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Catégorie : Relations franco-turques
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Le baron de Tott (1733-1793) fut militaire, diplomate et ingénieur. En Crimée, il représenta la France, puis participa à la réorganisation de l'armée et des défenses ottomanes et fit un grand voyage dans les pays de Levant. Ses « Mémoires » donnent de nombreuses informations sur la Crimée et l'Empire ottoman.

Tott (François, baron de) (né le 17 août 1733, à Chamigny près la Ferté-sous-Jouarre - mort en 1795) était issu d'une famille de gentilshommes hongrois, officiers dans la maison du prince Ragotzky. Son père était page de ce prince, jusqu'en 1720, date à laquelle il passa en France avec le maréchal de Berchiny. Celui-ci ayant obtenu de faire entrer au service de France un régiment de hussards, le père du baron de Tott participa à la formation de ce corps. Parti à Rodosto (actuellement Tekirdağ en Turquie), il en revint avec des Hongrois, et fut successivement aide-major et lieutenant-colonel de ce régiment, et enfin brigadier des armées du roi.
Au cours de sa carrière militaire, le baron de Tott père fut employé par l'ambassadeur de France à la Porte, M. de Villeneuve, auprès de l'armée du général russe Burckhardt Christoph von Münnich, que pour d’autres missions, en 1733, et depuis la fin 1736 jusqu'en juillet 1737. Le comte Desalleurs, successeur de M. de Villeneuve, lui confia aussi une mission auprès du khan des Tartares ; d'autres négociations particulières lui furent confiées en 1738, 1739 et 1740. L'habileté avec laquelle il conduisit ces affaires, la grande connaissance qu'il avait de la manière de traiter avec les Turcs et les Tartares, son excellente maîtrise des langues turque et polonaise, le firent remarquer, et c'est lui qui, en avril 1755, accompagna le chevalier de Vergennes à Constantinople. Étant allé, en septembre 1757, à Rodosto, visiter ses anciens compagnons d'infortune, qui s'y étaient retirés avec Ragotzky, et lui avaient survécu, il y contracta une fièvre qui l'enleva en quelques jours.

Premières missions

Tott fils, qui avait accompagné son père en Turquie, et qui dès son arrivée avait étudié la langue, les moeurs et les principales institutions du pays, demeura à Constantinople. Le chevalier de Vergennes lui fit obtenir quatre mille francs sur le traitement que laissait son père, et l'employa dans son ambassade, sans qu'il perdît son grade de capitaine dans le régiment de Berchiny, où il servait depuis les campagnes de Bohême. Il passa ainsi les années 1757 à 1763 à Constantinople, et se rendit en France, pour congé, au mois d'avril de cette dernière année.
En 1766, le baron de Tott ayant présenté au duc de Choiseul ses vues sur un traité de commerce avec le khan des Tartares, et sur les moyens d'ouvrir à notre pavillon l'entrée de la mer Noire, ce ministre profita de la circonstance de la maladie du consul en Crimée, Fornetti, pour le remplacer par Tott. Il envisageait de lui conférer le titre de ministre, pour flatter le khan ; mais de peur de blesser la Porte ottomane, en donnant un caractère politique qu'elle ne reconnaîtrait pas, on renonça à cette idée. Tott passa par la Pologne, et apprit, en route, la mort du khan Arslan Giray, ce qui pouvait rendre sa mission difficile, d’autant que Maqsud Giray, son successeur, ne paraissait pas vouloir suivre la même politique. Tott partit de Varsovie, le 15 septembre 1767, et arriva le 17 octobre à Bahçesaray [Bakhchysarai, en Crimée], résidence du khan. Il ne tarda pas à montrer son habileté, grâce à sa compréhension des affaires de la Pologne et de l'Empire ottoman et à l'influence qu'il eut sur le khan. Il tira parti de l'affaire des Nogaïs et des troupes russes qui poursuivirent quelques Polonais à Balta, petite ville tartare, et  il s'en servit pour réveiller la Porte de sa léthargie. Les conséquences en furent telles, qu'elles amenèrent entre la Turquie et la Russie une rupture, que le duc de Choiseul appelait de ses voeux.
Tott, ne trouvant pas d'ailleurs en Maqsud Giray l’allié qu'il espérait, ne fut probablement pas étranger à la déposition de ce khan et au rétablissement de Qırım Giray ; mais celui-ci mourut en 1769, et son fils Devlet Giray lui succéda. Ce nouveau khan interdit au baron de Tott de retourner en Crimée, sous prétexte qu'un infidèle ne pouvait demeurer dans son armée. Mais le véritable motif était que Tott avait été fort en crédit auprès de l'ancien khan, ennemi juré du grand-vizir ; et ce premier ministre profita de la circonstance de la mort de Qırım Giray, pour faire renvoyer le baron de la cour du successeur.

Retour à Constantinople

De retour à Constantinople. Tott dressa une carte du théâtre de la guerre, qui fut présentée au sultan. Celui-ci en montra beaucoup de satisfaction et, d'après les observations de cet officier, il ordonna la marche du pacha de Bender en Ukraine. Tott fit ensuite pour le souverain une carte de Russie : peu après, les idées qu'il développa pour la réforme des pontons et de l'artillerie turque amenèrent la Porte à le charger de cette opération. Ce fut sa principale occupation pendant toute la durée de la guerre avec la Russie. Lorsque la flotte russe, commandée par Orlov, vint, en 1770, menacer Constantinople, c’est au baron de Tott que fut confié la défense des Dardanelles. Il proposa d'établir sur la côte d'Europe six batteries garnies de cinquante pièces de canons, et cinq sur la côte d'Asie. Il conseilla en outre de fixer des vaisseaux dans des postes désignés pour servir de batteries flottantes qui tireraient sur le front de l'ennemi, pendant que les batteries de terre l'attaqueraient en flanc. Ces plans furent approuvés et aidèrent à arrêter la flotte d'Orlov.
Au commencement de 1771, Tott, prévoyant que les efforts des Russes se porteraient du côté d'Oczakow et de la Crimée, indiqua comment protéger toute cette partie des frontières ottomanes. Il ne négligeait pas toutefois la réforme de l'artillerie, tant sous le rapport du personnel que sous celui du matériel. Pour cette même campagne de 1771, il avait déjà fait fondre cent cinquante pièces de canons, et il était parvenu, pour son coup d'essai, à faire tirer à des canonniers turcs trois coups par minute, célérité qui impressionna les ministres et le sultan. Tott forma également les canonniers turcs au jet des bombes. L'année 1772 fut employée à ces divers travaux et à l'établissement d'une nouvelle fonderie. Au mois de septembre de cette année, le reis-effendi et d'autres officiers de la Porte se firent accompagner par Tott pour examiner deux châteaux en mauvais état à l'embouchure de la mer Noire, et recommander de nouvelles implantations ; et le 16 février 1773, ce ministre en posa la première pierre. Durant les années 1773, 1774, 1775,  Tott fit construire ces châteaux et réorganisa l'artillerie turque. Il fit aussi établir une machine à mâter et donna des plans pour la construction des vaisseaux. Aucune partie de l'établissement militaire et maritime de cette puissance ne lui échappait ; et souvent il fit connaître aux Turcs les désordres de leur administration. Il avait acquis leur estime et leur confiance ; il parlait leur langue, connaissait leur caractère et les traitait avec douceur et dignité. Aussi, à diverses reprises, la Porte lui témoigna une grande considération. Ce fut à la recommandation expresse de cette puissance, que le roi lui accorda, en juillet 1773, le grade de brigadier des armées. A cette occasion le kaymakam (« lieutenant » du sultan) se rendit à l'école d'artillerie et le revêtit d'une pelisse d'hermine. Il semble qu’il se brouilla un peu avec les autorités ou qu’il fut déçu par la qualité des travaux en cours. Ayant demandé d'être employé ailleurs, il obtint l'autorisation de revenir en France. La Porte reçut sans intérêt l'annonce de son départ, et lui accorda néanmoins des distinctions honorables. En prenant congé du grand-vizir, ce ministre le fit revêtir d'une pelisse de Samour.

Retour en France et inspection du Levant

Peu de mois après le retour du baron en France, vers la fin de juin 1776, le ministère de la marine songea à tirer parti de ses talents, en lui confiant l'inspection générale des consulats dans les Échelles du Levant, en Egypte et au Maghreb. L'objet de cette mission était de signaler les abus existants dans les établissements consulaires, et de recueillir des renseignements utiles sur le commerce et sur les productions des pays où ils étaient placés. A la demande de Buffon, il fut accompagné dans ce voyage par le naturaliste Sonnini, qui voulait commencer ses recherches en histoire naturelle. Partis de Toulon, au commencement de 1777, ils visitèrent successivement la Canée, Alep, Alexandrie, le Caire, Larnaca, Smyrne, Salonique, l'Archipel, Tunis, etc. Enfin, après dix-sept mois d'inspection, Tott revint à Paris. Cette mission fut sa dernière mission diplomatique.

Mémoire sur les Turcs et les Tartares

Ayant obtenu deux pensions des ministères de la marine et des affaires étrangères, il s'occupa de mettre en ordre ses observations et le résumé de ses travaux, tant en Crimée qu'à Constantinople, et il les publia sous le titre de Mémoires sur les Turcs et les Tartares, Amsterdam (Paris), 1784, 4 vol. in-8°. C'est un des premiers livres qui, dans les temps modernes, ait commencé à faire connaître en France la politique, l'histoire de l'empire ottoman et ses habitants ; il eut un grand succès. Les relations de Savary, de Volney, de Sonnini, de Chénier,  d'Olivier, etc., parurent plus tard.
L'année suivante, une seconde édition parut , 1 vol. in-4°. Cet ouvrage fut traduit deux fois en allemand à Elbing et à Nuremberg, 1785, 2 vol. in-8°. ; deux fois en anglais, 1783, 2 vol. in-8°. ; une fois en danois, par Morten Hallanger, Copenhague, 1785, 1 vol. in-8°. ; une fois en suédois, Upsal, in-8°, 1800 ; une fois en hollandais, par Yslir-Van-Hammelsveld, Amsterdam, 1789, grand in-8°. Les traducteurs allemands y ont ajouté les observations de Peyssonel.

La Révolution

Tott ayant intégré, en 1781, la promotion des maréchaux-de-camp, fut nommé, en 1786 ou 1787, commandant de la ville de Douai : il l'était encore au commencement de la révolution ; mais, en 1790, les quatre régiments qui formaient la garnison ayant projeté de faire une petite fédération, Tott, pour déjouer ce projet, ordonna de battre la générale à l'heure même où il devait s'accomplir. Les soldats devinant son motif accusèrent leur commandant d'être un aristocrate, et jurèrent sa perte : ils se rendirent néanmoins dans leurs quartiers pour passer sa revue ; mais à peine sortait-il d'un quartier, que mettant habits bas, ils s'armaient de pierres et le poursuivaient. Il trouva moyen de leur échapper. La nuit étant arrivée dans ces entrefaites, la plus violente rumeur régnait dans la place parcourue dans tous les sens, par ces forcenés qui menaçaient de le lanterner, et montraient les cordes dont ils s'étaient munis dans ce dessein. Les officiers du régiment d'artillerie de la Fère allèrent trouver le baron de Tott pour lui offrir de l'emmener et de protéger sa retraite. Quelques-uns, profitant du moment où les soldats ivres étaient la plupart endormis, l'accompagnèrent le pistolet au poing et le firent sortir de la ville.
Tott partit pour Paris et de là pour la Suisse où il resta un an. Il se rendit ensuite à Vienne où il fut obligé de solliciter des lettres de grâce comme fils d'un des partisans de Ragotzky : il les obtint et trouva un asile dans les terres qu'un ancien ami de sa famille, le comte Théodore Bathiany, possédait en Hongrie. Il mourut à Tatzmansdorf, dans le courant de 1795. L'une des filles de Tott a épousé M. de La Rochefoucauld, duc d'Estissac.
La « Galerie douaisienne », publiée en 1844, signale que le Musée de Douai possède un petit tableau peint par Tott représentant une vue de la Crimée.

D'après la Biographie universelle ancienne et moderne,  Michaud, 1826

A lire : Ferenc Tóth, « François baron de Tott (1733-1793) et ses mémoires », Annuaire de l'École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques [En ligne], 141 | 2011, mis en ligne le 22 février 2011, URL : http://ashp.revues.org/1043