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Catégorie : Relations franco-turques
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Un beau projet plurilingue et pluriculturel initié par le marseillais Henri Cayol , imprimeur français installé à Istanbul. La revue ne connut malheureusement qu'un seul numéro paru en 1852.

Journal asiatique de Constantinople. Recueil mensuel de mémoires et d'extraits relatifs à la philologie, à l'histoire générale, à l'archéologie, à la géographie, aux sciences et aux arts des nations orientales et asiatiques en général, et principalement des nations qui ont habité ou habitent l'empire ottoman ; rédigé par plusieurs savants orientaux et européens orientalistes dirigé et publié par Henri Cayol. Tome Ier, n° 1, janvier 1852. Constantinople, Imprimerie orientale d'Henri Cayol.

96 pages, planches

Sommaire

Extrait de la préface

Un Journal Asiatique publié à Constantinople paraîtra peut-être au premier abord une chose hasardée aux yeux de beaucoup de personnes. Nous avouerons que nous avons nous même partagé longtemps cette crainte, mais nous avons cru qu'enfin il était temps de commencer cette publication, dont nous nourrissions l'idée depuis une douzaine d'années. Les éléments scientifiques existant dans le pays qui peuvent servir de matériaux au journal sont nombreux parmi les nationalités et les fragments de nations qui vivent dans l'empire. Nous sommes en rapport avec beaucoup de personnes qui sont dans la cas de traiter des questions importantes et qui nous aideront de leurs travaux. Voilà pour les éléments indigènes propres au pays. Mais il faut tenir compte aussi des Européens qui, transplantés ici pour des affaires locales, se trouvent par état ou par goût dans le cas de s'occuper d'études orientales. Depuis l'envoi d'ambassades européennes près la Sublime Porte, leur résidence fixe et l'établissement de nombreuses maisons de commerce, le nombre des européens, bien que variable, a toujours été assez grand dans le pays. Ces éléments réunis seront, nous l'espérons, plus que suffisants : ils sont capables d'alimenter et d'assurer le succès de cette publication; nous sommes intimement persuadés que les personnes qui nous ont promis leur collaboration ne nous feront pas défaut, nous en avons l'assurance et nous avons droit d'y compter. Les Orientaux, travailleront en cela pour le progrès de ce pays et le stimulant qui les pousse à se mettre sur le rang des Européens et à mériter leurs « suffrages nous parait être du meilleur augure. Désormais les Turcs, les Grecs, les Arméniens et toutes les autres populations de l'Empire tendent à se confondre dans une nationalité commune qui doit grandir sous l'égide d'un gouvernement unique, bien qu'appelé à régner sur des croyances diverses. La loi civile, devenue égale pour tous, rendra les droits de chacun égaux et fera disparaître cet antagonisme qui était jusqu'à ces derniers temps un obstacle à toute amélioration. Ce qui s'est fait ailleurs peut se réaliser ici ; le moyen âge n'a-t-il pas eu en Europe ses rigueurs et ses aberrations ? Les juifs et les hérétiques n'ont-ils pas eu à souffrir des traitements et des persécutions qu'on se refuserait à croire, si l'histoire ne les avait racontés et appuyés de témoignages irrécusables ? Donc la progrès réalisé ailleurs est réalisable ici et la voie de réformes et d'instruction qui se développe tous les jours davantage dans toutes les classes y conduira, tout le démontre, en beaucoup moins d'années qu'il n'en a fallu dans plus d'un pays civilisé de l'Europe. C'est sous tous ces points de vue que les Ottomans et les Orientaux qui s'occupent d'études et de publications travailleront au progrès général de leur pays.

Quant aux Européens instruits et orientalistes résidants ou voyageurs qui pourront contribuer au Journal Asiatique de Constantinople, il serait superflu de faire ressortir ce que le résultat de leurs travaux peut amener de bien pour le pays et de dire quels sont les motifs qui peuvent les engager à y coopérer. L'instruction solide résultant de l'éducation européenne, l'esprit de jugement et de critique aujourd'hui si avancé et si défini, le désir d'investigations scientifiques toujours plus actif; et puis les idées de civilisation, qui maintenant ont pénétré profondément les esprits européens et qui les guident à s'en servir non pas seulement pour leur propre usage et leur intérêt particulier, mais encore dans leur essence vraie, philanthropique et divine qui fait qu'on voudrait pouvoir infiltrer ces mêmes idées bienfaisantes de civilisation chez tous l'es hommes qui en définitive sont nos frères; toutes ces causes, qu'on sent bien mieux qu'on ne peut définir et qui sont le vrai motif de l'intérêt qu'on porte à l'Orient, seront plus que suffisantes pour les engager à coopérer activement à la publication de recherches et d'études utiles, sous tous ces rapports, à l'humanité toute entière.

Au surplus la diversité des objets qui pourront être traités dans ce journal permettra une grande variété de matières, et donnera accès à un grand nombre de collaborateurs.

Tout ce a qui rapport aux langues parlées actuellement dans l'Empire Ottoman, comme le Turc, l'Arabe, le Persan, le Grec, l'Arménien, le Kurde, plusieurs langues slaves, le Vaslaque, etc, etc; ou bien à celles qui y ont été en usage dans les temps anciens, comme l'Hébreu et les autres langues sémitiques, le Grec hellénique et ses nombreux dialectes, les langues Assyrienne, Médique et Babylonienne, le Copte et tant d'autres peu connues et même oubliées, pourront être dans ce recueil l'objet d'articles spéciaux.

Les Antiquités, principalement celles des localités de l'Empire, occuperont une place marquante dans ce recueil. Et quel est le pays qui pourrait en présenter des vestiges aussi étendus et aussi intéressants ? C'est une tâche utile que de faire revivre par des recherches suivies et des explications laborieusement élucidées des monuments qui étaient perdus ou inexpliqués. Par eux, nous pouvons mieux connaître les peuples qui ont vécu avant nous et qui bien souvent ont possédé des sciences et pratiqué des arts à un degré supérieur à celui de notre temps. C'est sauver quelques débris de ces naufrages nombreux dans lesquels une foule de nations ont péri et qui, malgré le vif éclat de puissance et même de science qu'elles ont répandu à leur époque, n'ont presque laissé d'autres traces que celles qui restent écrites sur quelque pierre» que le temps d'un jour à l'autre peut détruire. On conçoit donc combien peuvent être intéressantes ces publications d'antiquités, dont l'Europe est avide et dont les recherches des voyageurs témoignent journellement. Ce sera là le moyen de publier dans le pays même les antiquités existant dans l'intérieur et de ne plus en laisser l'exploitation exclusive aux étrangers qui, il faut le dire, n'ont pas toujours agi dans l'intérêt de la science et des monuments eux-mêmes.

La numismatique offre aussi un genre d'antiquités des plus intéressants. Chaque jour la terre nous rend ce que les temps anciens avaient confié à son sein et nous voyons dans ces petits monuments, vrais témoignages historiques, des indications qui viennent éclaircir des faits douteux, en révéler de nouveaux et même quelquefois en détruire d'erronés. Ainsi nous insérerons dans l'occasion les pièces nouvelles et rares appartenant à la numismatique grecque et romaine, puis nous soignerons davantage celles des dynasties musulmanes de tous les pays et de toutes les époques et enfin nous donnerons une attention toute particulière à la série des monnaies et des médailles de l'Empire Ottoman, qui, entre toutes ces catégories, figurera au premier rang dans ce recueil.

La collection des monnaies turques a excité depuis bien long­temps notre zèle et à cet égard nous pouvons nous féliciter de jouir du grand avantage de pouvoir examiner à loisir les monnaies nombreuses et variées d'une des plus illustres et des plus anciennes dynasties régnantes, d'abord dans notre collection particulière, puis dans d'autres encore, plus importantes qui se sont formées dans ce pays et auxquelles nous avons été appelés à donner nos soins. Les monnaies de l'époque primitive Ottomane, se perdent dans le style des pièces coufiques et par conséquent, outre l'intérêt historique, elles offrent, encore, dans leur forme irrégulière, et dans l'écriture d'un autre âge, cet attrait d'antiquité dont les collections de pièces tout à fait modernes sont privées. L'étendue des possessions ottomanes et le grand nombre d'ateliers monétaires qui ont concouru à fournir le numéraire de l'Empire Ottoman aux diverses époques, contribueront à rendre la publication de cette série aussi intéressante que curieuse.

La littérature, la philosophie et les sciences en général de tous les peuples qui ont vécu ou qui vivent en Orient, le compte-rendu des publications locales, quelquefois l'histoire naturelle, et même les productions curieuses des pays Orientaux, les notions géographiques et la politique aussi comme dans ses rapports avec la législation, l'économie et l'administration, gouvernementales pourront y être traités ; dans l'occasion, mais sans s'y occuper des détails des faits politiques journaliers.

L'influence qu'ont eue sur le développement de l'esprit humain et sur les destinées du Monde en général les travaux scientifiques et littéraires des peuples anciens, et la diffusion des connaissances qui en était résultée chez la plupart des peuples même occidentaux, sont là pour prouver, l'utilité des recherches et des travaux sur ces matières.

Laissant de côté pour le moment l'Asie, l'Égypte, la Phénicie et les autres nations de ces époques reculées, jetons un coup d'oeil rapide, sur celles dont l'influence a été plus directe et dont les effets se sont fait sentir d'une manière plus efficace et plus durable.

La Grèce, en s'initiant aux sciences par l'Asie et l'Egypte, s'était bien vite assimilé ces notions, tout en les façonnant à son type, qu'elle sut conserver propre en l'empreignant de son esprit. De plus, comprenant qu'il y avait là une mission providentielle, elle s'était servie de toute l'activité de son commerce pour répandre des connaissances chez tous les peuples avec lesquels elle fut plus ou moins en contact.

Les Latins, dont la langue n'était qu'un dialecte rude des nombreuses formes pélasgiques anciennes, en étendant leur domination sur toute l'Europe et sur presque tout l'Orient, firent du bien à quelques parties arriérées de l'Occident, qu'ils élevèrent jusqu'à un certain niveau, mais ils nuisirent d'une manière fâcheuse à l'Orient. C'est à partir de leurs conquêtes que la décadence se manifesta, produite par l'ignorance des arts, les spoliations des proconsuls, la cessation de l'influence conservatrice des gouvernements locaux, dans des pays désormais devenus provinces éloignées d'un centre au delà des mers; toutes causes probablement calculés par un Sénat habile et astucieux pour affaiblir et mieux façonner au joug des peuples nouvellement soumis.

Mais ces causes de dissolution sociale agissant aussi contre l'état lui même, comme les mauvaises passions qui tuent, finirent par gangréner l'empire romain jusqu'au coeur et le livrèrent en quelques siècles, morceau par morceau, à la merci des peuples barbares. Là commence pour l'Europe ce moyen âge qui n'a bien profité qu'aux peuples du nord, en leur permettant de se façonner aux restes de la civilisation de ce temps, dont l'abaissement était leur oeuvre. Du reste cette époque fut pour l'Europe un temps de sommeil intellectuel, où la science et l'organisation sociale étaient à l'état léthargique, et dont les nations ne devaient sortir qu'à l'aide de rayons lumineux reflétés de nouveau par l'Orient.

La renaissance des lettres et des sciences en Occident provint de plusieurs causes actives mais lentes, suivant le génie de cette époque. Ce furent, le contact produit avec l'Orient, soit par les croisades, soit par le commerce ; puis l'imprimerie dont l'idée première, on le sait bien aujourd'hui, est venue, de l'Asie; ensuite la migration d'un bon nombre de savants grecs qui transportèrent en Occident une foule de connaissances qui s'étaient conservées en Orient, vérité que nos travaux ultérieurs feront paraître dans tout son jour; et puis encore les relations avec les Arabes d'Espagne. Sur ce dernier point, lorsque tout le monde est d'accord là-dessus, est-il besoin de répéter que des notions importantes, sources du progrès scientifiques en astronomie, en physique et dans beaucoup d'autres branches, ont pris naissance par l'intelligence et la traduction, au moyen âge, des livres arabes que l'Espagne possédait. Chose remarquable : c'est lorsque l'Europe se préparait à tirer tant de profit de cette initiation de l'esprit de fanatisme, toujours plus fort et animé d'un accès, hélas malheureux, prenait à coeur de détruire tous les monuments écrits d'un peuple qui leur léguait, en s'éloignant, une masse du connaissances qui devaient plus tard si bien fructifier ! Il semble que la providence, avare en général de ses dons, l'est encore plus en fait de sciences. Ne dirait on pas que si d'une main elle répand abondamment les bienfaits des connaissances et de la civilisation, de l'autre elle reprend et mesure ses dons, et qu'assimilant l'instruction et le progrès de l'esprit à la nourriture et au développement physiques, elle ne laisse prendre au monde intellectuel que la part de connaissances qui doit suffire à son époque ?

Quant aux sciences religieuses, nous pourrons nous en occuper lorsqu'il s'agira de l'historique simple de faits ou même de détails relatifs aux cultes anciens ; mais nous nous garderons bien d'aborder les questions brûlantes encore pour le pays, des croyances actuelles qui ont divisé non seulement l'Orient avec l'Occident, mais même l'Orient lui-même en tant de fractions qu'il est presque impossible de les compter.

Nous bannirons donc toutes les questions de ce genre qui amèneraient des polémiques toujours inutiles, sinon dangereuses. Ainsi loin d'exciter les esprits à la division dans les croyances, nous aurons toujours en vue l'union et la paix. Nous nous rattacherons toujours à cette idée grande, universelle et nécessaire de l'amour de Dieu et de l'humanité.

Nous nous rappellerons toujours que ce double précepte doit marcher uni et qu'il ne peut se scinder sans conduire à deux erreurs également, funestes qui seraient : le fanatisme dans le développement outré et exclusif du dogme et du culte, ou bien l'oubli de la religion et les excès qui en résulteraient dans le développement trop mondain de l'ordre extérieur.

La première de ces erreurs, le fanatisme, a fait son temps, comme chacun sait, et l'Orient, dans la tolérance qu'il met en pratique depuis longues années, est bien aussi avancé que tout autre pays du monde. La seconde, le développement matériel de l'humanité, offre en Orient une phase plus consolante même qu'ailleurs, parce que les idées religieuses y sont plus vivaces. Les esprits y sont habitués à une sagesse de conduite qui étonne même les étrangers. La population musulmane de l'intérieur possède encore, suivant le rapport d'une quantité de voyageurs européens, ces vertus domestiques qu'on désigne sous le nom de patriarcales ; et les chrétiens de différents cultes, attachés sincèrement à leurs croyances, remplissant leurs devoirs religieux et civils avec la plus grande exactitude, apprennent de plus en plus, sous les auspices d'un gouvernement juste et paternel, à se respecter mutuellement et à vivre pacifiquement ensemble ; c'est la charité mise en pratique suivant l'esprit est la lettre de la loi.

Puis, entre les autres études qui viendront prendre place dans notre recueil, nous donnerons un soin spécial à celles relatives à l'histoire de l'Orient. Pour les peuples les plus anciens qui ont cessé d'exister, tels que quelques-uns de la race sémitique et autres de cette époque reculée, ou qui se sont transformés comme les anciens Persans, et les Egyptiens, on ne peut guère espérer de rencontrer des ouvrages relatifs à leur histoire, mais il est bien possible qu'un monument inconnu vienne l'éclairer d'un nouveau jour. De notre côté nous nous croirons heureux si notre recueil peut faciliter la solution de ces questions ardues et aider les savants qui s'en occu­pent à trouver le complément des explications de ces anciens monuments, dont la délucidation peut compter comme une des plus belles conquêtes modernes de l'esprit humain.

Pour ce qui a rapport à l'histoire des peuples qui existent encore et qui vivent dans l'Empire Ottoman, leur histoire liée à celle des temps modernes doit nous engager à faire les recherches les plus suivies, et bien qu'il soit difficile de retrouver des documents pour leur histoire primitive, du moins à partir de certaines époques déterminées, les livrer, historiques existants parvenus jusqu'à nous, nous donnent presque, la certitude de pouvoir tôt ou tard combler les lacunes qui se font encore sentir. Nous parlons ici en général de toutes les nationalités vivant dans l'Empire Ottoman. Tout le monde sait qu'un ancien proverbe en porte le nombre jusqu'à 72 1/2 et bien que cette quantité soit fort exagérée, il n'en montre pas moins l'idée qu'on se fait d'un nombre grand et indéfini de nations y vivant ensemble. Cependant, quoique l'histoire de tous entre dans le but général de notre recueil, vu l'état d'instruction de quelques-unes de ces populations, comme des Bulgares, des Albanais et autres, ces classes, bien que tout aussi intéressantes ethnographiquement parlant, ne pourront fournir que peu et rarement des sujets d'études historiques Nous dirigerons nos efforts principaux sur les histoires des nations qui, par le nombre de leurs populations, l'importance de leurs gouvernements, et l'étendue de leurs possessions, ont occupé la plume de beaucoup d'historiens et chez qui les documents nombreux qui ont existé font espérer d'en rencontrer de perdus et d'inconnus.

Nous devons citer en en premier lieu, et suivant l'ordre des temps, les sources grecques helléniques, comme étant la littérature la plus ancienne de ces pays ; puis les histoires de l'Empire byzantin qui, dans ses premières époques, était bien encore cet Empire romain qui s'appelait le monde, mais qui ne tarda pas à s'affaiblir considérablement, se transforma et a fini par ne former dans son ensemble que quelques provinces de l'Empire Ottoman.Puis, les histoires des Arabes, leurs rapides et surprenantes conquêtes, l'histoire du Khalifat à Damas et à Bagdad, la formation de ce nombre si considérable de Dynasties, leurs luttes continuelles et la dispersion de la plupart d'entr'elles par l'établissement, à leur place, de l'imposante Puissance Ottomane, qui régit ses vastes provinces depuis les bords de l'Adriatique et du Danube, jusqu'aux mers de l'Inde et aux montagnes intérieures de l'Afrique.

C'est principalement dans les branches des histoires musulmanes qu'il y a le plus à faire, non seulement pour dé. couvrir ce qui est égaré, mais encore pour mettre en ordre et publier tout ce qui existe inédit. Mais, nous l'avouons, c'est ici surtout que se fait sentir l'insuffisance des efforts d'un seul homme ; et si nous offrons nos services pour des publications semblables, ce n'est pas que nous les croyions d'une exécution facile à réaliser dans les conditions voulues, mais c'est parce que nous croyons qu'un succès assuré en suivrait l'exécution. La publication des historiens Byzantins, qui a tant honoré le gouvernement de Louis XIV, faite avec la traduction latine par des savants compétents, fut accueillie à cette époque avec la plus grande faveur eh bien ! le monde savant attend depuis longtemps une publication semblable à l'égard des peuples musulmans.

Elle pourrait se diviser en deux branches principales : l'une, la plus ancienne, est celle qui a rapport à l'établissement de l'Islamisme, au Khalifat et finit à la destruction de la Dynastie des Abassides à la prise de Bagdad par Hulagou l'an 656 de l'hégire. Ensuite, comme complément, il faudrait y joindre l'histoire de toutes les Dynasties musulmanes, depuis l'origine jusqu'à cette époque, et de plus, comme prolégomènes à. cette époque historique, il faudrait y admettre if l'exemple de la plupart des auteurs orientaux, les notions relatives à l'histoire pro islamique. Cette période, que l'on fait remonter aux premières époques du Monde, contient à ne pas, en douter des mythes et des légendes dont beaucoup ne sont pas d'accord avec les idées reçues, mais sièrait il bien de les rejeter à priori, lorsqu'elles peuvent contenir une foule de traditions vraies que la critique, aidée des élucidations de la science et des découvertes journalières, pourra peut être plus tard démêler et réhabiliter en partie ?

L'autre branche des histoires musulmanes touche encore de plus près aux études locales, c'est celle qui embrasse la généralité de l'histoire turque, dont les chroniques et les documents, de toute espèce forment une masse de renseignements du plus haut, intérêt. Bien que les premiers âges de cette puissante monarchie, n'aient pas reçu tous les développements historiques que des auteurs contemporains auraient pu lui donner, cependant plusieurs historiens s'en sont occupés assez tôt pour ne pas laisser perdre le souvenir de tous les faits primitifs de cette époque toute chevaleresque de l'établissement et de l'agrandissement de l'Empire. Lorsque les Sultans, se furent ensuite affermis solidement par la prise de Constantinople, ils chargèrent officiellement, un écrivain du soin de rédiger des annales et dès lors les faits historiques en en leurs enregistrements réguliers et continuent à être transcrits même de nos jours. Indépendamment de cette charge officielle, un grand nombre d'autres auteurs ont écrit des histoires générales ou particulières et même partielles qui font, connaître une grande quantité de faits.

M. de Hammer, pour composer sa belle histoire de l'Empire Ottoman, a eu l'heureuse idée de recueillir autant qu'il a pu tous les historiens, les géographes, les livres de lois, les pièces d'état et une quantité d'autres ouvrages relatifs à l'histoire Ottomane il a pu en former une collection, importante qui, achetée ensuite par le gouvernement Autrichien, et déposée, pour le bien de la science à la bibliothèque Impériale de Vienne, est devenue accessible aux savants. Il est bien possible d'augmenter encore cette collection: des ouvrages rares que cet orientaliste n'a pu se procurer, malgré ses soins et ses recherches, existent ici dans des dépôts publics ou privés ; ils pourraient devenir plus tard, ainsi que tout ce qui est encore inédit, l'objet de cette publication bien désirable.

En attendant, que la réalisation d'un pareil voeu, que nous appelons de toutes nos forces et sur laquelle nous reviendrons, puisse s'effectuer soit par ordre du gouvernement qui en chargerait une commission, soit par une société libre qui se formerait dans ce but, nous poursuivrons dans notre journal la publication des recherches historiques, que Messieurs nos collaborateurs Orientaux et Orientalistes nous communiqueront eh fait d'études sur les ouvrages nombreux et rares qui existent dans les bibliothèques de l'Orient. Ces dépôts, comme on sait, sont en grand nombre et bien qu'ils aient été visités cent fois par des voyageurs, ils offrent et offriront encore longtemps de grands sujets de recherches, parce que ce ne sont pas là des matières qui puissent s'épuiser de sitôt,. A part quelques savants qui ont prolongé leur séjour dans ce but, la plupart des voyageurs qui les ont visités ou manquaient de connaissances spéciales, ou se con­tentaient de prendre le titre de quelques ouvrages en pas­sant, sans en approfondir le contenu. Une foule de causes contribuent encore bien souvent à tenir ignorés dans ces bibliothèques des livres intéressants. Cela se voit journellement en Europe, malgré le soin avec lequel les livres sont examinés : un titre manquant ou fautif, un traité placé à la suite d'un autre, etc., contribuent quelquefois à laisser ignorer longtemps le contenu d'ouvrages très précieux. Citons aussi la classe des livres dits Medjmou'a c'est à dire recueils, terme générique donné à des sortes d'albums, livres de notes, extraits d'auteurs, choix de poésies, etc., où l'on rencontre des choses extrêmement curieuses et le plus souvent inattendues. Le goût de ces livres bizarres, parmi lesquels il ne s'en trouve pas deux qui se ressemblent, est très répandu chez les Turcs. Chaque bibliothèque publique en possède un bon nombre, et il n'est, pas d'effendi lettré qui n'en ait déjà dans sa bibliothèque et ne forme aussi par lui-même, selon son goût et ses études, quelqu'un de ces recueils.

Ainsi pour l'Orient l'étude de l'histoire dans toute sa généralité, c'est-à-dire celle de tout son passé, histoire des annales, histoire de l'art, histoire de la philosophie, histoire de la littérature, tout est intéressant, tout est essentiel, tout est vital pour lui. Ce n'est que par l'étude de cette histoire générale que l'Orient apprendra à se connaître lui même, il ne fait encore que s'en douter. Les peuples de l'Orient ont tous eu, tour à tour, un passé brillant de gloire et de science. Ce qu'ils ont été, ils peuvent le devenir encore ; le bienfait d'un gouvernement éclairé et d'une éducation forte peut les rame­ner à ce point de science et de bien être, et l'Orient, nous le croyons, est destiné à cette réalisation. Mais il y arrivera par l'étude approfondie de son passé, ce n'est que lorsqu'il saura bien ce qu'il a été, qu'il se sera rendu maître de ses connaissances anciennes en les polissant au Progrès du jour, qu'il pourra redevenir savant et glorieux comme aux beaux temps de son antiquité. C'est à aider à ce résultat que nous espérons que ce journal pourra être de quelque secours.

Pour nous, au moment où nous commençons la publication d'une oeuvre pareille, après en avoir expliqué le but et les moyens, si on nous demande quels sont nos titres scientifiques, quelles seront nos fonctions, quelle sera notre part dans les travaux sus-énoncés, nous répondrons que nous ne pourrons que peu par nous même en fait de science, mais nous avons une volonté ferme de travailler au progrès de l'Orient, nous poursuivrons ce but avec persévérance, en tâchant de servir de lien, entre les savants orientaux et les Européens orientalistes, en nous présentant à eux avec notre imprimerie, ce puissant moyen d'instruction, comme un centre commun où viendront affluer les efforts de quelques-uns pour se refléter sur tous. Nous les dirigerons d'après une expérience résultant de bonnes études, d'un peu de criterium s'appuyant sur un long séjour dans le pays et sur la connaissance, de ses besoins, et puis de beaucoup d'amour pour l'Orient, que, nous considérons comme une nouvelle patrie. Aussi, nous regardons cette mission que nous nous donnons comme une oeuvre toute de charité, qui devra dorénavant, occuper toute notre vie, et c'est à son exécution que nous allons en consacrer tout le restant. Puissent nos voeux se réaliser; puissent l'Orient et l'Occident se comprendre de plus en plus ; laisser tomber, nous le répétons, les derniers restes des rivalités qui jusques dans ces der­niers temps, avaient empêché la réalisation d'une alliance sincère, et s'établir cette unité de vues et d'idées scientifiques, philosophiques et philanthropiques qui doit la cimenter et la rendre permanente. Au reste nous croyons le temps bien choisi ; l'Occident est on ne peut mieux disposé, l'Orient possède un souverain, dont les efforts secondés par, le concours de ministres intelligents tendent à favoriser fortement le progrès en toutes choses. Ces circonstances sont déjà un fait providentiel qui assure pour un, avenir très prochain la réalisation, de ce double, bienfait si désiré de voir l'Orient régénéré établir une paix et une entente durables avec l'Occident.