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Les Français à Constantinople. La Turkie et la Russie, 1848 Version imprimable Suggérer par mail
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Les Français à Constantinople. La Turkie et la Russie, 1848
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Jean-Alexandre Vaillant, républicain romantique et fervent, installé depuis plus de deux ans à Istanbul, décrit comment les Français d'Istanbul ont vécu la révolution de 1848. Il y fait un portrait partisan de la société française dans la capitale ottomane et termine son mémoire plein d'envolées lyriques, par des considérations sur la Russie, le plus grand ennemi de l'Empire ottoman à cette époque.

Question d'Orient. Les Français à Constantinople. La Turkie et la Russie. Mémoire lu à la Société orientale de France le 28 juillet 1848

Président du comité d'initiative, arborateur du drapeau de la République à Constantinople, je crois de mon devoir de publier les faits survenus entre les Français résidant en cette capitale depuis le 18 mars jusqu'au 17 juin, afin de prouver au monde que notre sublime devise, trinité régénératrice des peuples, a trouvé dans leurs coeurs des échos de la plus vive sympathie, et qu'ils sont animés du désir le plus fervent de voir triompher et régner sur toute la terre l'idée sublime renfermée dans ces trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité.
J'ajouterai à ce récit un aperçu de leur état social, afin que, le saisissant d'un coup d'oeil, il soit plus facile d'y voir les souffrances du passé, les besoins du moment, les réformes de l'avenir ; enfin un mot sur la Russie et la Turquie.

Des faits survenus entre les Français de Constantinople du 18 mars au 17 juin.
Si, dans cette première partie, j'entre dans des détails qui me sont personnels, ce n'est point pour parler de moi , c'est parce qu'ils importent à l'ensemble, et que, l'un des principaux acteurs, bien que le moins grand personnage, je ne pourrais les taire sans ôter à la scène ce qu'elle peut avoir de piquant. Homme privé, la vérité m'appartient, et j'aurai le courage de la dire.
Depuis plus de deux ans à Constantinople, j'y vivais dans l'étude. Depuis trois mois, j'avais fait remettre au ministre des affaires étrangères copie d'une grammaire turke qui m'avait coûté beaucoup de peine. Je comptais sur la générosité du sultan pour terminer par un voyage en Asie mon histoire des Bohémiens. J'espérais me mettre en route dans les premiers jours de mai, et déjà M. Cor, notre premier drogman, m'avait répondu de tout l'appui du gouvernement turk, lorsque le 18 mars vint renverser tous ces plans et m'apporter d'autres espérances.
Vers sept heures du matin, le Sésostris montrait à Constantinople le nouveau pavillon de la République, et le commandant annonçait à M. de Bourqueney, maintenu provisoirement, qu'il avait ordre de repartir le jour même à cinq heures du soir.
Sur l'invitation du gouvernement turk, il voulut bien différer son départ jusqu'au lendemain à l'heure dite.
Consterné des nouvelles qu'il reçoit et peut-être des démarches qu'il se voit obligé de faire ou de laisser faire, M. de Bourqueney ne pense pas et, chose étrange, personne, pas même son neveu, ne pense, ou ne veut penser pour lui, à faire arborer le drapeau de la République.
Quoique enthousiastes, les Français, pénétrés des sentiments d'ordre et de modération qui dominent aujourd'hui les masses, répriment les élans impétueux de leurs coeurs et attendent dans l'espoir que le jour ne se passera pas sans que le canon de la vedette, en station dans le port, et un appel de l'ambassadeur ne les invitent à venir saluer le drapeau d'une révolution d'ordre et de fraternité.
Rien ne s'étant fait jusqu'à la nuit, le mécontentement est général, et l'on s'inquiète des sentiments de l'ambassadeur et de son entourage. N'y pouvant plus tenir, quelques citoyens prennent spontanément le parti de venir me trouver dans l'espoir que je pourrais aviser avec eux au moyen de suppléer au silence de l'ambassadeur.
J'étais au lit ; réveillé tout à coup par le mâle refrain de la Marseillaise qu'ils chantent sous mes fenêtres, je leur fais ouvrir, et ils entrent.
Nous tenons divan. L'ambassadeur n'a rien fait, me disent-ils, qu'en pensez-vous? et n'avons-nous rien à faire ?
Vous vous êtes bien adressés, leur ai-je répondu, car j'attendais depuis longtemps que ce qui arrive arrivât.
Eh bien ! puisque le grand jour est venu et que nous voulons nous en montrer dignes, l'ambassadeur n'ayant rien fait, les notables n'osant rien faire, puisons notre droit des circonstances, constituons-nous en comité, et décidons que :
1° Pour sauvegarder l'honneur national, appel sera fait aux Français ;
2° Des remerciements seront adressés au gouvernement provisoire ;
3° Une souscription sera ouverte en faveur des blessés ;
4° On avisera au moyen de relever les tombes près de disparaître de deux républicains enterrés au grand champ des morts à côte de la caserne du Taxim [Taksim], et dont l'un, Henri Dubois de Lyon, commissaire de la République à Bucharest, est décédé ici en adressant ses voeux au ciel pour la prospérité de la République. »
Cette proposition multiple est acceptée. En conséquence il est rédigé pour le lendemain l'acte suivant de convocation :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Liberté, Fraternité, Egalité.
« Le comité républîcain siégeant en permanence au domicile du citoyen Vaillant, derrière le jardin d'Angleterre, invite le citoyen N. à se rendre au local du comité à l'effet d'y délibérer sur les intérêts nationaux, aujourd'hui dimanche à trois heures de l'après-midi. Péra-Constantinople, 19 mars 1848. Signé Vaillant, président du comité. »

L'heure étant avancée, la rédaction de l'adresse est confiée aux soins du président et le dressement des listes de souscription remis au lendemain.
Le lendemain 19, dès sept heures du matin, l'appel du comité était affiché au café de l'Europe, à l'église Saint-Antoine et à la descente du palais de France. A neuf heures, le nouveau drapeau était arboré a l'ambassade et au grand mât de la Vedette , mais sans cérémonie, sans convocation des Français à une si belle fête.
Sur les onze heures, quelques jeunes enthousiastes, surexcités par l'avocat italien Loskio et ayant à leur tête le Français Dascol, arrivé de Smyrne le jour même, envahissent la cour du palais de l'ambassade et exigent de M. de Bourqueney qu'il fasse à l'instant gratter ou pour le moins couvrir les armes royales. Il est fait droit à leur demande. Mais l'ambassadeur se plaisant à voir dans cette démarche l'augure d'un péril imminent pour sa personne, réclame les secours de la force armée. En un instant la cour du palais est occupée par des soldats turks, et des khavass ont l'ordre de cerner les avenues de la salle du comité.
Ce que voyant, et blessé pour tous les Français d'une méfiance si injurieuse, le capitaine Malespina, du département de la Corse, lui en fait des reproches en termes énergiques :
« M. de Sturmer, lui dit-il, a dû agir ainsi envers les Italiens qui pouvaient le chasser du palais de Venise : il est Autrichien ; mais vous, Français, en agissant ainsi contre des Français, tous hommes d'ordre, vous prouverez de deux choses l'une, ou que vous avez des reproches à vous faire, ou que vous êtes mauvais citoyen. Votre méfiance est une accusation. »
Pendant ce temps, j'étais à la Porte dans le bureau de Saïb-Bey, et chez Aali-Pacha, ministre des affaires étrangères. Ce qui veut dire que j'ignorais complètement ce qui se passait à Péra et que je n'y étais pour rien. Ma visite à Aali-Pacha n'avait aucun but politique ; dans la prévision de ce qui est effectivement arrive, je ne voulais que le prier de se hâter de présenter mon travail au sultan.
A trois heures, tous ceux des citoyens prévenus à temps se trouvant réunis, la séance est ouverte; le drapeau tricolore illumine la salle.

Le président se lève et dit :

« Citoyens, nous nous sommes constitués en comité par le droit que nous donnent les circonstances, et nous vous avons convoqués à l'effet de délibérer sur nos intérêts nationaux. Or, notre plus grand intérêt du moment étant d'envoyer notre commune adhésion et nos remerciements au gouvernement provisoire de la République, nous vous invitons à lui exprimer avec nous, pour les rendre plus forts s'il est possible, les témoignages de notre joie, les assurances de notre sympathie et notre foi pleine et entière dans la République. Liberté, Fraternité , Égalité ne doivent plus être de vains mots ; expression du niveau de la race humaine, ils seront bientôt la devise des peuples comme ils sont celle des citoyens. Vive la République !!!. » Et l'assemblée de répondre : Vive la République!

Le calme rétabli, le citoyen président donne lecture de l'acte suivant :

Aux citoyens, membres du gouvernement provisoire de la République.
Liberté, Egalilé, Fraternité!!!
« Citoyens,
Les citoyens français résidant à Constantinople ont reçu avec des transports d'allégresse la nouvelle des généreux efforts du peuple de Paris pour renverser le gouvernement qui depuis dix-sept ans pesait sur la France. Ils applaudissent à leur triomphe, et regrettent de n'avoir pu partager avec eux les dangers de cette lutte mémorable qui, cette fois du moins, garantit à jamais le bonheur du pays et l'affranchissement des peuples.
Le caractère des héros de la lutte, les noms illustres des membres du gouvernement provisoire, les actes déjà émanes de leur sagesse, tout leur va au coeur, tout les transporte, tout leur inspire une confiance sans bornes, tout leur garantit un glorieux avenir.
Recevez donc, citoyens, pour vous et le peuple de Paris, les témoignages d'admiration, de sympathie et de reconnaissance des citoyens soussignés, etc. »
Des acclamations de délire répondent à cette lecture de l'adresse. Cependant, avant de la signer, le citoyen Segond ayant mis en question la légalité du comité, le président dit : « Point de chicane ! Nous ne nous imposons pas, mais quand personne n'agissait, il nous a fallu agir, et vous ne pouvez nous blâmer d'avoir fait ce que vous reprochez aux notables et à l'ambassadeur, ce que vous regrettez vous-même de n'avoir pas fait. »
Le citoyen Pavlaki ayant osé dire qu'on l'avait attiré dans un guet-apens, l'assemblée se soulève et crie : A la porte ! Mais le président, renseigné sur ce citoyen, ne voyant au contraire dans cette insulte qu'un prétexte à l'effet de jeter le désordre dans l'assemblée et par là d'enlever aux hommes de coeur le mérite de la spontanéité et d'anéantir même, s'il était possible, tout moyen de manifestation, se lève et dit :
« Qu'il reste, citoyens, l'insulte retombera sur lui quand je vous aurai fait part de ce qui s'est passé de midi à deux heures entre certains citoyens dits notables et moi. Ces citoyens, camarilla de l'ambassade, feignant de craindre quelque scandale, ont essayé de me détourner de toute manifestation. J'ignorais alors ce qui s'était passé de neuf heures à midi. L'un d'eux, Jacques Alléon, banquier du gouvernement,m'ayant dit : - « Qu'exigez-vous ? Le pavillon a été arboré en présence des notables. - Et qu'appelez-vous notables? lui ai-je répondu. Les plus riches ? Moi j'appelle ainsi les plus gens de bien. » Le citoyen Verrollot, d'ailleurs bon républicain, ayant ajouté : « Mais que comptez-vous faire ? L'ambassadeur est maintenu. Il ne vous appartient pas d'empiéter sur ses pouvoirs. - Je maudis l'usurpation, ai-je répondu, et je sais respecter le malheur ; mais quand depuis huit ans je subis la conséquence de mes principes, je veux, aujourd'hui qu'ils triomphent, saluer et bénir une révolution quî me décharge du poids de fer qui pesait sur ma tête, je veux inviter les Français à signer une adresse au gouvernement provisoire, et je ne vois rien en cela qui puisse porter atteinte au pouvoir de l'ambassadeur, ou blesser les convenances sociales. M. de Bourqueney est royaliste, je suis républicain, mais tous deux nous sommes hommes et Français. Puissé-je pouvoir compter sur sa générosité comme il peut compter sur la mienne ! »

Enfin le citoyen Durand cherchant à me faire entendre que tout ceci portait ombrage au gouvernement local, qu'il était à craindre qu'il ne fît exporter les Français et moi le premier : « Quant à moi, lui ai-je répondu, j'y suis fait ; quant aux autres, qu'ils se rassurent ; nous ne sommes pas en 1828, et ils n'ont rien à craindre tant qu'ils ne s'occupent que de leurs affaires. Désabusez-vous donc, vous-même, et croyez que Reschid-Pacha est trop sage et connait trop bien son pays et la France pour vouloir le premier faire injure en nous à la République. » Et comme il ajouta : Mais êtes-vous sûr d'avoir assez d'influence sur les esprits pour les contenir, j'ai dit : De tous les Français habitant Constantinople, je n'en connais bien que trois ou quatre ; je compte donc moins sur mon influence que sur leur bon sens, et ils en ont.
Vous l'avez donc compris, citoyens, toutes ces insinuations, aussi bien que les paroles qui viennent de soulever notre indignation, n'étaient elles-mêmes qu'un guet-apens à l'effet de faire dire que la grande nouvelle du nouvel état des choses dans la mère patrie n'avait trouvé aucun écho dans les coeurs français à Constantinople, mais cela ne sera pas dit. On voulait enlever tout résultat à notre spontanéité, mais cela ne sera pas fait. »
Quelques citoyens refusant de signer, les uns à cause de certaines expressions selon eux trop fortes, les autres à cause de l'illégalité prétendue du comité, le président dit

Que le bien rassemble
Tous gens au coeur droit;
Peu de bons ensemble
Font plus qu'on ne croit.


« N'épiloguons pas ; à 600 lieues de la patrie les vaincus d'un mois sont pour nous les vaincus d'aujourd'hui ; ne discutons pas. Il est quatre heures et demie, le bateau part à cinq. Signons ! Signez, si le comité a été assez heureux pour exprimer vos sentiments. Plus tard, vous procéderez à l'élection de plus dignes que nous. »
En un instant l'acte est couvert des signatures de tous les membres de l'assemblée, moins neuf.
Le citoyen Paret, trésorier du comité, est délégué auprès du commandant du Sésostris à l'effet de le lui remettre ès-mains sur reçu.
La souscription ouverte en faveur des blessés monte dans cette seule journée à plus de 6,000 piastres (1,500 fr.). Ainsi tout s'était passé dans l'ordre.
Il n'est peut-être pas mal a propos de rappeler ici un fait dont je n'eus connaissance que le 24 suivant. Ce jour même 19, une lettre anonyme et riche à dessein de fautes d'orthographe, avait été expédiée au grand amiral, Halil-Pacha. - Connaissez-vous V. ? demanda Halil à un Français de ma connaissance, son employé. - Sans doute, il est mon ami, répond le citoyen G. - Quel homme est-ce ? dit Halil. - Un homme d'étude et de paix, réplique G. - Et d'où le connaissez-vous ? - De chez un défunt ami, le sien depuis dix-huit ans et le beau-frère du chancelier de France. - Ali ! fait Halil ; eh bien! lisez. Et il lui présente la lettre, et G., n'y voyant qu'un tissu d'infâmies, n'a pas le courage de la finir. - Si cette lettre, répond-il, était signée, je tenterais de défendre un ami, mais elle ne l'est pas, et Notre altesse n'y peut lire comme moi qu'une lâcheté. - Vous avez raison, réplique Halil, et je sais d'où elle vient.
Pour moi, qu'elle vînt d'un de mes amis de l'ambassade russe, ou de quelqu'autre officine diplomatique, j'étais peu soucieux de le savoir.

[Révocation de l'ambassadeur]
Le bateau du 24 ayant apporté la révocation de M. de Bourqueney et de son neveu, et le 26 le chargé d'affaires de France ayant donné signe de vie en convoquant les Français à un service funèbre en l'honneur des victimes de février, le citoyen président du comité d'initiative, n'ayant plus rien à sauvegarder, se démet spontanément de ses fonctions.
Le 15 mai, les citoyens Paret et Vaillant se rendent auprès du citoyen charge d'affaires à l'effet de savoir de lui ce qu'il pensait faire pour la réception de l'ambassadeur de la République. Les dispositions prises par le citoyen chargé d'affaires ne leur paraissant pas convenables, le citoyen Vaillant prend sur lui d'adresser aux Dardanelles la lettre suivante au général Aupick, ministre plénipotentiaire de la République française près la sublime Porte.

« Général ,
« Votre caractère personnel, votre grade, votre arme sont aux Français résidant à Constantinople un sûr garant de l'heureux choix que la République a fait en vous pour l'y représenter. Aussi vous attendent-ils avec la plus vive impatience pour la saluer dans votre personne et vous témoigner a vous-même toutes leurs sympathies. Mais hier, comme je demandais à M. Cor ce qu'il comptait faire à ce sujet, s'il appellerait tous les Français à l'effet de vous recevoir en corps au lieu de vous les présenter par fournées selon l'antique usage, usage blessant par ses catégories de notables de haut et petit commerce, M. Cor m'a répondu qu'il vous avait écrit aux Dardanelles, vous invitant à vous rendre à Thérapia sans vous arrêter, vu que n'ayant pas vos lettres de créances, il pourrait ne pas vous convenir d'habiter le palais de Péra, où d'ailleurs il n'y a pas de lit. Or, Thérapia étant à quatre lieues de la ville, il arrivera précisément ce que ma démarche auprès de M. Cor avait pour but d'éviter, savoir : que tout le monde n'ayant opportunément ni le temps, ni l'argent pour s'y rendre, vous vous trouverez circonvenu par les notables, comme il en a toujours été. Vous m'avez compris, général, et je puis vous assurer que si vous ne vous sentiez pas trop fatigué du voyage, les Français seraient heureux de vous voir monter à leur tête au palais de Péra, afin d'y recevoir leurs salutations et leurs voeux. Vous verriez alors s'il vous convient d'aller vous reposer à Thérapia. La vieille diplomatie n'aurait su se passer de lit de plumes, mais la politique et le génie savent dormir tout bottes. - Cette lettre n'a d'autre but, général, que de mettre en fait parmi renaître les Français résidant à Constantinople notre sublime devise : Liberté, Fraternité, Égalité. J'ai l'honneur d'être, etc. »

Le 29, la nouvelle se répandant que le citoyen ambassadeur a jeté l'ancre à Top-hana, et personne ne se trouvant là qui imprime la marche d'une manifestation digne de la République et de son représentant, le comité, remplit son devoir en allant lui présenter à bord ses félicitations et ses voeux. Seul, le citoyen Vaillant dut s'affliger d'être obligé de s'abstenir pour rester conséquent avec sa lettre du 17 mai.

[Le nouvel ambassadeur]
Le 30 a été pour tous les Français un jour de bonheur et de fête, un jour d'envie pour les ennemis de la France, et pour moi un jour de délire intime qui ne s'exprimait que par le sourire. Je me sentais renaître et grandir à la voix d'un vieux soldat qui n'avait jamais douté des sentiments nobles et généreux des enfants du peuple, qui nous montrait en lui la France grande et respectée et dont le langage, à la fois mâle et fort comme son épée, sincère et tendre comme celui d'un ami, m'émut au point que je sortis des rangs pour lui serrer la main et lui dire au nom de tous : Bravo, général !
Jamais ambassadeur n'avait été si magnifiquement reçu. Les saluts n'avaient pas eu lieu entre la Mouette et les forts, mais, à cela près, il fut fait tout ce qu'il fut possible au divan de laisser faire. Le général aborda et descendit à l'échelle des ambassadeurs. Le corps des Français l'y attendait sur deux rangs en habit de fête. Dès qu'il mit pied à terre, il fut salué des cris : Vive la République ! vive l'ambassadeur ! Il marcha précédé des tchaouches turks, ayant à sa droite madame la générale appuyée au bras de M. le chargé d'affaires. Derrière lui venaient ses aides-de-camps et les officiers français au service de la Porte en grand uniforme. Après eux suivaient les Français, les protégés et une foule innombrable de Grecs, d'Arméniens, d'Israélites, en sorte que le cortège s'allongeait et se tortillait comme un serpent de l'échelle de Top-hana au palais de France. On y entra par le jardin. Un assez grand nombre d'étrangers purent pénétrer dans la grande salle et y être témoins de ce qui y fut dit.
M. le chargé d'affaires ayant présenté les Français à l'ambassadeur, le général leur parla en ces termes :
« Citoyens, je vous remercie de l'honorable accueil que vous me faites; croyez que pour ma part j'avais hâte de me trouver au milieu de vous. Un agréable pressentiment m'occupait depuis mon départ de France et me récréait sur les mers; il me disait : N'importe où te conduira la fortune, tu y verras saluer, tu y entendras bénir la République. Citoyens, je m'estime heureux de pouvoir vous dire que ce pressentiment ne m'a point trompé. Vieux soldat, n'exigez pas de moi de longs discours, mon éloquence est dans mon épée, mais cette épée, consacrée au service de la patrie, saura, si la patrie l'ordonne, défendre les intérêts du vertueux peuple ottoman qui marche avec nous dans la voie des réformes, et le trône du généreux sultan qui les prépare et les fait exécuter. »
Ces laconiques paroles, prononcées énergiquement et vivement senties par l'assemblée, sont accueillies des cris de vive la République. « Oui, reprend l'ambassadeur en étendant ses mains sur l'assemblée, vive la patrie, vive l'indépendance, vive la République !!! Maintenant, citoyens, je dois vous en prévenir, obligé de résider à Thérapia, je ne pourrais pour le moment entendre ceux d'entre vous qui auraient à me parler d'affaires, mais d'ici quelques jours je vous ferai savoir le jour et l'heure qu'il me sera permis de vous accorder. Et puis je ne suis pas seul, la digne compagne de ma vie, qui n'a pas craint de me suivre encore dans cette mission, se fera un vif plaisir de recevoir les dames qui voudront bien l'honorer de leur visite. » Je parle de ce dernier fait, parce que jamais ambassadeur n'avait ainsi parlé, parce qu'il est à Constantinople plus important qu'on ne le pense, tout jusqu'à ce jour y ayant été accordé à l'argent et rien au mérite.
L'assemblée allait se retirer lorsque le secrétaire du comité, Carol d'Anel, s'écrie: « Pardon, général, j'aurais deux mots a dire de la part du comité républicain. » Et il donne lecture d'une pièce dans laquelle sont exprimés les désirs de voir réprimer les abus dont s'était rendue coupable l'administration du gouvernement déchu.
Le général promet que des désirs si justes et exprimés en termes si nobles et si chaleureux ne seront pas perdus, qu'il y sera l'ait droit. La plus vive satisfaction brille alors sur tous les visages, et chacun se dit : « Le règne du bon plaisir est passé ! Le général Aupick est l'homme qu'il nous faut ; il est l'homme de la République; il a la droiture du bon citoyen et l'énergie du vieux soldat. » Puis l'assemblée s'écoule en répétant le refrain de Théodore Tubini, jeune garçon de douze ans, élève des Lazaristes :

Le traitant est à bas, il fait avec sa clique ;
Frères, embrassons-nous ! vive la République!

Malheureusement les trois mots de notre devise, quoique faciles à comprendre, sont généralement mal entendus. Les uns expliquent le mot liberté : le droit de faire ce qu'on veut, les autres tout ce qu'on a la force de faire ; en sorte que pour les uns et pour les autres la violence est la liberté. C'est ainsi que l'entendaient encore quelques Français à Constantinople ; mais l'ambassadeur ne tarda pas à les détromper en leur enseignant que la liberté est le droit de faire non encore tout ce que la loi ne défend pas, mais tout, excepté ce qu'elle devrait défendre ; et voici à quelle occasion : Certains d'entre eux, moyennant une pension de 300 à 500 p. mensuelles, s'étaient faits les prête-noms de cabaretiers greco-ioniens, protégés anglais, et travaillaient avec ceux-ci dans un sordide intérêt à l'abrutissement des Turks par les spiritueux de tous genres, comme les Anglais entretiennent celui des Chinois avec l'opium, et les Boïers Moldaves celui de leurs paysans avec le rak de prunes. Or, vu la réserve que les Turks se sont faite dans le traité de commerce, vu la mesure de police qui interdit la vente des spiritueux dans la partie turke de Constantinople, c'est-à-dire dans l'ancienne ville, vu que le commerce en est libre partout ailleurs, le nouvel ambassadeur a signifié aux Français qui feraient ce honteux trafic l'ordre de fermer boutique et de vider les lieux en trois jours.
Cet acte de justice, qui, de la part de M. de Bourqueney, eut été pris pour un acte de faiblesse, n'est considéré, au contraire, que comme un acte de vigueur qui laisse suffisamment à entendre ce que, du reste, le général Aupick n'a pas manqué de dire, qu'il n'agirait pas avec moins de fermeté s'il s'agissait de réclamer les droits d'un de ses nationaux.



 
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