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Page 1 sur 2 Jean-Alexandre Vaillant, républicain romantique et fervent, installé
depuis plus de deux ans à Istanbul, décrit comment les Français
d'Istanbul ont vécu la révolution de 1848. Il y fait un portrait partisan de la société française dans la capitale ottomane et termine
son mémoire plein d'envolées lyriques, par des
considérations sur la Russie, le plus grand ennemi de l'Empire ottoman
à cette époque.
Question d'Orient. Les Français
à Constantinople. La Turkie et la Russie. Mémoire lu à
la Société orientale de France le 28 juillet 1848
Président du comité d'initiative,
arborateur du drapeau de la République à
Constantinople, je crois de mon devoir de publier les faits survenus
entre les Français résidant en cette capitale depuis le
18 mars jusqu'au 17 juin, afin de prouver au monde que notre sublime
devise, trinité régénératrice des
peuples, a trouvé dans leurs coeurs des échos de la
plus vive sympathie, et qu'ils sont animés du désir le
plus fervent de voir triompher et régner sur toute la terre
l'idée sublime renfermée dans ces trois mots : Liberté,
Egalité, Fraternité.
J'ajouterai à ce
récit un aperçu de leur état social, afin que,
le saisissant d'un coup d'oeil, il soit plus facile d'y voir les
souffrances du passé, les besoins du moment, les réformes
de l'avenir ; enfin un mot sur la Russie et la Turquie.
Des
faits survenus entre les Français de Constantinople du 18 mars
au 17 juin.
Si, dans cette première partie, j'entre
dans des détails qui me sont personnels, ce n'est point pour
parler de moi , c'est parce qu'ils importent à l'ensemble, et
que, l'un des principaux acteurs, bien que le moins grand personnage,
je ne pourrais les taire sans ôter à la scène ce
qu'elle peut avoir de piquant. Homme privé, la vérité
m'appartient, et j'aurai le courage de la dire.
Depuis plus de
deux ans à Constantinople, j'y vivais dans l'étude.
Depuis trois mois, j'avais fait remettre au ministre des affaires
étrangères copie d'une grammaire turke qui
m'avait coûté beaucoup de peine. Je comptais sur la
générosité du sultan pour terminer par un voyage
en Asie mon histoire des Bohémiens. J'espérais me
mettre en route dans les premiers jours de mai, et déjà
M. Cor, notre premier drogman, m'avait répondu de tout
l'appui du gouvernement turk, lorsque le 18 mars vint renverser tous
ces plans et m'apporter d'autres espérances.
Vers sept
heures du matin, le Sésostris montrait à Constantinople
le nouveau pavillon de la République, et le commandant
annonçait à M. de Bourqueney, maintenu
provisoirement, qu'il avait ordre de repartir le jour même à
cinq heures du soir.
Sur l'invitation du gouvernement turk, il
voulut bien différer son départ jusqu'au lendemain à
l'heure dite.
Consterné des nouvelles qu'il reçoit
et peut-être des démarches qu'il se voit obligé
de faire ou de laisser faire, M. de Bourqueney ne pense pas et, chose
étrange, personne, pas même son neveu, ne pense, ou ne
veut penser pour lui, à faire arborer le drapeau de la
République.
Quoique enthousiastes, les Français,
pénétrés des sentiments d'ordre et de modération
qui dominent aujourd'hui les masses, répriment les élans
impétueux de leurs coeurs et attendent dans l'espoir que le
jour ne se passera pas sans que le canon de la vedette, en station
dans le port, et un appel de l'ambassadeur ne les invitent à
venir saluer le drapeau d'une révolution d'ordre et de
fraternité.
Rien ne s'étant fait jusqu'à la
nuit, le mécontentement est général, et l'on
s'inquiète des sentiments de l'ambassadeur et de son
entourage. N'y pouvant plus tenir, quelques citoyens prennent
spontanément le parti de venir me trouver dans l'espoir que je
pourrais aviser avec eux au moyen de suppléer au silence de
l'ambassadeur.
J'étais au lit ; réveillé tout
à coup par le mâle refrain de la Marseillaise qu'ils
chantent sous mes fenêtres, je leur fais ouvrir, et ils
entrent.
Nous tenons divan. L'ambassadeur n'a rien fait, me
disent-ils, qu'en pensez-vous? et n'avons-nous rien à faire
?
Vous vous êtes bien adressés, leur ai-je répondu,
car j'attendais depuis longtemps que ce qui arrive arrivât.
Eh
bien ! puisque le grand jour est venu et que nous voulons nous en
montrer dignes, l'ambassadeur n'ayant rien fait, les notables n'osant
rien faire, puisons notre droit des circonstances, constituons-nous
en comité, et décidons que :
1° Pour sauvegarder
l'honneur national, appel sera fait aux Français ;
2°
Des remerciements seront adressés au gouvernement provisoire
;
3° Une souscription sera ouverte en faveur des blessés
;
4° On avisera au moyen de relever les tombes près de
disparaître de deux républicains enterrés au
grand champ des morts à côte de la caserne du Taxim
[Taksim], et dont l'un, Henri Dubois de Lyon, commissaire de la
République à Bucharest, est décédé
ici en adressant ses voeux au ciel pour la prospérité
de la République. »
Cette proposition multiple est
acceptée. En conséquence il est rédigé
pour le lendemain l'acte suivant de convocation :
RÉPUBLIQUE
FRANÇAISE.
Liberté, Fraternité, Egalité.
«
Le comité républîcain siégeant en
permanence au domicile du citoyen Vaillant, derrière le jardin
d'Angleterre, invite le citoyen N. à se rendre au local du
comité à l'effet d'y délibérer sur les
intérêts nationaux, aujourd'hui dimanche à trois
heures de l'après-midi. Péra-Constantinople, 19 mars
1848. Signé Vaillant, président du comité.
»
L'heure étant avancée, la rédaction
de l'adresse est confiée aux soins du président et le
dressement des listes de souscription remis au lendemain.
Le
lendemain 19, dès sept heures du matin, l'appel du comité
était affiché au café de l'Europe, à
l'église Saint-Antoine et à la descente du palais de
France. A neuf heures, le nouveau drapeau était arboré
a l'ambassade et au grand mât de la Vedette , mais sans
cérémonie, sans convocation des Français à
une si belle fête.
Sur les onze heures, quelques jeunes
enthousiastes, surexcités par l'avocat italien Loskio et ayant
à leur tête le Français Dascol, arrivé de
Smyrne le jour même, envahissent la cour du palais de
l'ambassade et exigent de M. de Bourqueney qu'il fasse à
l'instant gratter ou pour le moins couvrir les armes royales. Il est
fait droit à leur demande. Mais l'ambassadeur se plaisant à
voir dans cette démarche l'augure d'un péril imminent
pour sa personne, réclame les secours de la force armée.
En un instant la cour du palais est occupée par des soldats
turks, et des khavass ont l'ordre de cerner les avenues de la salle
du comité.
Ce que voyant, et blessé pour tous les
Français d'une méfiance si injurieuse, le capitaine
Malespina, du département de la Corse, lui en fait des
reproches en termes énergiques :
« M. de Sturmer, lui
dit-il, a dû agir ainsi envers les Italiens qui pouvaient le
chasser du palais de Venise : il est Autrichien ; mais vous,
Français, en agissant ainsi contre des Français, tous
hommes d'ordre, vous prouverez de deux choses l'une, ou que vous avez
des reproches à vous faire, ou que vous êtes mauvais
citoyen. Votre méfiance est une accusation. »
Pendant
ce temps, j'étais à la Porte dans le bureau de
Saïb-Bey, et chez Aali-Pacha, ministre des affaires étrangères.
Ce qui veut dire que j'ignorais complètement ce qui se passait
à Péra et que je n'y étais pour rien. Ma visite
à Aali-Pacha n'avait aucun but politique ; dans la prévision
de ce qui est effectivement arrive, je ne voulais que le prier de se
hâter de présenter mon travail au sultan.
A trois
heures, tous ceux des citoyens prévenus à temps se
trouvant réunis, la séance est ouverte; le drapeau
tricolore illumine la salle.
Le président se lève
et dit :
« Citoyens, nous nous sommes constitués
en comité par le droit que nous donnent les circonstances, et
nous vous avons convoqués à l'effet de délibérer
sur nos intérêts nationaux. Or, notre plus grand intérêt
du moment étant d'envoyer notre commune adhésion et nos
remerciements au gouvernement provisoire de la République,
nous vous invitons à lui exprimer avec nous, pour les rendre
plus forts s'il est possible, les témoignages de notre joie,
les assurances de notre sympathie et notre foi pleine et entière
dans la République. Liberté, Fraternité ,
Égalité ne doivent plus être de vains mots ;
expression du niveau de la race humaine, ils seront bientôt la
devise des peuples comme ils sont celle des citoyens. Vive la
République !!!. » Et l'assemblée de répondre
: Vive la République!
Le calme rétabli, le
citoyen président donne lecture de l'acte suivant :
Aux
citoyens, membres du gouvernement provisoire de la
République.
Liberté, Egalilé, Fraternité!!!
«
Citoyens,
Les citoyens français résidant à
Constantinople ont reçu avec des transports d'allégresse
la nouvelle des généreux efforts du peuple de Paris
pour renverser le gouvernement qui depuis dix-sept ans pesait sur la
France. Ils applaudissent à leur triomphe, et regrettent de
n'avoir pu partager avec eux les dangers de cette lutte mémorable
qui, cette fois du moins, garantit à jamais le bonheur du pays
et l'affranchissement des peuples.
Le caractère des héros
de la lutte, les noms illustres des membres du gouvernement
provisoire, les actes déjà émanes de leur
sagesse, tout leur va au coeur, tout les transporte, tout leur
inspire une confiance sans bornes, tout leur garantit un glorieux
avenir.
Recevez donc, citoyens, pour vous et le peuple de Paris,
les témoignages d'admiration, de sympathie et de
reconnaissance des citoyens soussignés, etc. »
Des
acclamations de délire répondent à cette lecture
de l'adresse. Cependant, avant de la signer, le citoyen Segond ayant
mis en question la légalité du comité, le
président dit : « Point de chicane ! Nous ne nous
imposons pas, mais quand personne n'agissait, il nous a fallu agir,
et vous ne pouvez nous blâmer d'avoir fait ce que vous
reprochez aux notables et à l'ambassadeur, ce que vous
regrettez vous-même de n'avoir pas fait. »
Le citoyen
Pavlaki ayant osé dire qu'on l'avait attiré dans un
guet-apens, l'assemblée se soulève et crie : A la porte
! Mais le président, renseigné sur ce citoyen, ne
voyant au contraire dans cette insulte qu'un prétexte à
l'effet de jeter le désordre dans l'assemblée et par là
d'enlever aux hommes de coeur le mérite de la spontanéité
et d'anéantir même, s'il était possible, tout
moyen de manifestation, se lève et dit :
« Qu'il
reste, citoyens, l'insulte retombera sur lui quand je vous aurai fait
part de ce qui s'est passé de midi à deux heures entre
certains citoyens dits notables et moi. Ces citoyens, camarilla de
l'ambassade, feignant de craindre quelque scandale, ont essayé
de me détourner de toute manifestation. J'ignorais alors ce
qui s'était passé de neuf heures à midi. L'un
d'eux, Jacques Alléon, banquier du gouvernement,m'ayant dit :
- « Qu'exigez-vous ? Le pavillon a été arboré
en présence des notables. - Et qu'appelez-vous notables? lui
ai-je répondu. Les plus riches ? Moi j'appelle ainsi les plus
gens de bien. » Le citoyen Verrollot, d'ailleurs bon
républicain, ayant ajouté : « Mais que
comptez-vous faire ? L'ambassadeur est maintenu. Il ne vous
appartient pas d'empiéter sur ses pouvoirs. - Je maudis
l'usurpation, ai-je répondu, et je sais respecter le malheur ;
mais quand depuis huit ans je subis la conséquence de mes
principes, je veux, aujourd'hui qu'ils triomphent, saluer et bénir
une révolution quî me décharge du poids de fer
qui pesait sur ma tête, je veux inviter les Français à
signer une adresse au gouvernement provisoire, et je ne vois rien en
cela qui puisse porter atteinte au pouvoir de l'ambassadeur, ou
blesser les convenances sociales. M. de Bourqueney est royaliste, je
suis républicain, mais tous deux nous sommes hommes et
Français. Puissé-je pouvoir compter sur sa générosité
comme il peut compter sur la mienne ! »
Enfin le citoyen
Durand cherchant à me faire entendre que tout ceci portait
ombrage au gouvernement local, qu'il était à craindre
qu'il ne fît exporter les Français et moi le premier : «
Quant à moi, lui ai-je répondu, j'y suis fait ; quant
aux autres, qu'ils se rassurent ; nous ne sommes pas en 1828, et ils
n'ont rien à craindre tant qu'ils ne s'occupent que de leurs
affaires. Désabusez-vous donc, vous-même, et croyez que
Reschid-Pacha est trop sage et connait trop bien son pays et
la France pour vouloir le premier faire injure en nous à la
République. » Et comme il ajouta : Mais êtes-vous
sûr d'avoir assez d'influence sur les esprits pour les
contenir, j'ai dit : De tous les Français habitant
Constantinople, je n'en connais bien que trois ou quatre ; je compte
donc moins sur mon influence que sur leur bon sens, et ils en
ont.
Vous l'avez donc compris, citoyens, toutes ces insinuations,
aussi bien que les paroles qui viennent de soulever notre
indignation, n'étaient elles-mêmes qu'un guet-apens à
l'effet de faire dire que la grande nouvelle du nouvel état
des choses dans la mère patrie n'avait trouvé aucun
écho dans les coeurs français à Constantinople,
mais cela ne sera pas dit. On voulait enlever tout résultat à
notre spontanéité, mais cela ne sera pas fait.
»
Quelques citoyens refusant de signer, les uns à
cause de certaines expressions selon eux trop fortes, les autres à
cause de l'illégalité prétendue du comité,
le président dit
Que le bien rassemble
Tous gens au
coeur droit;
Peu de bons ensemble
Font plus qu'on ne croit.
« N'épiloguons pas ; à 600 lieues de la
patrie les vaincus d'un mois sont pour nous les vaincus d'aujourd'hui
; ne discutons pas. Il est quatre heures et demie, le bateau part à
cinq. Signons ! Signez, si le comité a été assez
heureux pour exprimer vos sentiments. Plus tard, vous procéderez
à l'élection de plus dignes que nous. »
En un
instant l'acte est couvert des signatures de tous les membres de
l'assemblée, moins neuf.
Le citoyen Paret, trésorier
du comité, est délégué auprès du
commandant du Sésostris à l'effet de le lui remettre
ès-mains sur reçu.
La souscription ouverte en faveur
des blessés monte dans cette seule journée à
plus de 6,000 piastres (1,500 fr.). Ainsi tout s'était passé
dans l'ordre.
Il n'est peut-être pas mal a propos de
rappeler ici un fait dont je n'eus connaissance que le 24 suivant. Ce
jour même 19, une lettre anonyme et riche à dessein de
fautes d'orthographe, avait été expédiée
au grand amiral, Halil-Pacha. - Connaissez-vous V. ? demanda
Halil à un Français de ma connaissance, son employé.
- Sans doute, il est mon ami, répond le citoyen G. - Quel
homme est-ce ? dit Halil. - Un homme d'étude et de paix,
réplique G. - Et d'où le connaissez-vous ? - De chez un
défunt ami, le sien depuis dix-huit ans et le beau-frère
du chancelier de France. - Ali ! fait Halil ; eh bien! lisez. Et il
lui présente la lettre, et G., n'y voyant qu'un tissu
d'infâmies, n'a pas le courage de la finir. - Si cette lettre,
répond-il, était signée, je tenterais de
défendre un ami, mais elle ne l'est pas, et Notre altesse n'y
peut lire comme moi qu'une lâcheté. - Vous avez raison,
réplique Halil, et je sais d'où elle vient.
Pour
moi, qu'elle vînt d'un de mes amis de l'ambassade russe, ou de
quelqu'autre officine diplomatique, j'étais peu soucieux de le
savoir.
[Révocation de l'ambassadeur]
Le bateau du 24
ayant apporté la révocation de M. de Bourqueney et de
son neveu, et le 26 le chargé d'affaires de France ayant donné
signe de vie en convoquant les Français à un service
funèbre en l'honneur des victimes de février, le
citoyen président du comité d'initiative, n'ayant plus
rien à sauvegarder, se démet spontanément de ses
fonctions.
Le 15 mai, les citoyens Paret et Vaillant se rendent
auprès du citoyen charge d'affaires à l'effet de savoir
de lui ce qu'il pensait faire pour la réception de
l'ambassadeur de la République. Les dispositions prises par le
citoyen chargé d'affaires ne leur paraissant pas convenables,
le citoyen Vaillant prend sur lui d'adresser aux Dardanelles la
lettre suivante au général Aupick, ministre
plénipotentiaire de la République française près
la sublime Porte.
« Général ,
«
Votre caractère personnel, votre grade, votre arme sont aux
Français résidant à Constantinople un sûr
garant de l'heureux choix que la République a fait en vous
pour l'y représenter. Aussi vous attendent-ils avec la plus
vive impatience pour la saluer dans votre personne et vous témoigner
a vous-même toutes leurs sympathies. Mais hier, comme je
demandais à M. Cor ce qu'il comptait faire à ce sujet,
s'il appellerait tous les Français à l'effet de vous
recevoir en corps au lieu de vous les présenter par fournées
selon l'antique usage, usage blessant par ses catégories de
notables de haut et petit commerce, M. Cor m'a répondu qu'il
vous avait écrit aux Dardanelles, vous invitant à vous
rendre à Thérapia sans vous arrêter, vu que
n'ayant pas vos lettres de créances, il pourrait ne pas vous
convenir d'habiter le palais de Péra, où d'ailleurs il
n'y a pas de lit. Or, Thérapia étant à quatre
lieues de la ville, il arrivera précisément ce que ma
démarche auprès de M. Cor avait pour but d'éviter,
savoir : que tout le monde n'ayant opportunément ni le temps,
ni l'argent pour s'y rendre, vous vous trouverez circonvenu par les
notables, comme il en a toujours été. Vous m'avez
compris, général, et je puis vous assurer que si vous
ne vous sentiez pas trop fatigué du voyage, les Français
seraient heureux de vous voir monter à leur tête au
palais de Péra, afin d'y recevoir leurs salutations et leurs
voeux. Vous verriez alors s'il vous convient d'aller vous reposer à
Thérapia. La vieille diplomatie n'aurait su se passer de lit
de plumes, mais la politique et le génie savent dormir tout
bottes. - Cette lettre n'a d'autre but, général, que de
mettre en fait parmi renaître les Français résidant
à Constantinople notre sublime devise : Liberté,
Fraternité, Égalité. J'ai l'honneur d'être,
etc. »
Le 29, la nouvelle se répandant que le
citoyen ambassadeur a jeté l'ancre à Top-hana, et
personne ne se trouvant là qui imprime la marche d'une
manifestation digne de la République et de son représentant,
le comité, remplit son devoir en allant lui présenter à
bord ses félicitations et ses voeux. Seul, le citoyen Vaillant
dut s'affliger d'être obligé de s'abstenir pour rester
conséquent avec sa lettre du 17 mai.
[Le nouvel ambassadeur]
Le 30 a été pour
tous les Français un jour de bonheur et de fête, un jour
d'envie pour les ennemis de la France, et pour moi un jour de délire
intime qui ne s'exprimait que par le sourire. Je me sentais renaître
et grandir à la voix d'un vieux soldat qui n'avait jamais
douté des sentiments nobles et généreux des
enfants du peuple, qui nous montrait en lui la France grande et
respectée et dont le langage, à la fois mâle et
fort comme son épée, sincère et tendre comme
celui d'un ami, m'émut au point que je sortis des rangs pour
lui serrer la main et lui dire au nom de tous : Bravo, général
!
Jamais ambassadeur n'avait été si magnifiquement
reçu. Les saluts n'avaient pas eu lieu entre la Mouette et les
forts, mais, à cela près, il fut fait tout ce qu'il fut
possible au divan de laisser faire. Le général aborda
et descendit à l'échelle des ambassadeurs. Le corps des
Français l'y attendait sur deux rangs en habit de fête.
Dès qu'il mit pied à terre, il fut salué des
cris : Vive la République ! vive l'ambassadeur ! Il marcha
précédé des tchaouches turks, ayant à sa
droite madame la générale appuyée au bras de M.
le chargé d'affaires. Derrière lui venaient ses
aides-de-camps et les officiers français au service de la
Porte en grand uniforme. Après eux suivaient les Français,
les protégés et une foule innombrable de Grecs,
d'Arméniens, d'Israélites, en sorte que le cortège
s'allongeait et se tortillait comme un serpent de l'échelle de
Top-hana au palais de France. On y entra par le jardin. Un assez
grand nombre d'étrangers purent pénétrer dans la
grande salle et y être témoins de ce qui y fut dit.
M.
le chargé d'affaires ayant présenté les Français
à l'ambassadeur, le général leur parla en ces
termes :
« Citoyens, je vous remercie de l'honorable accueil
que vous me faites; croyez que pour ma part j'avais hâte de me
trouver au milieu de vous. Un agréable pressentiment
m'occupait depuis mon départ de France et me récréait
sur les mers; il me disait : N'importe où te conduira la
fortune, tu y verras saluer, tu y entendras bénir la
République. Citoyens, je m'estime heureux de pouvoir vous dire
que ce pressentiment ne m'a point trompé. Vieux soldat,
n'exigez pas de moi de longs discours, mon éloquence est dans
mon épée, mais cette épée, consacrée
au service de la patrie, saura, si la patrie l'ordonne, défendre
les intérêts du vertueux peuple ottoman qui marche avec
nous dans la voie des réformes, et le trône du généreux
sultan qui les prépare et les fait exécuter. »
Ces
laconiques paroles, prononcées énergiquement et
vivement senties par l'assemblée, sont accueillies des cris de
vive la République. « Oui, reprend l'ambassadeur en
étendant ses mains sur l'assemblée, vive la patrie,
vive l'indépendance, vive la République !!! Maintenant,
citoyens, je dois vous en prévenir, obligé de résider
à Thérapia, je ne pourrais pour le moment entendre ceux
d'entre vous qui auraient à me parler d'affaires, mais d'ici
quelques jours je vous ferai savoir le jour et l'heure qu'il me sera
permis de vous accorder. Et puis je ne suis pas seul, la digne
compagne de ma vie, qui n'a pas craint de me suivre encore dans cette
mission, se fera un vif plaisir de recevoir les dames qui voudront
bien l'honorer de leur visite. » Je parle de ce dernier fait,
parce que jamais ambassadeur n'avait ainsi parlé, parce qu'il
est à Constantinople plus important qu'on ne le pense, tout
jusqu'à ce jour y ayant été accordé à
l'argent et rien au mérite.
L'assemblée allait se
retirer lorsque le secrétaire du comité, Carol d'Anel,
s'écrie: « Pardon, général, j'aurais deux
mots a dire de la part du comité républicain. »
Et il donne lecture d'une pièce dans laquelle sont exprimés
les désirs de voir réprimer les abus dont s'était
rendue coupable l'administration du gouvernement déchu.
Le
général promet que des désirs si justes et
exprimés en termes si nobles et si chaleureux ne seront pas
perdus, qu'il y sera l'ait droit. La plus vive satisfaction brille
alors sur tous les visages, et chacun se dit : « Le règne
du bon plaisir est passé ! Le général Aupick est
l'homme qu'il nous faut ; il est l'homme de la République; il
a la droiture du bon citoyen et l'énergie du vieux soldat. »
Puis l'assemblée s'écoule en répétant le
refrain de Théodore Tubini, jeune garçon de douze ans,
élève des Lazaristes :
Le traitant est à
bas, il fait avec sa clique ;
Frères, embrassons-nous !
vive la République!
Malheureusement les trois mots de
notre devise, quoique faciles à comprendre, sont généralement
mal entendus. Les uns expliquent le mot liberté : le droit de
faire ce qu'on veut, les autres tout ce qu'on a la force de faire ;
en sorte que pour les uns et pour les autres la violence est la
liberté. C'est ainsi que l'entendaient encore quelques
Français à Constantinople ; mais l'ambassadeur ne tarda
pas à les détromper en leur enseignant que la liberté
est le droit de faire non encore tout ce que la loi ne défend
pas, mais tout, excepté ce qu'elle devrait défendre ;
et voici à quelle occasion : Certains d'entre eux, moyennant
une pension de 300 à 500 p. mensuelles, s'étaient faits
les prête-noms de cabaretiers greco-ioniens, protégés
anglais, et travaillaient avec ceux-ci dans un sordide intérêt
à l'abrutissement des Turks par les spiritueux de tous genres,
comme les Anglais entretiennent celui des Chinois avec l'opium, et
les Boïers Moldaves celui de leurs paysans avec le rak de
prunes. Or, vu la réserve que les Turks se sont faite dans le
traité de commerce, vu la mesure de police qui interdit la
vente des spiritueux dans la partie turke de Constantinople,
c'est-à-dire dans l'ancienne ville, vu que le commerce en est
libre partout ailleurs, le nouvel ambassadeur a signifié aux
Français qui feraient ce honteux trafic l'ordre de fermer
boutique et de vider les lieux en trois jours.
Cet acte de
justice, qui, de la part de M. de Bourqueney, eut été
pris pour un acte de faiblesse, n'est considéré, au
contraire, que comme un acte de vigueur qui laisse suffisamment à
entendre ce que, du reste, le général Aupick n'a pas
manqué de dire, qu'il n'agirait pas avec moins de fermeté
s'il s'agissait de réclamer les droits d'un de ses nationaux.
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