L'une d'elles, l'Olympe de Galatie, a été témoin de la victoire remportée sur les Gaulois par le consul Manlius. Mais, après l'Olympe de Thessalie, l'Olympe de Bithynie ou de Mysie (on lui donne indifféremment ces deux noms), est resté le plus célèbre de tous. Nous lui avons consacré la journée du 3 octobre.
Ceux qui entreprennent cette ascension couchent le plus souvent à mi-côte, sous un abri improvisé ou sous la tente de l'un des pasteurs nomades qui conduisent en été leurs troupeaux sur les hauts plateaux. On peut cependant, avec de bons chevaux et de l'activité, l'accomplir en un jour ; elle ne présente aucune difficulté sérieuse.
 

ILL. Murailles d'Ouloubad [Uluabat](ancienne Lupadium) voy. p. 252).


Je n'ai pas lu sans étonnement dans la relation de Sestini qui, l'un des premiers, en 1779, a donné une description un peu détaillée de cette montagne, le passage suivant : "A notre retour du mont Olympe, les habitants de Brousse se persuadaient difficilement que nous eussions pu aller jusqu'au sommet ; aussi jamais aucun d'eux n'a-t-il eu la curiosité de monter à plus d'un mille."
Partis de Brousse à six heures et demie du matin M. de Vernouillet et moi, accompagnés seulement d'un zaptié et d'un surudji, nous avons passé près du kiosque du sultan, au-dessus du grand Champ-des-Morts, et contourné les flancs de la montagne du côté de l'ouest. Sa base est couverte de magnifiques châtaigniers auxquels succèdent des taillis de hêtres. La vue sur la ville et sur la vallée, jusqu'au golfe de Moudania, est admirable.

[L'Olympe de Bithynie ou de Mysie]

Après une heure et demie de marche, on se dirige vers l'est, il faut gravir un sentier escarpé que des quartiers de roches obstruent à chaque instant à droite s'ouvre un profond précipice ; il descend jusqu'à la base de la montagne ; des hauteurs boisées le ferment en demi-cercle du côté opposé sur ce point le micaschiste et le gneiss succèdent au grès et au calcaire qui forment, du côté de Brousse, le soubassement de la montagne. Bientôt on atteint la région des pins ; nous traversons alors une forêt incendiée, où toutes les nuances du bois carbonisé se mêlent aux teintes brillantes du feuillage. En Turquie, mettre le feu à une forêt c'est un jeu dont le premier passant s'accorde le plaisir ; souvent les populations voisines voient dans cette pratique une manière facile de se procurer du charbon ; pour l'Européen, qui sait comment on doit ménager la fortune publique, ce spectacle de destruction est navrant.
Au milieu des pins apparaissent des masses de granit, véritables bastions que les chevaux de Brousse escaladent avec une adresse incroyable. On entre ensuite dans une plaine longue de plus d'une lieue semée de blocs de granit-feldspathique en décomposition, et de touffes de genévriers. Puis les roches granitiques s'accumulent en monceaux difficiles à gravir ; des torrents alimentés par la neige fondante bouillonnent tout à l'entour. Enfin, une grande muraille de marbre blanc cristallin, à travers laquelle plusieurs dykes granitiques ont pénétré, se dresse à l'extrémité méridionale du plateau et forme la crête de l'Olympe.

Il semble que la masse de matières ignées qui constitue le noyau de cette montagne n'a pas seulement, en s'épanchant, brisé et refoulé les couches superficielles où dominait le calcaire, mais qu'elle en a détaché et poussé devant elle une portion qui a conservé sa position horizontale, et se montre au sommet des jets les plus élevés du granit comme un pavois soulevé par des bras vigoureux. Les tranches brillantes de ce bloc de marbre donnent à l'arête du mont Olympe un éclat particulier, remarquable surtout du côté du midi.
Il y aurait là matière pour les géologues à des observations intéressantes, mais je ne sache pas que cette contrée ait été, sous ce rapport, l'objet d'études approfondies. [NOTE : Le meilleur aperçu sur la formation géologique de l'Olympe a été publié par M. de Verneuil, en 1837, à la suite d'une rapide excursion. (Bulletin de la Société géologique de France, tome VIII ; voy. aussi le grand ouvrage sur l'histoire naturelle de l'Asie Mineure, par M. de Tchihatchef, en voie de publication.)]
La cime de la montagne est accessible du côté du nord-est, par une pente ardue couverte de fragments de marbre concassé.
Arrivés à dix heures et demie au pied de ce dernier escarpement, nous y déjeunons à la hâte ; et, confiant les chevaux à nos guides, nous franchissons à pied, en une demi-heure l'espace qui nous reste à parcourir. Nous jouissons alors d'un vaste panorama sur un pays sauvage partout un terrain ondulé" montagneux, où les forets tracent de grandes ombres, où quelques lacs ressortent comme des points lumineux. Rien qui révèle la présence et l'action de l'homme ; [NOTE : non pas que les vallées qui entourent l'Olympe soient incultes, mais les parties cultivées s'effacent derrière les forêts, et dans cette saison, d'ailleurs, rien ne les distingue des pâturages qui couvrent une partie du pays.]. Au nord et à l'ouest la mer se confond avec les brumes de l'horizon.

Du côté du midi, je l'ai dit déjà, la montagne est taillée à pic, et l'on se trouve en face d'un précipice qui a plus de mille mètres de profondeur.
Je n'ai rencontré au sommet de l'Olympe aucune des traces de monuments antiques, signalées par le voyageur Lucas ; seulement quelques monceaux de pierres accumulées par les dévots en l'honneur de santons vénérés, et tels qu'on en voit souvent sur les hauteurs qui bordent le Bosphore aux environs de Constantinople. Pas de neiges éternelles non plus, bien que toutes les descriptions de l'Asie Mineure ne manquent pas d'en gratifier l'Olympe. L'éclat du marbre peut de loin faire illusion, mais la vraie neige fond au mois de juillet et laisse tout au plus quelques traces çà et là. L'élévation de l'Olympe au-dessus du niveau de la mer est de deux mille deux cents mètres, et, sous cette latitude, la limite inférieure des neiges éternelles est à trois mille mètres. La flore de l'Olympe est intéressante, Sestini l'a décrite, je crois, au dernier siècle ; le mauvais temps, avait arrêté Tournefort dans sa tentative d'ascension. Les forêts des plateaux supérieurs sont habitées par quelques ours ; plus bas on rencontre des cerfs ; les sangliers y sont nombreux. Parfois des animaux plus redoutables viennent des solitudes du sud-est, et s'égarent sur les versants de la montagne ; l'an passé on y a tué une panthère.
Il est nuit quand nous rentrons à Brousse, vers six heures et demie. Notre excursion n'a duré que douze heures.


VII Lac d'Apollonia [Apolyont ou Gölyazı]. Ouloubad [Uluabat]. le Rhyndacus. Kirmasli. Cassaba. Atys et Adraste. La prière du soir à Baloukeuï.

Je quitte Brousse le 5 à neuf heures du matin et je m'achemine vers Ouloubad où M. de Vernouillet m'a précédé la veille, voulant s'y livrer au plaisir de la chasse, tandis que je consacrais une journée au dessin et à la photographie.
De Brousse à Ouloubad, il y a dix heures de marche. On suit quelque temps la route de Moudania. Il est bon de dépasser un peu l'intersection des deux chemins, pour voir, sur un affluent du Nilufer, un pont construit au moyen âge et dont l'aspect est assez pittoresque. A quatre heures de Brousse, nous faisons halte-pour déjeuner. Nous sommes en face de la petite ville d'Apollonia, que j'aurais grand plaisir à visiter mais elle n'est pas sur notre route, et nous avons à peine le temps d'atteindre Ouloubad aujourd'hui.
"Tchélébi, me dit un des surudjis, jeune Turc à la physionomie un peu farouche mais intelligente, voulez-vous avoir confiance en moi ? nos chevaux sont bons ; tandis que votre drogman et mon camarade continueront leur route avec les bagages, je vous conduirai à Abouliont, et nous gagnerons de là Ouloubad par des chemins que je connais."

[Gölyazı]

J'accepte, et nous voici galopant à travers des prairies et des marécages. A trois heures nous sommes au bord du lac à l'entrée d'Abouliont (Apollonia ad Rhyndacum). Cette bourgade est située sur une petite colline que l'eau entoure de tous côtés une passerelle de bois, longue de deux ou trois cents mètres, la relie à la terre ferme ; mais, dam cette saison, on y peut accéder à pied sec. La ville antique s'étendait sur le rivage, où l'on voit quelques débris d'édifices. Aujourd'hui l'île seule est couverte de maisons resserrées entre des murailles dont le pied plonge habituellement dans l'eau. Ces maisons, au nombre de trois cents ou environ, sont en grande partie habitées par des chrétiens qui se livrent à la pêche ; le lac est poissonneux et contient spécialement beaucoup d'esturgeons dont les œufs servent à la fabrication du caviar.

ILL. Tombeau phrygien taillé dans le roc, entre Hermandjik [Harmancık] et Taouchanli [Tavşanlı](voy. p. 255).


Nous parcourons à cheval des rues étroites et montueuses, puis nous faisons sur la grève le tour des murailles ; une portion, construite en gros blocs superposés sans mortier semble d'origine hellénique, le reste appartient au Bas-Empire. Je dessine un pan de mur où se trouve incrusté un beau fragment antique ayant appartenu à la frise de quelque temple. Puis, je repars en toute hâte, car le jour est à son déclin.
Longtemps nous cheminons au bord du lac. Ses rives sont gracieusement découpées, plusieurs îles apparaissent à la surface de l'eau. Au levant se dresse le blanc sommet de l'Olympe, au couchant la cime foncée de l'Ida, derrière lequel le soleil s'est abaissé ; jamais je ne perdrai le souvenir de ce tableau.
La nuit gagne ; mais un beau clair de lune nous permet d'avancer rapidement à travers la plaine déserte. Aux deux tiers de notre course, nous passons près d'un grand édifice ruiné ; il a reçu dans le pays un nom sinistre, Keurseuz-Khan (le Han des voleurs) [Hirsiz Han].

Une forêt brûle sur les collines qui bordent la vallée du côté du nord elle nous sert de fanal, et, vers neuf heures, nous sommes au bord du Rhyndacus en face d'Ouloubad. Un pont de bois reliait les deux rives du fleuve il y a peu d'années encore, le courant l'a entraîné ; mais M. de Vernouillet a chargé un batelier de nous attendre ; plus heureux que d'autres voyageurs qui campent là, autour d'un grand feu, nous passons l'eau, et sommes bientôt installés dans la maison d'un papas grec où mon compagnon de voyage a reçu l'hospitalité. C'est une espèce de ferme, dépendance d'un couvent le papas qui l'habite partage ses soins entre la direction des âmes et la culture des champs. Sa cour est encombrée de bestiaux. Il nous établit dans une salle dont les fenêtres ont perdu leurs carreaux ; la nuit est fraîche cependant mais au moyen des coussins du divan nous calfeutrons tant bien que mal les ouvertures béantes nous soupons avec un des faisans que M. de Vernouillet a tués le matin, et nous nous endormons étendus sur le sol, sans songer à regretter les chambres confortables de l'hôtel de l'Olympe.

Le 6, nous consacrons notre journée à la chasse. En hiver les oiseaux aquatiques pullulent au bord du lac d'Apollonia ; ils sont plus rares dans cette saison, mais on peut tirer des faisans. Nous en tuons plusieurs le matin, au milieu de grands roseaux où des troupeaux de bœufs errent en liberté. Une brume épaisse nous environne, et le soin de retrouver notre chemin nous distrait un peu de la chasse. Après-midi, le papas nous propose d'aller au-delà du Rhyndacus sur les collines boisées qui se montrent à l'horizon. Lui-même enfourche un de ses chevaux pour nous servir de guide, et nous voici traversant à gué le Rhyndacus au risque de nous noyer, car nos montures résistent avec peine à la rapidité du courant.
La chasse n'est pas heureuse, le gibier est moins abondant sur les collines que dans les marais ; mais nous faisons une charmante promenade. Au retour, je m'arrête à voir travailler quelques laboureurs qui commencent à préparer les semailles leur charrue consiste en une forte perche ajustée sur des roues et dont une des extrémités, munie d'une pointe de fer, est dirigée vers le sol pour en déchirer la surface. Au lieu de herse, on emploie un tronc d'arbre garni de ses rameaux.
Avant de rentrer à Ouloubad, nous visitons le Khan ruiné, près duquel j'ai passé la veille il se dresse majestueusement dans la solitude dominant les eaux du lac. Il a été construit sur un plan grandiose ; à l'intérieur, deux rangs d'arcades le divisent en trois nefs ; au centre deux grandes cheminées sont disposées en forme de lanternes de façon à ce que les voyageurs puissent se ranger l'entour. La lumière n'y pénètre que par les voûtes, il ne me semble guère possible d'admettre que cet édifice ait été une église byzantine ainsi que l'ont pensé plusieurs voyageurs.

[Uluabat]

7 octobre. Après avoir encore tué quelques faisans le matin, nous examinons et je dessine les murailles d'Ouloubad. Elles ont été construites par l'empereur Alexis Comnène pour défendre le cours du Rhyndacus et du Macestus. L'origine de Lupadium ne remonte pas plus haut ; c'était une forteresse autour de laquelle, au quatorzième siècle, bien des combats ont eu lieu ; elle tomba en 1330 au pouvoir du sultan Orkan. Nous prenons à deux heures et demie congé du papas Spiridion, qui s'est montré plein d'attentions pour nous. Nous avons le regret de le laisser en proie à deux grands soucis ; l'église du village, une belle église toute neuve, a été renversée de fond en comble par le tremblement de terre de 1856 ; il nous en a tristement montré les débris et son verger est occupé par une bande de Circassiens qui sans façon y ont planté leur tente. Après la soumission de Schamyl, beaucoup de Tcherkesses, voulant échapper au joug de la Russie ont demandé un asile au sultan. On n'avait garde de les repousser, car c'était faire une bonne acquisition que de s'attacher ces hommes robustes et belliqueux ; d'ailleurs la Turquie offre à tous les exilés une généreuse hospitalité ; on leur assigna donc des cantonnements sur divers points de l'empire ; c'est ainsi qu'Ouloubad a connu ces beaux cavaliers auxquels leurs grands bonnets de fourrure donnent un air farouche. Nous les voyons caracoler, armés de lances, au pied de la citadelle des Comnène ; rien de mieux, pourvu qu'on les installe sur des terres dépendant du domaine public et non dans les jardins des pauvres rayas.

Nous laissons à notre droite la ville de Mouhalitch (Milétopolis) que nous apercevons à l'extrémité de la plaine, et les ruines de Cysique, situées à quelques heures au-delà. Cysique a joué un grand rôle dans l'histoire elle a possédé de splendides monuments. Les commotions souterraines ont tout détruit et les colonnes de ses temples sont allées parer les mosquées de Constantinople. Cependant, si nous avions disposé de plus de temps, nous aurions voulu saluer les restes de ses murs de granit contre lesquels échouèrent les efforts de Mithridate.

ILL. Harmandjyk. Le konak du mudir (voy. p. 255).


Nous prenons notre direction vers l'est avec l'intention de remonter le cours du Rhyndacus jusqu'à sa source. En chemin, une troupe de paysans qui porte des provisions à la ville, demande à se joindre à nous pour éviter le sort de quelques-uns de leurs camarades pillés la veille en cet endroit. A cinq heures, nous sommes à Kirmasli-Kassaba, petite ville de quatre mille habitants, où nous traversons le Rhyndacus sur un pont de bois chancelant.
Au-delà de ce pont s'ouvrent les portes d'un konak hospitalier. Le mudir est absent, mais les dames de son harem nous envoient un excellent dîner. La ville contient un certain nombre de Grecs ; les principaux d'entre eux viennent nous rendre visite et nous conduisent dans quelques maisons où se trouvent des fragments de bas-reliefs antiques et des inscriptions dénuées d'intérêt. Le 8, départ à six heures et demie. Rude journée. Nous voici revenus au pied de l'Olympe, dont le versant méridional se ramifie en une multitude de collines boisées, au milieu desquelles le Rhyndacus décrit mille circuits.

Gravir des pentes abruptes, descendre au fond d'étroites vallées, passer à gué des torrents, voilà l'emploi de notre temps. Nous voudrions aller coucher à Adrenas (Adriani) où se trouvent quelques ruines ; mais, après Kestlek, nos zaptiés s'égarent ; nous errons, le jour durant, à travers ce labyrinthe de monticules qu'ombragent heureusement de magnifiques futaies. Vers quatre heures, nous traversons le hameau de Karakeuï, habité par des bûcherons, nous y prenons un guide ; mais nous avons perdu la direction d'Adriani et sommes heureux de trouver, à la nuit tombante, les vingt-cinq maisons du village de Baloukeuï, suspendues aux flancs d'un rocher. Les pauvres gens qui l'habitent n'ont pour chaque famille qu'une étroite cabane en planches qui de loin ressemble à un tas de bois aucun d'eux ne peut nous offrir l'hospitalité. Mais une petite mosquée se dresse au centre du village un réduit de trois mètres carrés en dépend quatre murs sans enduit, et un toit abritant le sol nu. Nous y plaçons les lits de camp et nos domestiques s'installent dans la tribune de la mosquée avec laquelle une porte met notre chambre en communication.
Philippe se procure du riz et des oeufs, Pendant que nous soupons sur nos cantines, quelques hommes se présentent et nous demandent deo venir avec eux passer la soirée à l'affût pour tuer les sangliers qui ravagent leurs champs. Il y a deux mille cinq cents ans, au temps de Crésus, les montagnards de l'Olympe se plaignaient déjà de ces incommodes voisins :
« En ce temps-là un sanglier monstrueux parut en Mysie il descendait de l'Olympe et dévastait les champs. Des messagers furent envoyés à Crésus et lui dirent "O roi, un sanglier énorme s'est montré sur notre territoire et il détruit nos moissons. Nous te supplions de nous envoyer ton fils et l'élite de tes jeunes gens avec leurs chiens..."

ILL. Aizani (Tchavdir-Hissar) Pont et quai du Rhyndacus. Temple de Jupiter (voy. p. 256).


"Crésus refuse d'abord de laisser partir son fils Atys, car un songe lui a fait pressentir qu'il périrait de mort violente ; mais, vaincu par les prières du jeune prince, il le confie aux soins d'Adraste, fils de Gordius, roi de Phrygie. « Adraste, lui dit-il, je t'ai accueilli dans ma demeure où je pourvois à toute ta dépense ; maintenant (car tu dois par du dévouement répondre à mes bienfaits), je te demande de veiller sur mon fils qui s'en va à la chasse ; protège-le dans le chemin contre « les malfaiteurs qui pourraient l'attaquer. Il est juste, en outre, que tu cherches l'occasion de te signaler en ces travaux où tes pères ont excellé.
"Je suis prêt, répond Adraste, à faire ce que tu demandes, à veiller sur ton fils comme tu l'ordonnes ; attends-toi donc à le voir revenir sain et sauf, autant que cela peut dépendre de son gardien."
"Il dit ; après quoi Atys et lui partirent bien équipés, avec les jeunes gens d'élite et les chiens. Arrivés sur le mont Olympe ils, se mirent en quête de la bête farouche, Ils la trouvèrent, ils l'entourèrent d'un cercle et lancèrent leurs javelines. Or, Adraste ayant dirigé son trait sur le sanglier, le manqua et atteignit le fils de Crésus. Atys, frappé par la pointe de fer, accomplit la prédiction du songe" [NOTE : Hérodote, Histoires, 1. l, de XXXVI à XLV.]

Nous n'acceptâmes point la proposition de nos hôtes, non dans la crainte qu'il se rencontrât un Adraste parmi eux, mais nous avions besoin de repos. Nous les dédommageâmes toutefois en leur fournissant de la poudre, et je dois ici leur demander pardon de les avoir un instant soupçonnés d'en vouloir user contre nous. En effet, vers neuf heures, nous croyions tous les habitants du village plongés dans le sommeil et nous venions nous-mêmes de nous endormir, quand la porte de la mosquée s'ouvrit bruyamment, donnant passage à une troupe d'hommes dont quelques-uns portaient des torches. Réveillés en sursaut, nous allions sauter sur nos armes, mais nous vîmes la foule se prosterner, et aussitôt commença une plaintive psalmodie nous n'avions près de nous, au lieu de brigands, que des villageois en prière.


VIII Vallée du Rhyndacus, près d'Adriani. Les Yourouks [Yörükler]. Konak d'Harmandjik [Harmancık]. Tombeaux phrygiens. Taouchanli [Tavşanlı]. Arrivée à Aizani.

9 octobre. Nous partons à sept heures. Renonçant à visiter Adriani que nous avons dépassé et dont les ruines offrent d'ailleurs peu d'intérêt, nous invitons notre guide à se diriger vers Harmandjick, où nous comptons coucher.
Après avoir chevauché comme la veille à travers un pays montueux et ombragé, nous sortons des bois vers midi. Une large vallée s'ouvre devant nous ; à nos pieds coule le Rhyndacus au milieu de champs cultivés ; à gauche l'escarpement méridional de l'Olympe nous apparaît comme une gigantesque muraille de marbre blanc. Tout en contemplant ce tableau, nous entrons dans un bourg de cent maisons nommé Oranna, et nous mettons pied à terre auprès d'une fontaine. La population nous entoure bientôt des paysans de bonne mine, bien vêtus, et qui s'empressent de nous apporter des oeufs et du raisin. De l'autre côté de la vallée, nous trouvons des collines couvertes de blocs granitiques comme le plateau supérieur de l'Olympe. Parmi ces rochers poussent des chênes à feuilles longues et profondément laciniées (Quercus Aegylops), variété propre à l'Orient, et dont le fruit, de très-grosse dimension, est contenu dans un calice peluché semblable à un paquet de laine. Ces glands servent à la préparation du cuir ; on les connait dans le commerce sous le nom de vallonnée ou gallon du Levant. Le chêne à vallonnée couvre de grandes étendues en Asie Mineure, où il est considéré comme l'une des richesses du pays. Nous entrons de nouveau dans les montagnes et les forêts, et nous traversons un campement de yourouks [yörükler, nomades]. Depuis six siècles que les Turcs ont quitté les steppes de la Tartarie, quelques-unes de leurs tribus, les plus nobles dit-on [NOTE : La famille turque se rattache à deux souches principales, la tribu du Mouton noir et la tribu du Mouton blanc. Les Ottomans tirent leur origine de celle-ci, les Seljoucides descendaient de la première, à laquelle les nomades prétendent se rattacher aussi.], n'ont pas encore voulu renoncer à la vie errante, et c'est un fait curieux que la coexistence au sein de mêmes contrées, d'une population sédentaire et d'une population nomade.

[Les Yörüks]

Les Turcomans habitent particulièrement la partie méridionale de l'Anatolie aux environs du Taurus ; ils ont des villages, cultivent la terre et conduisent leurs troupeaux dans les montagnes pendant la saison d'été seulement. Quant aux yourouks, ils n'ont point d'antres abris que leurs tentes de poil de chèvre, et ne se fixent pas longtemps dans le même lieu ; ils sont répandus entre le Tmolus et la mer Noire ; le mont Olympe est comme leur quartier général et le centre autour duquel ils gravitent.

En été, ils se tiennent sur les hauteurs, et, tandis que leurs chameaux, leurs boeufs, leurs moutons et leurs chèvres errent à travers les pâturages et les bois, ils s'occupent à exploiter les pins, qu'ils descendent comme ils peuvent jusqu'au fond des vallées ; ils les coupent à un mètre du sol, pour recueillir la résine qui monte à la surface de la souche, et brûlent le plus souvent les arbres qu'ils n'ont pu abattre, afin d'étendre les limites des surfaces gazonnées qui fournissent la nourriture de leurs troupeaux. Quand vient l'hiver, ils descendent dans les vallées et s'y livrent à quelques industries, spécialement à la fabrication des tapis communs (kilims). Ils sont divisés en assirets, composés de cent, deux cents et quelquefois de mille familles. A la tête de chacun des assirets, dont le nombre est, dit-on, de trente-six, se trouve un bey, chef tout-puissant qui gouverne la tribu et la représente dans ses relations avec la Porte. Cet état de choses présente un dernier vestige de l'ancienne organisation féodale qu'a détruite le sultan Mahmoud. On s'efforce, à Constantinople, de régulariser peu à peu la situation des yourouks et de les assimiler le plus possible aux autres sujets du sultan ; c'est ainsi qu'on est parvenu, non sans peine, à leur appliquer la loi du recrutement. Chaque assiret est taxé à une redevance annuelle qui représente à la fois l'impôt et l'indemnité due au trésor pour les droits d'usage dont le domaine public est grevé à leur profit.

Les moeurs des yourouks [yörükler] sont patriarcales, et les étrangers, pas plus que les habitants du pays, n'ont généralement lien à craindre de leur part ; mais, lorsqu'ils ont à se reprocher quelque méfait, ils ne souffrent pas volontiers qu'un autre que leur bey en fasse justice. Un négociant grec m'a raconté qu'il fut, il y a peu d'années, surpris par des malfaiteurs qui l'environnèrent à l'improviste et lui enlevèrent une forte somme d'argent. Quelques jours après, il reconnait, au marché ses agresseurs ; ce sont des yourouks ; il les désigne au mudir qui, ne se souciant pas de les faire arrêter sur la place publique, les attire adroitement chez lui et les retient prisonniers. Grand tumulte dans la tribu. La nuit venue, le bey s'introduit dans la maison du négociant, lui demande quelle somme il a perdue et promet de la lui restituer dès le lendemain, le menaçant en même temps d'une éclatante vengeance, s'il n'obtient pas la liberté des inculpés. Le négociant ne ménagea pas ses démarches et le mudir se fit peu prier pour relâcher d'incommodes prisonniers ; l'affaire fut ainsi réglée en famille.
En traversant un torrent, l'un des chevaux de charge trébuche, nos cantines se détachent et les voici dans l'eau embarras, temps perdu ; la nuit vient et nous surprend dans la forêt où nos guides ont peine à se diriger ; la lune se lève heureusement, et nous permet de reconnaître que nous touchons à la lisière des bois. La vallée du Rhyadacus s'ouvre devant nous, toute illuminée des feux allumés par les yourouks ; à sept heures et demie, nous entrons dans le konak d'Harmandjik.

C'est le plus remarquable des édifices de ce genre que nous ayons rencontrés, et le vrai type d'une maison turque soignée. Sans parler de l'élégance des dispositions extérieures, il contient intérieurement plusieurs grandes salles avec des boiseries sculptées, et d'épais tapis. Le mudir est un fonctionnaire de la nouvelle école, comme il est facile de le voir à son costume et à ses manières.
Après un souper rapidement improvisé, il se retire discrètement et nous laisse jouir des bienfaits du sommeil, Le 10 octobre, nous voyageons encore une partie du jour à travers les montagnes et les bois ; nous franchissons plusieurs torrents, affluents du Rhyndacus. Les galets amoncelés au fond de ces ravins, les rochers qui les encadrent présentent des spécimens intéressants des éléments si variés qu'ont rapprochés, mélangés, les bouleversements contemporains de la formation du mont Olympe le gneiss, la serpentine, le marbre, le quartz siliceux, voisin de l'agate, s'y montrent tour à tour. A midi, nous descendons de nouveau vers le Rhyndacus ; la pente qui relie le plateau supérieur à la vallée est hérissée de rochers aux formes bizarres provenant d'un épanchement volcanique. Un beau bloc de ce tuf a reçu à son sommet la forme d'un fronton, et, sur les parois, on a creusé un enfoncement dont les contours sont arrêtés par deux pilastres supportant un linteau. Entre ces ornements et le fronton, se trouve une ouverture par laquelle on descendait les corps dans une chambre intérieure. Ce monument, en effet, est un ancien tombeau, datant de l'époque phrygienne et tel qu'on en trouve dans plusieurs vallées de l'Asie Mineure, spécialement dans les environs d'Ouschak et de Kara-Hissar.

ILL. Tchavdir-Hissar (Allani) - Le konak (voy. p. 256).

 
Nous arrivons sur les bords du Rhyndacus, près du bourg de Mahimoul. Une heure après, à cinq heures, nous sommes à Taouchanly.

[Tavşanlı]

Cette petite ville contient six cents maisons ; une vingtaine occupées par des Arméniens ne se distinguent en rien de celles des Turcs ; les femmes s'y tiennent derrière des fenêtres étroitement grillées, et n'en sortent que la tête voilée. Dans les villes où les chrétiens sont peu nombreux, la prudence leur commande de s'effacer le plus possible.
Le mudir de Taouchanly s'excuse, pour ne pas nous recevoir, sur l'exiguïté et le délabrement de son konak ; il nous conduit chez un banquier arménien, vieillard octogénaire, à la figure vénérable, qu'une nombreuse famille entoure des témoignages d'un profond respect ; nous sommes l'objet des plus touchantes prévenances dans cette maison patriarcale.
Partout, en Anatolie, chez les musulmans comme chez les chrétiens, le respect des enfants pour leurs parents nous a paru remarquable ; ils se tiennent debout en leur présence, attendant pour s'asseoir qu'ils y soient invités.

Les Turcs, d'ailleurs, aiment la vie de famille où ils apportent des mœurs beaucoup plus contenues qu'on ne le pense généralement. La polygamie, tolérée par le Coran, ne se produit qu'à titre d'exception, et toutes les femmes qui peuplent les harems ne sont pas des esclaves livrées au caprice du maître, mais les servantes et les compagnes de l'épouse qui exerce à leur égard une surveillance jalouse.
Nous partons le 11 à dix heures du matin. Nous avons conservé les mêmes chevaux depuis Brousse ; ils sont fatigués, et les surudgis ne se décident qu'à grand'peine à nous les louer pour deux journées encore.
Renonçant à visiter Kioutaya, chef-lieu du sandjak de Kermian, mais où rien d'intéressant ne semble devoir s'offrir à nous, nous prenons, en quittant Taouchanly, la direction des ruines d'Aizani.
La vallée de Taouchanly [NOTE : Mot qui signifie plaine du lièvre ces animaux y sont communs en effet.] est fertile et paraît mieux cultivée qu'aucune de celles que nous avons traversées jusqu'ici. Après deux heures de marche, nous passons le Rhyndacus sur un pont de bois et côtoyons une suite de collines formées de monceaux de cendres grises et blanches auxquelles succèdent des épanchements volcaniques taillés à pic en forme de hautes falaises dont une rivière baigne le pied.
Là est le village d'Ak-Scheer [Aksehir], nous y déjeunons auprès d'une fontaine.

A Doudesch, petit village où nous faisons halte pour chercher un guide, la population nous entoure avec méfiance, et les zaptiés parviennent difficilement à déterminer l'un des habitants à nous accompagner. Enfin, un homme se laisse séduire par nos promesses, grand gaillard dont les traits accentués rappellent le type kabyle. Il s'arme d'un long fusil et part devant nous d'un pas allègre dont la rapidité met en défaut l’allure de nos chevaux de charge ; nous avons eu déjà les jours précédents l'occasion de remarquer combien ces montagnards sont bons marcheurs.
Nous traversons des collines calcaires sur le penchant desquelles des paysans s'occupent à exploiter les bois. Leurs chariots, composés par fois d'un simple tronc d'arbre creusé, sont portés sur deux roues massives, sortes de plateaux cylindriques détachés de quelque gros chêne qu'on a scié par tranches près de sa base. Ces roues, mal ajustées autour d'un essieu de bois, produisent, en tournant, un bruit étrange semblable aux gémissements de quelque créature en détresse, et que l'on entend de fort loin.

ILL. Aizani - Ruines du théâtre et du stade.

 
A Gueuk-Keuï, hameau situé dans un vallon sauvage, nous voyons un bas-relief antique représentant un lion et servant de façade à une fontaine quelques autres marbres du même genre gisent dans les champs. Ils proviennent, sans doute, du théâtre d'Aizani où l'on en trouve de semblables.
Nous montons, nous descendons, Aizani ne paraît pas. Le soleil se couche dans un ciel de feu, et bientôt les étoiles seules nous éclairent ; mais leur scintillement est si vif, à travers l'atmosphère limpide, qu'en nous serrant à la file derrière notre guide, nous cheminons assez sûrement. Nous avons heureusement dépassé la région des forêts, nous côtoyons la vallée du Rhyndacus sur un terrain de couleur blanchâtre qui reflète les faibles clartés de la nuit. A huit heures, la lune se montre à l'horizon, et ses premiers rayons font apparaître, à peu de distance devant nous, la colonnade du temple de Jupiter et le pont de marbre du Rhyndacus. Nous traversons les ruines d'Aizani pour pénétrer dans le petit village de Tchavdir-Hissar. Ce n'est pas sans peine que les zaptiés découvrent le Mouktar, car, à la nuit tombante en Turquie, chacun est enfermé chez soi. Vers neuf heures cependant, nous sommes introduits dans un konak pauvre, mais qui ne manque pas d'originalité ; nous y prenons une fort modeste collation et nous nous y accommodons pour la nuit.


IX Les ruines d'Aizani. Les paysans de l'Anatolie. Les monts Dindymènes et le Temnus. Ghédiz [Gediz]. Ouschak [Uşak]. L'industrie des tapis. Takmak. Koula. La Phrygie brûlée. Les Zeibeks. Le fleuve Hermus. Salikli [Sağlıklı].

Bien qu'Aizani soit une ville ancienne, fondée, dit un historien, par Aizen, fils de Tantale, elle ne joue aucun rôle important dans l'histoire, mais l'état de conservation et l'aspect imposant de ses monuments méritent de fixer l'attention des voyageurs. Ces ruines, connues en Europe depuis quarante ans seulement, ont été plusieurs fois décrites je n'entrerai, pour ma part, dans aucun détail. Le lecteur a sous les yeux une reproduction fidèle des plus intéressants d'entre les édifices qui se voient encore à Aizani: le théâtre, le stade, le pont, les quais du Rhyndacus, et, par-dessus tout, le temple de Jupiter, gracieux spécimen du style ionique, dont l'ordonnance parfaite semble témoigner d'une origine antérieure à la domination romaine.
Les inscriptions latines et grecques, contemporaines de l'empereur Adrien, qui sont gravées sur ses murs, y ont pris place bien probablement longtemps après sa construction.

Les collines, autour d'Aizani, sont formées de roches calcaires qui ont fourni de beaux matériaux aux monuments de la ville. Le fond de la vallée est un terrain d'alluvion dont les habitants du village paraissent tirer un assez bon parti. Leur physionomie et leur mise donnent en effet lieu de supposer qu'ils jouissent d'un certain bien-être. Il est à remarquer, et c'est un phénomène curieux, que si, dans l'Anatolie, l'aspect général du pays indique un état de décadence et révèle l'absence presque complète des conditions économiques sous l'influence desquelles un peuple peut s'enrichir et prospérer, les particuliers, cependant, et spécialement les habitants de la campagne, ne semblent pas réduits à un état trop misérable. Il nous est rarement arrivé de rencontrer des mendiants. Dans les villages où nous faisions halte, nous trouvions des vivres de bonne qualité qu'on nous offrait souvent avec un empressement touchant ; et, si la plupart des maisons présentent une assez chétive apparence, les paysans sont, en général, bien vêtus. L'ampleur de leurs costumes, la variété des couleurs, la forme imposante des turbans qui couronnent leurs mâles visages, la gravité habituelle de leur maintien, communiquent à toute leur personne un caractère de dignité vraiment remarquable. Trois causes peuvent expliquer cette aisance relative qu'on observe chez les habitants de l'Anatolie : le pays est vaste et naturellement fertile, la population clairsemée 1, ses besoins et ses exigences très-limités. Ces circonstances, sans favoriser le développement de la fortune publique et les progrès de la civilisation, assurent aux individus des moyens suffisants d'existence. La plupart des peuples primitifs en sont là, et nos pères, au moyen âge, semblent avoir traversé une phase à peu près semblable.

Aussi, au retour d'un voyage dans l'intérieur de l'Anatolie, on peut se figurer assez clairement l'aspect qu'a dû présenter notre Europe il y a cinq cents ans ; ce qu'y était la culture des campagnes, la police des villes, l'état des voies de communication ; comment on y voyageait, comment s'y faisait le commerce, de quelle sécurité on s'y voyait assuré ; quelle devait y être la nature des relations sociales ; dans quelles limites, en un mot, on y pouvait user de ses facultés.

[Physionomie morale des Turcs]

Quant à la physionomie morale, malgré d'énormes différences dérivant du génie et des institutions si dissemblables de l'Orient et de l'Occident, différences qui sont tout à l'avantage du moyen âge chrétien, il est encore facile de saisir quelques analogies. Les Turcs, pris en masse, possèdent la foi sous ses diverses formes, et cette sérénité d'âme cette force de résignation, cette quiétude qui en découlent. La disposition religieuse de leur esprit se traduit au dehors, non-seulement par l'exactitude qu'ils apportent aux exercices de la prière, soit dans les mosquées, soit chez eux et jusqu'au milieu des champs où souvent on les trouve prosternés, mais aussi par des sentiments de respect et de confiance envers la divinité, dont leur langage porte la perpétuelle empreinte : Inch Allah (plaise à Dieu), Allah Kerim (Dieu est miséricordieux). Il n'y a pas une de leurs phrases où ne se rencontrent ces locutions. Ils vivent de peu et sont facilement heureux contempler la belle nature, rêver en fumant leur tchibouk, humer quelques gouttes de café, de tous les plaisirs voilà ceux qu'ils apprécient le plus.
Ils ne connaissent guère le luxe ; mais, dans la disposition de leurs maisons, dans la forme du petit nombre d'ustensiles qui chez eux composent un mobilier, dans leur costume surtout, et dans l'ensemble de leurs habitudes, il y a un sentiment de l'art et une poésie naturelle presque inconnus aujourd'hui parmi nous.
Leur charité envers les malheureux, leur hospitalité, leur fidélité à remplir leurs engagements sont proverbiales.
J'en dirai autant de cette dignité, de ce respect de soi-même et des autres qui constituent peut-être le cachet le plus vraiment personnel de la race turque. Même parmi les gens du bas peuple, la colère se traduit rarement en rixes, en disputes, en injures. Kouzoum (kuzum, mon agneau), djanem (canim, mon âme), telles sont les épithètes dont ils se gratifient entre eux.
Toute règle, cependant, comporte des exceptions à côté de ces expressions amicales, quelques locutions grossières prennent place dans leur vocabulaire ils les échangent parfois sans paraître se départir de leur immuable gravité ; et, sous prétexte que l'anathème prononcé par le prophète contre le vin ne saurait atteindre le raki [NOTE : eau-de-vie de grains], ils laissent chaque jour davantage la triste habitude de l'ivrognerie pénétrer chez eux.
Ajoutons que ces populations, fort étrangères encore à l'esprit révolutionnaire qui travaille l'Europe, sont en général douces et faciles à gouverner ; bien administré, le pays subirait assez promptement une heureuse transformation.

Mais il est temps de revenir aux habitants d'Aizani. Ils pétrissent leur farine en lames minces, qu'ils font cuire sur des plaques de tôle rougie ; ils obtiennent ainsi des pains semblables en apparence à nos crêpes, mais d'une dimension de près d'un mètre carré ; dans un pays où les assiettes ne sont pas connues, où le linge de table est rare, ces pains-serviettes sont d'un usage fort commode. On a aussi, dans cette partie de l'ancienne Phrygie, l'habitude de manger le blé en grain, comme le riz. Devant chaque maison est un mortier de pierre grossièrement taillée, où on l'écrase à demi avant de le faire cuire.

 NOTE
Parmi les causes qui contribuent à entraver l'accroissement de la population, il faut placer les charges du service militaire. La conscription existe en Turquie. A défaut de registres de l'État civil (que du reste on paraît songer à établir en ce moment), le mudir de la casa, assisté de son medjlis, désigne les jeunes gens qui semblent arrivés à l'âge où on peut porter les armes. On les fait tirer au sort ; mais ceux pour qui la fortune se montre propice ne sont point affranchis à tout jamais du service ; cinq ans de suite ils doivent se présenter et courir les chances d'un nouveau tirage. A vingt-cinq ans seulement, si le sort les a favorisés cinq fois, ils peuvent enfin jouir de quelque sécurité.
La durée de la présence sous les drapeaux a été fixée à cinq ans ; il n'est pas rare cependant qu'une décision de l'autorité la prolonge arbitrairement ; le soldat reçoit enfin son congé ; mais il est inscrit sur les contrôles d'un bataillon de rédifs (réserve), où il demeure à la disposition de l'État jusque vers l'âge de cinquante-cinq ans. Ces bataillons sont composés des hommes du même district, qui restent ainsi habituellement dans leurs foyers ; toutefois ils sont essentiellement mobiles et peuvent, si les circonstances l'exigent, être envoyés aux extrémités de l'empire.
Une pareille organisation est évidemment la cause principale de la décadence de l'agriculture en Turquie et du dépérissement de la race dominante. Tant qu'elle n'aura pas été modifiée, il ne faudra pas regretter pour les rayas que la méfiance des Osmanlis continue à les écarter de l'armée en leur imposant un rachat forcé et du reste peu onéreux.
On vient d'admettre un certain nombre de jeunes chrétiens dans l'école militaire ouverte depuis quelques années à Constantinople. Il y a là, sans doute, le symptôme d'une transformation prochaine.


Le 12, à deux heures, nous reprenons notre chemin.
Après une série de collines de formation calcaire, vient un plateau sillonné de profonds ravins dont les déchirures laissent voir des terrains où dominent l'argile, le grès marneux, le tuf volcanique. Ce plateau sert de trait d'union entre les grandes chaînes des monts Dindymènes [NOTE : 1. Ces montagnes étaient célèbres dans l'antiquité à cause du culte qu'y recevait Cybèle ; celle-ci est appelée souvent par les poètes la déesse Dindymène.] et du Temnus. Elles partent toutes deux de ce point pour se prolonger sur un même plan, l'une dans la direction de la Cappadoce, l'autre dans la direction de la mer Égée, divisant l'Asie Mineure en deux versants inclinés, au nord vers le Pont-Euxin et la Propontide, au midi et à l'ouest vers la Méditerranée. Nous pouvons apercevoir en ce moment les sources du Rhyndacus et de l'Hermus, dont les eaux, sorties de la même montagne, prennent leur cours vers des mers différentes. Le soleil se couche derrière l'Ak-Dagh vue magnifique.
A nos pieds, vers le sud, s'ouvre une étroite vallée entre des masses volcaniques ; là coule l'Hermus (Ghédiz-Tchaï), là est assise la ville de Ghédiz (l'ancienne Cadi), dont les quinze cents maisons s'étagent sur les anfractuosités du rocher calciné.

[Gediz]

Nous y pénétrons à la nuit, et la peinture que j'ai faite plus haut des périls d'une entrée nocturne dans les villes turques, donnera une faible idée des difficultés qu'il nous fallut braver pour descendre et remonter les deux pentes opposées de cette gorge, avec des chevaux épuisés, et par des ruelles dont aucun réaliste ne saurait faire une trop horrible peinture.
Du reste, beau konak, éminemment pittoresque ; medjlis nombreux, composés d'hommes superbes par l'ampleur de leurs costumes et la dignité de leur maintien, excellent accueil.
Le 13 au matin, je prends à la hâte une vue de Ghédiz, et nous partons un peu avant neuf heures avec des chevaux de poste. La vallée de l'Hermus est bien cultivée, mais nous la traversons seulement, et nous nous engageons aussitôt dans une région montueuse et boisée ; son aspect nous rappelle celui des versants de l'Olympe. Parfois, entre les arbres et les rochers, s'ouvrent des perspectives d'une grande beauté. Nous passons au bord d'un précipice d'où s'élèvent des tourbillons de flammes et de fumée : "Ce n'est rien, nous disent nos guides, c'est une forêt qui brûle."

ILL. Ouschak [Uşak] - Entrée de la ville du côté des cimetières


Le mudir d'Ouschak, prévenu de notre arrivée par un zaptié, vient au-devant de nous avec ses serviteurs, à une demi-heure de la ville, et se montre plein de courtoisie. Il nous conduit chez le Tchorbadgi grec, négociant très-intelligent, qui nous traite de la façon la plus hospitalière.

[Uşak]

Ouschak a une véritable importance commerciale ; c'est un point intermédiaire entre la mer et les cantons agricoles de la Phrygie, et le territoire fertile qui entoure la ville fournit lui-même des produits variés aussi de nombreux convois de chameaux partent chaque semaine pour porter à Smyrne des grains, du tabac, de l'opium de la valonnée.
Ouschak possède en outre une industrie intéressante ; on y fabrique ces beaux tapis de moquette connus sous le nom de tapis de Smyrne. Huit cents métiers occupent chacun trois ouvrières qui travaillent à la main dans leurs maisons. La population s'élève à quinze mille âmes au moins dont les chrétiens forment le tiers ; l'industrie et le commerce sont pour ainsi dire exclusivement dans leurs mains ; je fus frappé des bons rapports et. de la familiarité qui semblaient régner entre le mudir et les principaux d'entre eux.
La poste ne fait le transport des lettres entre Ouschak et Smyrne qu'une fois la semaine, le trajet est de plusieurs journées, et l'on sait qu'en Turquie les lettres ne sont jamais distribuées à domicile ; on doit se rendre au bureau pour y réclamer soi-même les dépêches que l'on attend ; celles qui ont été expédiées à l'insu des destinataires courent grand risque de ne leur parvenir jamais. Ouschak semble occuper l'emplacement de l'ancienne Acmonia, mais cela n'est pas bien prouvé quoi qu'il en soit, on y rencontre beaucoup de marbres sculptés, paraissant provenir de tombeaux, et qui maintenant ornent les fontaines.

ILL. Ouschak [Uşak](ancienne Eucarpia) - Maison construite avec des débris de monuments funéraires antiques.


On en trouvera ici un spécimen. J'eus grand'peine à prendre cette photographie au milieu d'une population curieuse, mais docile heureusement, et que les zaptiés purent contenir un instant. Le 14, après être restés à Ouschak une partie du jour, nous partons vers midi accompagnés de deux négociants grecs qui ont demandé à voyager de concert avec nous jusqu'à Smyrne. Nous allons coucher à Takmak, pauvre village de trente maisons, situé à l'extrémité d'un très-haut plateau dont la surface ondulée est couverte de sable, de galets, de blocs trachytiques. On dirait le fond d'une ancienne mer. Les seuls habitants de ces solitudes sont quelques yourouks [yörükler] campés au milieu de leurs troupeaux. Belle vue au soleil couchant, sur toute la partie occidentale de l'Asie Mineure, jusqu'à l'Ida.
Nos chevaux ont marché bon train, mais la distance d'Ouschak à Takmak est de douze heures, d'après le tarif de la poste ; il fait nuit depuis longtemps quand nous arrivons au konak, chez un mudir hypocondre qui parle peu et seulement pour se plaindre. Sa fille, gentille enfant de onze ans, vient familièrement s'asseoir près de nous et nous questionner ; dans quelques mois sans doute sa mère, un beau matin, dira qu'il est temps de la voiler ; elle devra échanger alors et pour toujours sa liberté d'aujourd'hui contre la vie claustrale du harem.
Le 15 nous partons à huit heures du matin. Nous descendons à travers un labyrinthe de rochers formés de gneiss, auquel succèdent, en approchant de Koula, tous les éléments qui constituent les terrains volcaniques. Koula est en effet le centre de cette partie de la Phrygie que les anciens appelaient Phrygie brûlée (Katakékauménè) elle est bâtie au pied même du Kara-Dévelit (l'encrier noir), grand volcan éteint aujourd'hui, mais dont le cratère a dû, vers l'origine des temps historiques, donner 1 pose de matières volcaniques ; le plateau supérieur et passage aux longues traînées de laves et de scories qui sillonnent le territoire de Koula. Elles serrent de près la ville elle-même, comme une mer agitée dont les vagues se seraient durcies subitement.

[Kula]

Koula, un peu moins peuplée qu'Ouschak, est néanmoins une ville industrieuse et commerçante, où le mudir se montre fort hospitalier envers nous.
16 octobre. Départ à sept heures et demie. Nous traversons la chaîne de montagnes, en forme de promontoire, qui sépare la vallée de l'Hermus de celle du Kousou-Tchaï. Dans celle-ci est située Alachehr (l'ancienne Philadelphia), plus remarquable par ses souvenirs religieux que par ses monuments.
L'aspect de ces montagnes est des plus sévères ; il nous rappelle du reste ce que nous avons vu la veille entre Takmak et Koula ; peu de végétation, des rochers entassés au hasard. Le versant, du côté de Roula, se compose de matières volcaniques ; le plateau supérieur et le versant méridional sont de formation primitive ; le gneiss y domine, avec des veines de quartz çà et là.

ILL. Ruines de Sarde - Débris de murailles au bord du Pactole (voy. p. 265).


Aucun lieu ne semblerait mieux choisi pour servir de théâtre à quelque sinistre aventure ; aussi nos compagnons retrouvent les souvenirs de leurs plus mauvais jours et nous racontent les inquiétudes continuelles auxquelles ils sont exposés dans un pays où la moindre opération commerciale exige un transport de numéraire. Mille embûches les entourent, ils doivent toujours être préparés à se défendre eux-mêmes, s'associer, pour voyager en nombre respectable, ou recourir à la ruse prendre ostensiblement une direction puis en changer rapidement, se mettre en route le dimanche après avoir annoncé qu'ils partiraient le mardi. Mais le meilleur moyen de pourvoir à leur sécurité est d'entretenir des intelligences avec l'ennemi, et de capituler au besoin. Les Turcs, même les brigands, se piquent d'être fidèles à la parole donnée ; il s'agit donc seulement de s'entendre ; quand on est tombé d'accord et qu'une espèce de contrat d'assurance a été conclu, le négociant peut marcher sur la foi des traités ; ceux qui s'engagent à le respecter deviendraient même au besoin ses alliés si quelques intrus tentaient de l'inquiéter.

Le plus habile entremetteur dans ces sortes d'arrangements n'est pas loin de nous. En effet, vers onze heures, nous arrivons à une baraque perdue au milieu de cette solitude et décorée du nom de café. Nos compagnons sautent de cheval et les téménas les plus cordiaux sont échangés entre eux et un grand gaillard membré solidement, au regard patelin, bien vêtu, bien armé! Ils nous présentent leur ami et nous disent à l'oreille qu'i: faut lui payer largement la tasse de café qu'il va nous offrir « C'a été, ajoutent-ils, un fier brigand, mais maintenant il est devenu honnête homme et nous rend de grands services Nous tâchons de nous conformer à leurs bons avis. L'amphitryon prend notre argent sans le regarder, comme par distraction et tout en continuant à causer avec ses amis on voit que c'est un personnage. Mais un peu plus loin, dans les montagnes du Tmolus au pied desquelles nous allons être ce soir, habitent des hommes dont on ne prononce le nom, d'Aïdin à Koula, et jusqu'à Smyrne, qu'avec un sentiment de crainte, les Zeibeks [NOTE : ce mot veut dire indépendant].

[Les zeybeks]

Ils se rattachaient sans doute originairement à quelque tribu qui aura longtemps conservé son indépendance aujourd'hui on voit parmi eux des individus de races diverses, même des nègres ; ils forment une espèce de confrérie à laquelle sont affiliés les réfractaires et, en général, toutes les mauvaises têtes du pays. Ils s'arrogent des privilèges, entre autres celui de vivre aux dépens du public et de rançonner qui bon leur semble, quand ils ne trouvent pas à s'employer d'une manière conforme à leurs goûts.
Du reste ils font preuve d'une certaine modération, et ne volent pas pour s'enrichir ; le pain du jour leur suffit.

ILL. Sardes - Vue des ruines du théâtre et du rocher qui portait l'Acropole (voy. p. 265).


Ils vous entourent, ils vous arrêtent ; donnez-leur une pièce d'or, des vivres, du tabac, et le plus souvent ils seront contents parfois cependant leur mauvaise humeur est redoutable. Ils croient si bien avoir le droit de mener un pareil genre de vie, que, loin de se cacher, ils tiennent à être reconnus, et veulent, grâce à leur costume, être assurés des égards qui leur sont dus. Ce costume, le plus excentrique de tous ceux qu'on rencontre en Orient, je ne le décrirai pas ; une des planches de ce recueil le reproduit fidèlement.
Il y a trente ans environ, un pacha voulant en finir avec les Zeibeks, proscrivit leur costume et interdit de le porter sous des peines sévères. Il mit des troupes régulières en campagne, des collisions eurent lieu, le sang coula, mais l'obstination des Zeibeks ne put être vaincue. En 1861, on s'y est pris autrement. Le sultan faisait la guerre aux Monténégrins ; le pacha de Smyrne envoya dans le Tmolus des recruteurs chargés de payer une forte prime d'engagement à ceux des Zeibeks qui voudraient partir pour le Monténégro ; on leur faisait valoir les chances de butin qu'offrait une expédition contre d'aussi faibles ennemis. Trois mille d'entre eux vinrent à Smyrne. Les bateaux à vapeur qui devaient les transporter manquaient de charbon. Pendant trois jours que les Zeibeks restèrent dans la ville, elle ressembla à une place prise d'assaut. Mais l'un d'eux ayant eu la simplicité de s'attaquer à un Anglais, peut-être même à une Anglaise, les consuls intervinrent, et le soir même les Zeibeks furent embarqués. Au Monténégro, on leur a confié les postes d'honneur ; peu d'entre ces braves ont revu le Tmolus ; mais ils y avaient laissé des compagnons en nombre suffisant, et la race n'en est point perdue.

Dans la plupart des contrées de l'Anatolie on rencontre à chaque pas des fontaines construites par de pieux musulmans, pour le soulagement des voyageurs. Sur le plateau où nous marchons aujourd'hui les sources font défaut, et nous trouvons, pour y suppléer, de grosses jarres pleines d'eau fraîche déposées sous des abris de feuillage ; de bonnes âmes, gratuitement, et poussées seulement par un zèle charitable, les ont placées là et se chargent de les alimenter.
Vers trois heures, la chaîne imposante du Tmolus apparaît en face de nous ; nous descendons dans une large vallée que nous suivons pendant quatre heures ; nous passons à gué le Rousou-tchaï, au bord duquel affluent les troupeaux des Yourouks, qui viennent s'y désaltérer. A la nuit close, enfin, nous prenons gîte dans le konak du petit village de Salikli, dont un mudir pauvre et valétudinaire nous fait de son mieux les honneurs.


X La Lydie. Ruines de Sardes [Sardis]. Crésus et Solon. Cyrus. Autres souvenirs historiques. Le Pactole. Tombeaux des rois de Lydie. Cassaba. Bas-reliefs de Sésostris [hittite]. Les Zeibeks maraudeurs. Nymphi. Voyage nocturne. Arrivée à Smyrne [Izmir].

Le 17, à sept heures du matin, nous nous dirigeons vers les ruines de Sardes, situées à une heure et demie de Salikli. Depuis hier, nous foulons aux pieds cette Lydie qui, personnifiée dans Crésus son plus grand roi, est restée comme un symbole de la richesse. Malgré l'or du Pactole, malgré la fertilité des vallées qu'arrosent le Méandre et l'Hermus, elle connut peu de jours heureux, et fut jadis ce que les plaines non moins fortunées de la Lombardie ont été dans les temps modernes, le champ de bataille des nations.

ILL. Sardes - Débris d'une église byzantine construite avec des fragments de temples grecs.


Les ruines de Sardes sont presque effacées : prise de vive force, incendiée, pillée sept fois au moins par les Scythes, les Perses, les Grecs, les Goths, les Sarrasins ; ébranlée jusque dans ses fondements lors du grand tremblement de terre qui, sous le règne de Tibère, désola toute l'Asie Mineure ; elle a été enfin, en 1402, l'objet d'une dévastation si complète de la part des soldats de Tamerlan, qu'elle n'a jamais connu depuis lors d'autres habitants que les Yourouks [yörükler], installés sous leurs tentes au milieu de ces ruines [NOTE : On voit aussi dans le voisinage un moulin au bord de l'un des deux ruisseaux qui passent à Sardes ; un peu plus loin un café et quelques maisons éparses dans la plaine.].

[Sardes]

A l'exception des deux magnifiques colonnes [NOTE : On en voyait encore six au siècle dernier. Celles qui restent sont enterrées du tiers au moins de leur hauteur.], reste d'un temple de Cybèle construit sous le règne d'Alexandre le Grand, tous les édifices dont on retrouve les débris (théâtre, stade, gymnase, églises), datent seulement des premiers siècles de notre ère. La plupart de ces monuments sont reproduits ici et je ne m'arrêterai point à les décrire. Il ne semble pas d'ailleurs que le luxe des constructions ait été celui que les Lydieris estimaient le plus. [NOTE : "La Lydie n'a point, comme d'autres contrées, d'objets merveilleux que l'on doive décrire." (HÉRODOTE, liv. 1, 93.) "Il y avait à Sardes un grand nombre de maisons construites en roseaux celles de briques étaient aussi couvertes en roseaux." (HÉRODOTE, liv. V, 101.)]
Si les ruines de Sardes offrent encore aujourd'hui un aspect imposant, c'est grâce à la manière dont elles sont encadrées. Elles s'étagent au bord, d'une large vallée, sur les premières pentes du Tmolus. Les cimes granitiques qui les dominent s'élancent du sein de sables accumulés, dont la masse, par suite d'éboulements successifs, est sillonnée de profondes déchirures ; auprès des ruines d'une ville on dirait les ruines d'une montagne. Le mamelon qui portait l'acropole fournit un exemple frappant de cette disposition du terrain. Toute sa paroi septentrionale a glissé jusqu'auprès du théâtre, emportant dans sa chute une partie de la plate-forme supérieure où l'on ne trouve plus que des pans de murs peu anciens.
 

ILL. Sardes - Ruines du temple de Cybèle.

 
Ces dégradations doivent être attribuées à l'action des eaux, mais surtout aux commotions souterraines.
En face de cette décadence générale, comment ne pas évoquer l'ombre de Solon?
Un jour, il y a plus de deux mille ans, dans le cours de ses voyages, il avait reçu l'hospitalité sous les lambris du palais de Crésus : "O mon hôte athénien, lui dit le roi, le désir m'est venu de te demander quel est, de tous les hommes que tu as vus, le plus heureux ? Solon parla longtemps de la fragilité du bonheur, et il ajouta « O Crésus! tu questionnes sur les affaires humaines un homme qui n'ignore pas combien la divinité est jalouse et se plaît à tout bouleverser. Tant qu'il n'est pas mort, on ne peut dire qu'un homme a été heureux. En toute chose il faut considérer la fin." [Hérodote, liv. I, 31 et 32]

La fin de Crésus et celle de Sardes ont, en effet, cruellement démenti les espérances dorées dont on eût cru pouvoir les bercer au moment où parlait Solon. Crésus monte sur le trône lorsqu'a déjà pris fin la longue période de migrations, de luttes héroïques, de premières aspirations vers la civilisation \et les arts qui constitue l'enfance de tous les peuples, et que marquèrent en Lydie ces épisodes à demi fabuleux où la poésie et la peinture ont puisé tant d'inspirations Midas, changeant en or l'eau du Pactole, mais impuissant à cacher ses oreilles d'âne Hercule filant aux pieds de la reine Omphale ; l'invisible Gygès ; le vaniteux Candaule. Alyatte, père de Crésus, dans le cours d'un règne de cinquante-sept ans, avait assuré définitivement la suprématie de la Lydie sur les autres contrées de la Péninsule ;

ILL. Bas-relief dit de Sésostris, chaine du Tmolus, près Nymphi (voy. p. 268). [NDLR : bas-relief hittite, avec inscription en louvite hiéroglyphique]


cependant les colonies grecques résistaient encore Crésus rendit Éphèse tributaire, Milet seule conserva son indépendance, et l'on peut dire, sans trop d'exagération, que la Lydie comprit alors tous les pays qui s'étendent entre le fleuve Halys et les trois mers.
Ce n'était pas assez ; redoutant l'ambition de Cyrus, Crésus voulut le prévenir et franchit l'Halys avec une nombreuse armée. Alors commença cette série de revers aussi éclatants que rapides, dont il faut lire dans Hérodote le dramatique récit [Hérodote, liv. l, 79 à 100] : la bataille de Thymbrée (548), la prise de Sardes, la scène si émouvante du bûcher [NOTE : Cette partie du récit d'Hérodote est toutefois contestable, Xénophon l'a rectifiée au commencement de la Cyropédie] d'où Crésus descendit pour demeurer le prisonnier et l'ami de son vainqueur.
Sardes devint le chef-lieu de la grande satrapie d'Asie Mineure ; mais elle fut encore témoin d'événements importants. Xerxès y rassembla son armée avant d'envahir la Grèce (480) ; Cyrus le Jeune organisa dans ses murs cette expédition qu'a immortalisée Xénophon, le général et l'historien des Dix mille (401) ; Alexandre y entra après la bataille du Granique (334) ; Scipion, peut-être, après celle de Magnésie (190) Frédéric Barberousse, enfin, vit Sardes déjà déchue, avant d'aller, moins heureux qu'Alexandre, périr dans les eaux du Cydnus (1190).

ILL. Pont entre Cassaba et Nymphè, au pied du mont Sypyle (voy. p. 268).


Nous avons peine à nous éloigner de ces lieux où revivent tant de magnifiques souvenirs ; nous nous asseyons quelque temps en face des ruines, devant un café qu'ombragent de beaux platanes, et dont le péristyle est porté sur des colonnes antiques. Un ruisseau coule devant nous sur un lit de sable ; est-ce le Pactole? Deux petits cours d'eau traversent l'emplacement de Sardes ; divers passages des historiens anciens semblent désigner comme ayant porté ce nom célèbre, le torrent, desséché pendant l'été, qui passe à l'ouest du temple de Cybèle ; mais le ruisseau près duquel nous nous reposons peut aussi faire valoir ses droits : "adhuc sub judice lis est". Tous deux sans doute ont charrié ces paillettes d'or arrachées aux filons que leur eau lavait en se frayant un passage à travers les masses granitiques du Tmolus ; ces filons sont depuis longtemps épuisés.

ILL. Smyrne [Izmir] - Aqueducs sur le Mélès (voy. p. 269).


Nos domestiques, avec les bagages, ont pris les devants sous la conduite de l'un des zaptiés ; guidés par l'autre, nous marchons rapidement dans la direction de Cassaba où nous arrivons à six heures et demie, après avoir traversé un pays riant, entre les montagnes et l'Hermus. Au-delà du fleuve nous voyons se dresser les tumulus gazonnés qui servent de tombeaux aux rois de Lydie. Construits au bord du lac Gygès, à l'exemple des nécropoles égyptiennes voisines du lac Moeris, ils sont si nombreux que les Turcs appellent ce lieu Ben-Tépé (les mille collines). La plus élevée de ces éminences a été décrite par Hérodote comme étant le tombeau d'Alyatte, père de Crésus ; sa circonférence est de près de mille mètres. On y a tenté, dernièrement, des fouilles qui n'ont pas amené de découvertes importantes.
Cassaba est une petite ville commerçante ; on dit que ses habitants cultivent bien leur territoire ; ils envoient à Smyrne des melons et des pastèques renommés à juste titre. Nous y recevons la plus cordiale hospitalité chez un négociant catholique élevé à Smyrne et parlant assez bien le français. Un enfant lui est né dans la nuit qui a précédé notre arrivée. Il doit aller à Smyrne chercher un prêtre pour le baptiser, et se décide à faire route avec nous.
Le 18, nous partons à huit heures du matin. Nous sommes dans la vallée qui sépare le Tmolus du Sypile ; au-delà de cette montagne est Magnésie, où Scipion l'Asiatique battit Antiochus le Grand.

ILL. Smyrne - Le golfe vu des ruines du château byzantin, sur le mont Pagus. Dessin de Guiaud d'après un dessin de Mme la marquise de L. (voy. p.270).


La campagne est en partie cultivée, couverte en partie de lauriers-roses. Nous rencontrons à chaque instant de longues files de chameaux ; on sent le voisinage de la ville la plus commerçante de l'Anatolie.
Après avoir traversé à gué une rivière, près des ruines d'un ancien pont, nous nous arrêtons à un café, et, laissant nos domestiques et les surudjis gagner Smyrne directement nous prenons un guide et nous nous dirigeons avec notre compagnon de voyage et les zaptiés vers les montagnes situées à l'est de Nymphi [Kemalpaşa] ; nous voulons y visiter le bas-relief sculpté sur le flanc de l'un des rochers de la vallée de Kara-Bell [Karabel], et qui, au dire d'Hérodote, représenterait Sésostris le Conquérant [Hérodote, liv. II,106.].
Malgré la vitesse de nos chevaux, nous arrivons au but de notre excursion peu de temps seulement avant le coucher du soleil ; notre guide a peine à trouver la gorge étroite où est situé le bas-relief ; nous rencontrons un zeibek qui nous y conduit. Un rayon de lumière éclaire encore le rocher, et je puis, à travers des pierres et des broussailles, hisser et installer ma chambre obscure à peu près en face du bas-relief, pour le reproduire par la photographie. Le dessin que l'on voit page 266 me dispense d'une description. Le lecteur remarquera que la roche calcaire a subi l'action du temps ; la poitrine du guerrier ne porte plus cette inscription dont Hérodote signalait l'existence les caractères hiéroglyphiques sculptés entre la tête du personnage et le fer de sa lance sont à peine perceptibles aujourd'hui.

[Bas-relief hittite de Karabel]

L'ensemble et les détails de ce bas-relief répondent exactement à la description d'Hérodote, si ce n'est que la lance est dans la main gauche et l'arc dans la main droite, à l'inverse des indications fournies par le grand historien. Nul doute, cependant, qu'il n'ait entendu désigner le bas-relief de Kara-Bell ; mais ne s'est-il pas trompé en l'attribuant à Sésostris, n'est-ce pas plutôt un monument assyrien ? Quelques voyageurs penchent pour la seconde hypothèse je n'entreprendrai point de trancher cette question, mais elle est digne de toute l'attention des savants. [NDLR : en fait, il s'agit d'un bas-relief hittite représentant Tarkašnawa, roi de Mira, fils d'Alantalli, roi de Mira, avec une inscription en louvite hiéroglyphique]

Nous repartons sans tarder, chevauchant au crépuscule à travers des ravins tapissés de touffes de myrte. Tout à coup, au-dessus des buissons, nous voyons briller les canons de quatre fusils, et ceux qui en sont armés, des zeibeks costumés à ravir, se présentent en travers de notre passage. Nous sommes cinq, nous avons déjà la main sur nos armes ; les zeibeks sont gens à juger rapidement une situation ; ils se rangent et nous font un salut que les zaptiés leur rendent avec courtoisie. Mais nous n'avons pas fait une demi-lieue qu'une bande plus nombreuse vient à nous. Dix hommes armés nous environnent, parlant tous ensemble avec volubilité nous pourrions croire à une rencontre plus fâcheuse que la première, si la tenue des assaillants, différente de celle des zeibeks, et les éclaircissements que notre compagnon de voyage nous fournit, ne venaient aussitôt nous rassurer. Nous avons affaire cette fois au mudir de Nymphi ; à la tête de ses zaptiés, il poursuit les zeibeks que nous avons rencontrés ; il les accuse d'avoir, le matin, fait un mauvais coup dans le voisinage. Après nous avoir demandé des renseignements, cette troupe repart trop bruyamment pour avoir chance d'atteindre sa proie. Il est presque nuit quand nous traversons Nymphi (Nif) [Kemalpaşa], village pittoresque serré de près par de grands rochers. A quelque cent mètres en dehors, sont les ruines d'un vaste bâtiment carré, palais construit par l'empereur Andronic le Jeune.

A partir de ce point nous cheminons à tâtons par des sentiers pierreux et accidentés ; il nous faut, de temps à autre, mettre pied à terre pour reconnaître notre route. Parfois nous passons près d'un campement de yourouks dont les gros chiens, éveillés en sursaut, accourent vers nous et nous poursuivent de leurs aboiements. Mais les bivacs les plus nombreux sont établis sur le penchant des montagnes qui relient le Tmolus à la mer, et dont nous longeons la base. On y voit briller une ligne de feux non interrompue, sur une longueur de plusieurs lieues ; c'est une illumination d'un effet grandiose, dont les reflets lointains ne peuvent toutefois éclairer notre marche.

ILL. Ephèse - Vue d'ensemble des ruines prise du mont Prion (voy. p. 271)

A onze heures seulement, nous entrons dans Smyrne après avoir franchi, sur le pont des caravanes, ce poétique Mélès aux bords duquel naquit Homère. [NOTE : Les poètes de l'antiquité ont souvent attribué à Homère le surnom de Mélèsigène ; on n'ignore pas toutefois que sept villes se disputaient l'honneur de lui avoir donné le jour : "Smyrna, Chios, Colophon, Salamis, Rhodos, Argos, Athenae, / Orbis de patrià certat Homere, tuâ."]
Vers minuit, nous dînons à l'hôtel des deux Auguste où nous savourons bientôt, comme à Brousse quinze jours auparavant, le bien-être d'une installation confortable. Du reste, il est prudent, en général, de ne point entreprendre d'excursions nocturnes aux environs de Smyrne ; on y est moins en sûreté qu'au cœur même de l'Anatolie des aventuriers, et souvent des bandes organisées, s'y tiennent presque toujours aux aguets ; il y a peu d'années, deux chefs de brigands fameux, Yani Caterdgi et Simos, Grecs tous deux, y répandirent longtemps la terreur [NOTE : On peut lire le récit dramatique de l'une des expéditions de Simos dans l'ouvrage intitulé "La Turquie contemporaine", par William Senior ].

XI Smyrne [Izmir]. Aspect. La ville ancienne. Tombeau de Tantale. Ruines du mont Pagus. Les chemins de fer de la Turquie. Aya-Slouk [Ayasoluk]. Ruines d'Ephèse.

Je ne m'arrêterai pas à donner la description de Smyrne ; cette ville est connue de tous ceux qui ont navigué dans le Levant. En arrivant d'Europe, on y trouve un spécimen intéressant des moeurs orientales ; quand on vient, au contraire, de l'intérieur du pays, on peut déjà se croire à Marseille. Si, en effet, sur les 115 000 habitants qui peuplent Smyrne, les Turcs comptent presque pour moitié, les Grecs, les Arméniens, les Juifs et les Européens prennent seuls part au mouvement extérieur ; eux seuls y sont en scène, pour ainsi dire ; leurs quartiers bordent le port ; quelques-unes de leurs rues sont bien pavées et garnies de jolies maisons devant lesquelles les femmes aiment à se reposer. Le soir, les tavernes demeurent ouvertes ; des matelots de toutes les nations s'y donnent rendez-vous, et l'on entend des chants joyeux jusque bien avant dans la nuit. Aussi les Turcs, saisis d'horreur, l'appellent-ils Smyrne l'infidèle (Giaour-Izmir) ; les Grecs et les Francs la nomment le Paris de l'Orient.
Ses mosquées n'ont rien de particulièrement remarquable, son bazar n'est pas aussi bien fourni que celui de Constantinople, et, sous le rapport commercial, elle a beaucoup perdu depuis qu'un service de bateaux à vapeur relie directement avec la capitale les ports de la Syrie et ceux de la mer Noire.

Mais ce qu'on ne peut lui enlever, c'est la beauté de son climat et le charme de sa situation au fond d'un golfe admirable, au pied des montagnes, dans un pays couvert d'une riche végétation. Aussi méritera-t-elle toujours les épithètes dont les poètes se sont plu à la gratifier la couronne de l'Ionie, Smyrne l'aimable, l'oeil de l'Anatolie, La perle de l'Orient.
Le mont Pagus seul offre des vestiges d'antiquités: quelques débris des murs de l'Acropole et d'un théâtre, et les ruines du château construit, au moyen âge, par les empereurs de Byzance et occupé, dit-on, quelque temps, par les Génois [NOTE : Les Génois, au moyen âge, parvinrent, le plus souvent à prix d'argent, à établir beaucoup de comptoirs fortifiés sur les côtes de l'Asie Mineure ; leur souvenir y est demeuré présent ; aussi toute ruine située dans le voisinage de la mer est, pour les habitants du pays, un château génois ; il ne faut pas se laisser prendre à ces indications.].
Du reste, la Smyrne du mont Pagus ne date que des princes successeurs d'Alexandre ; la ville primitive était située, à une lieue au nord de la ville actuelle, sur l'emplacement de l'antique Sypile, là où se voient encore plusieurs tumulus. Le plus élevé de ces tertres est considéré généralement comme étant le tombeau du roi Tantale dont la Fable s'est plus occupé que l'histoire. Des hauteurs du Pagus, on jouit d'une vue magnifique sur la ville et sur le golfe. Parmi les autres ruines, on y remarque une construction voûtée ; elle passe pour un débris de l'église dédiée à saint Polycarpe, disciple de saint Jean et premier évêque de Smyrne, martyrisé près de là, dans l'amphithéâtre, à l'âge de quatre-vingt-six ans.

Que de changements, que de révolutions depuis lors ! Cependant, la religion prêchée par saint Polycarpe, n'est point entièrement bannie de Smyrne ; on y compte douze mille catholiques, plusieurs églises, des collèges et des écoles tenus par les Lazaristes, les frères de la doctrine chrétienne, les soeurs de Saint-Vincent de Paul, et un hôpital français qui contient soixante lits. Il fallait autrefois deux jours pour se rendre à cheval de Smyrne à Ephèse ; c'était un voyage périlleux ; mais, très-peu de temps avant notre arrivée, avait eu lieu l'ouverture de la première section du chemin de fer de Smyrne à Aïdin.
Il existe aujourd'hui deux chemins de fer dans l'empire ottoman celui dont il est ici question, et un autre en Europe, aux bouches du Danube, entre Tchernavoda et Kustendjé.

ILL. Éphèse Ruines du Gymnase (voy. p. 272). 

Tous deux appartiennent à des compagnies anglaises. La ligne de Smyrne à Aïdin doit avoir un développement de cent dix kilomètres ; elle vient d'être livrée à la circulation sur une longueur de soixante, environ. La province d'Aïdin, comprend tout le bassin du Méandre ; elle est fertile en produits agricoles, raisins, figues, tabacs. Le transport de ces denrées, effectué jusqu'ici à dos de chameau, coûtera dix fois moins cher quand le chemin de fer pourra s'en charger. Rien n'est curieux comme le bariolage que présente le personnel des voyageurs et des employés. Ceux-ci, pour la plupart, arrivent d'Angleterre ; mais, parmi les agents inférieurs, se trouvent des indigènes ; c'est une vraie tour de Babel ; un zeibek, encore hérissé de poignards, ouvre une portière, porte un paquet, transmet en langue turque quelque recommandation, tandis que le chef du train s'adresse en anglais à ses subordonnés pour les encourager ou les gourmander. On ferme les voitures à clef, car les gens du pays ne sont point façonnés aux précautions qu'exige l'emploi de la vapeur.

Nous marchons avec une lenteur extrême et mettons quatre heures à franchir un espace de quinze lieues. La vallée que l'on suit, d'abord couverte de figuiers, devient bientôt sauvage ; elle est bordée de rochers nus. Au sommet du plus abrupt d'entre eux, se dressent les ruines d'une ancienne forteresse qui servait naguère de retraite au brigand Yani-Katerdji.
La voie ferrée passe au-dessus du Caistre, un peu avant la station d'Aya-Slouk. Les atterrissements qui ont obstrué le cours de la rivière et comblé l'ancien port d'Éphèse, ont transformé la plage en un marais d'où s'exhalent des émanations pernicieuses. La malaria règne sur cette contrée ; l'étranger fera bien de ne point y passer la nuit.
Aussi la ville musulmane d'Aya-Slouk, qui avait pris la place d'Ephèse a-t-elle été abandonnée à son tour. On en voit les débris en face de la station : un grand aqueduc, un château du moyen âge au sommet du mont Yalessus à mi-côte, une mosquée construite à la fin du seizième siècle, et qui fut un magnifique édifice ; on admire à l'intérieur quatre colonnes de granit provenant sans doute du temple de Diane ; enfin d'autres mosquées, des. bains, des imarets, dont les coupoles montrent çà et là au milieu des arbres et des champs, mêlées à quelques cabanes ; tel est Aya-Slouk [Ayasoluk] aujourd'hui.

A un kilomètre de là, un mamelon isolé se dresse au milieu de la vallée. C'est le mont Prion, qu'il faut gravir pour dominer les ruines de la vieille Éphèse. Que de souvenirs nous pouvions évoquer quand nous promenions nos regards des montagnes à la mer, sur cette vaste étendue couverte des débris de l'une des cités les plus célèbres, les plus florissantes, les plus populeuses de l'antiquité !
En traversant l'Anatolie, j'ai trouvé à chaque pas l'occasion d'envisager quelque grande époque de l'histoire. Ici, dans la métropole et la plus ancienne des villes de l'Ionie, je pourrais rendre la vie à ces enfants de l'Attique transplantés sur la côte d'Asie, guerriers, philosophes, poètes, artistes, commerçants habiles, dont les brillantes qualités sont encore l'objet de notre admiration.
Mais les fatigues du voyage ont sans doute gagné le lecteur ; qu'il me suffise de faire appel à des souvenirs qui n'ont pu sortir d'aucune mémoire. 

ILL. Ayaslouk [Ayasoluk] - Ruines du château et des aqueducs.


Quant aux traces qu'Éphèse a laissées sur le sol, elles sont, grâce aux révolutions et aux tremblements de terre, bien effacées et bien confuses aujourd'hui.
Depuis le jour où les Amazones, ces fabuleuses héroïnes, en jetèrent les premiers fondements, la ville a été sept fois détruite, reconstruite sept fois son emplacement a varié sans cesse.
Sur la crête du mont Corissus, qui borde la plaine au midi, on voit encore une portion importante des murailles construites par Lysimaque à la fin du troisième siècle avant notre ère. Une tour, qui faisait sans doute, partie de cette enceinte, est connue depuis longtemps sous le nom de prison de saint Paul ; cette désignation provient de quelque tradition pieuse, mais aucun document historique ne la justifie. Voilà, avec les jetées du port, aujourd'hui perdues dans les marais, tout ce qui reste à Éphèse de l'époque grecque.

Le temple de Diane, cette merveille que l'antiquité admirait, a été détruit deux fois. Le premier temple, dû aux libéralités du roi Crésus, fut brûlé l'année de la naissance d'Alexandre (356). L'incendiaire Érostrate subit lui-même le supplice du feu ; mais, à ce prix, il put acquérir la célébrité à laquelle il aspirait. Édifié de nouveau à frais communs par toutes les villes de l'Asie avec un surcroît de magnificence [NOTE : Alexandre le Grand voulait se charger de cette construction à la condition d'être déclaré fondateur du temple ; les éphésiens refusèrent et lui répondirent: "Il ne convient pas à un dieu de faire construire des temples pour les dieux."], le temple de Diane fut renversé, pense-t-on, sous le règne de Constantin, et ses matériaux employés par Justinien à la construction de Sainte-Sophie. Aucun vestige ne permet de déterminer son emplacement.

Les autres ruines sont d'origine romaine. On voit encore les restes de l'Agora, un gymnase dont les massives arcades présentent un aspect imposant, le stade, et tout auprès le théâtre creusé dans les flancs du mont Prion. Un grand intérêt s'attache à ce monument ; il date incontestablement du temps où saint Paul vint à Éphèse, et c'est là sans doute que l'apôtre prit le plus souvent la parole, puisqu'on voit le peuple, ameuté par l'orfèvre Démétrius, y accourir comme en un lieu où il devait le rencontrerl.
Cette ville, le centre religieux le plus important de l'Asie païenne, grâce au culte de Diane la grande déesse, devint le principal foyer d'où le christianisme rayonna dans l'Asie Mineure.

ILL. Ayaslouk [Ayasoluk] - Ruines de la grande mosquée (intérieur). Dessin de Guiaud d'après une photographie de M. Svoboda.

Saint Jean, sauf le temps de son exil à Pathmos, y passa la plus grande partie de sa vie, et la sainte Vierge demeura quelques années près de lui. Je pourrais parler encore du concile d'Ephèse (Nestorius y fut condamné), des luttes du moyen âge, du passage du roi Louis VII. Mais, je l'ai déjà dit, le cadre restreint où je dois me renfermer, ne se prête point à de pareils développements en visitant les ruines de l'Asie Mineure, j'ai cité quelques-uns des faits principaux dont elles furent le théâtre, j'en passe un plus grand nombre sous silence le lecteur pourra puiser dans ses propres souvenirs et travailler lui-même sur le canevas dont j'ai essayé de réunir les fils ; il pourra méditer longtemps en face de ces dessins qui reproduisent l'aspect d'une terre classique ; mieux que mon récit, ils auront fixé son attention sur des contrées où tant de grandes choses se sont accomplies, et auxquelles la Providence réserve peut-être encore de hautes destinées.

A. DE MOUSTIER