Castellane
parle de deux personnages importants pour la politique étrangère
française : Saïd-effendi qui fut ambassadeur en France et dont il
souligne et explique l'ingratitude, et Bonneval devenu Ahmet Pacha. Le
secrétaire d'état aux affaires étrangères a envoyé une lettre que
Castellane doit remettre à Bonneval. Mais celui-ci est malade (il meurt
le 23 mars 1747).
Dépêche de l'ambassadeur de Castellane au
ministre des affaires étrangères (Puysieux), en date du 23 mars 1747
(11 réblul-éwel 1160).
Nous avons ajouté les intertitres.
Depuis la lettre, monsieur, que j'ai eu
l'honneur de vous écrire le 27 du mois passé, par la voie de Venise,
j'ai reçu les duplicata des trois dépêches dont vous m'avez honoré les
30 novembre, 9 et 26 décembre passé, avec la lettre particulière que
vous m'avez adressée pour l'homme en question ; c'est M. le comte de
Montaigu, qui me les a fait parvenir avec la lettre du 1er février,
arrivée le 20 de ce mois. Je présume que les originaux sont sur un des
deux bâtiments que nous attendons ici depuis longtemps. Je vais,
monsieur, avoir l'honneur de répondre aux réflexions que les dépêches
renferment, en vous informant de deux événements qui vous frapperaient
sans doute davantage, si mes précédentes relations ne vous avaient déjà
convaincu que les personnes sur qui vous faisiez ici le plus de fond
n'étaient pas à beaucoup près aussi essentielles au succès de nos vues
qu'on peut avoir tâché de vous le persuader. Je parle de Saïd-Éffendi et du comte de Bonneval.
Le premier a été déposé de la charge de Kiaya, qui a été donnée au
Tschaouch-Bachi, et le second est tombé dans une léthargie mortelle,
qu'on attribue à une goutte remontée. Je savais depuis quelque temps
que le grand-vézir travaillait à éloigner Saïd-Éffendi de
Constantinople. C'est le 15 de ce mois qu'il a été déposé. Il a regardé
comme une grâce qu'on ne lui ait pas donné les trois queues pour
l'envoyer dans quelque mauvais pachalik, où il aurait bientôt dépensé
ce qu'il a épargné dans le peu de temps qu'il a exercé la charge de
Kiaya. Il est rentré dans l'emploi qu'il avait eu auparavant au bureau
des finances. Comme il reste à Constantinople, il ne serait pas
impossible qu'il s'élevât de nouveau par des intrigues à quelque poste
plus important. Ainsi, je crois de mon devoir, monsieur, de vous dire
ce que j'en pense.
Said-Effendi
Je vous ai marqué,
monsieur, dans ma lettre du 12 septembre, qu'à l'audience du 29 août,
qui m'a été donnée à la campagne, Said-Éffendi ne pouvait s'y trouver ;
il était obligé de rester à la Porte pour suppléer à l'absence du
grand-vézir, ce qui, ajoutai-je, l'a mis fort à son aise ; car la
composition de sa contenance n'aurait pas été pour lui un petit
embarras; dans cette occasion, je tombai dans le cas d'une
amphibologie, qui n'est que trop fréquente dans notre langue, et qui
vous a donné lieu de penser que je voulais parler du grand-vézir,
quoique ces dernières paroles fussent relatives à Saïd-Éffendi. C'est
de lui que je voulais dire qu'il avait été charmé de ne pas se trouver
à cette conférence, parce que, connaissant son caractère timide,
indécis, peu obligeant, et uniquement occupé de lui-même et de sa
fortune, et ayant été témoin que, lorsqu'il fut nommé ambassadeur en France,
il affecta devant le grand-vézir de se faire interpréter ce que je lui
disais, de peur qu'on ne le soupçonnât de savoir le français, et de ne
pas passer pour aussi infidèle que ceux dont il parlait la langue ; je
ne doutais pas qu'il n'eût été embarrassé à composer sa contenance dans
un entretien, où il aurait rougi de se montrer zélé ou ingrat envers la
France : l'un était aussi périlleux dans sa façon de penser que l'autre
était déshonnête. Comme vous paraissez surpris, monsieur, que l'on
puisse former le moindre doute sur la reconnaissance de Saïd-Effendi
envers la France, je dois vous informer à ce sujet de quelques
anecdotes. La première, que Saïd-Effendi, après avoir consumé à Paris,
par des fantaisies et ses caprices, les bienfaits du roi, prévoyant
qu'il retournerait aussi pauvre qu'il était venu, imagina la ressource
d'une donative considérable qui lui était promise, s'il procurait à un
quidam l'emploi de fermier général. Le refus de cette grâce est le
premier sujet de sa rancune, Le second a été l'économie dont on usa
avec lui à Marseille ou, suivant lui, la chambre ne lui donna pas aussi
abondamment qu'il aurait souhaité. Rien de plus injuste que cette façon
de penser; il en a été cependant capable, apparemment par le vif
sentiment de son indigence, qui était telle qu'il ne rapporta de son
ambassade que des colifichets et huit mille piastres d'argent comptant.
Il avait outre cela un beau diamant, dont le roi lui avait fait présent
; mais il lui fut enlevé par le kislar-aga. A la suite de cette
conférence que ce premier eunuque eut dans le sérail avec le sieur de
Laria, ce drogman,en relevant dans la meilleure intention du monde la
générosité dont on avait usé envers Saïd-Effendi, fut la cause
innocente qu'on acheva de le dépouiller. C'est le troisième sujet de la
rancune. Ces faits m'ont été successivement assurés par les personnes
qui avaient le plus de droit à sa confiance, et le dernier entre autres
a été confirmé par M. le comte de Bonneval lui-même ; en sorte que,
bien loin de le regarder comme notre ami, vous pouvez, au contraire,
être persuadé qu'il a oublié tout ce que la France a fait pour lui, et
qu'il est de plus ulcéré contre nous, nonobstant toutes les attentions
que j'ai eues pour lui depuis son retour de France. Aussi, monsieur,
bien loin de me réjouir de sa nomination au poste de Kiaya, je vous
prévins que je l'avais démasqué à la négociation de 1743, et vous
donnai à entendre qu'il nous serait tout au moins inutile, outre sa
timidité naturelle et les motifs de rancune dont je vous ai parlé. Je
savais qu'il avait puisé de M. de Bonneval le préjugé qui a toujours
été un obstacle essentiel à à nos vues ; je veux dire cette prévention
que la France ne veut engager les Turcs dans la guerre que pour s'en
débarraser elle-même, et les sacrifier en faisant sa paix. C'est en
1734, temps auquel Saïd-Effendi et le comte de Bonneval entrèrent dans
nos affaires de Pologne, que les plus modiques inductions du procédé de
la France à la paix de Ryswick furent mises dans tout leur jour, et
qu'on fit échouer les négociations du marquis de Villeneuve, en
exigeant que la France prît des engagements par écrit avec la Porte
pour la continuation de la guerre. C'est à cette école que les Turcs
ont appris à se méfier de nous, et que Saïd-Effendi lui-même a puisé
ses principes, dont il s'est ouvertement expliqué même en cette
occasion, et dont vous avez vu, par la suite de la correspondance du
comte Bonneval avec le sieur Peyssonnel, que ni l'un ni l'autre ne se
sont jamais départis, ayant toujours insisté sur la nécessité
indispensable d'une alliance avec la Porte. J'ai donc prévu, par la
connaissance de toutes les circonstances, l'accomplissement de ce que
je vous avais prédit par mon mémoire du 10 avril 1745, que le système
de la Porte serait constamment de ne pas se brouiller avec ses voisins,
et de tâcher de tirer parti de cette conjecture pour se procurer
quelques avantages de la part de la cour de Vienne, par la voie de la
négociation et non par celle des armes. Vous avez vu en effet,
monsieur, que de toutes les idées que nous avons fournies à la Porte,
aucune n'a pris que celle de retarder la réponse à l'internonce de la
cour de Vienne, en la faisant dépendre de la paix des États de Toscane
avec la Porte : idée qui sert à les trouver conformes au système
pacifique des Turcs, puisqu'elle se lie de plus en plus avec cette
cour, et à diminuer le nombre des corsaires qui troublent la navigation
et le commerce des sujets du Grand-Seigneur ; je ne doute pas que, si
la cour de Vienne voulait faire encore le moindre petit sacrifice du
côté du Banat, la Porte n'acceptât avec plaisir de renouveler et
proroger la trêve de 1739. Je vous ai annoncé tout ceci, monsieur,
nonobstant les nouvelles que nous avions de la paix de Perse, et vous
avez vu en effet que cette paix a été conclue sans que le système de la
Porte ait changé. Tout ce qu'a produit cet inconvénient, c'est qu'il a
coupé court au prétexte dont M. de Bonneval vous amusait pour nourrir
vos espérances, en sorte que, se voyant réduit au pied du mur, il a été
obligé de parler clairement et conformément à la vérité ; du moins
c'est ce qu'il a fait dans les billets dont j'ai eu l'honneur de vous
envoyer copie, ignorant ce qu'il peut vous avoir insinué ailleurs. Ces
détails, monsieur, sans diminuer le regret que vous pouvez avoir à la
confiance qu'on nous avait inspirée pour Saïd-Éffendi et le comte de
Bonneval, pourront contribuer à vous consoler de la mort prochaine de
ce dernier.
Bonneval
Il y a environ deux mois que
le comte de Bonneval fut attaqué d'une fluxion qu'on croit aujourd'hui
avoir été occasionnée par une humeur goutteuse qui s'est jetée sur
l'estomac et la poitrine. Il pensa l'année dernière s'empoisonner par
l'usage du vitriol. Depuis, il a considérablement augmenté son mal, et
l'a rendu passablement incurable par le fréquent usage de miel détrempé
dans l'eau chaude, contre l'avis des médecins, ravivant ensuite cette
boisson par l'usage des liqueurs fortes et spiritueuses. Un régime
extraordinaire lui a procuré des évanouissements qui semblaient les
avant-coureurs d'une apoplexie ; il s'alita, il y a une quinzaine de
jours, et ne s'est plus levé ; depuis, il donna dans un autre travers,
en prenant une quantité extraordinaire d'huile d'amandes douces. Ces
évanouissements étant devenus plus fréquents, il tomba le 17 de ce mois
dans une espèce d'assoupissement, d'où un médecin fort entendu, que
j'ai auprès de moi, secondé de celui qui le sert ordinairement, le
firent revenir; en sorte que le 20 de ce mois, ayant reçu vos dépêches,
et notamment celle par laquelle vous me prescriviez de rendre moi-même
et en main propre celle qui était pour lui, le médecin que je consultai
sur son état, m'assura qu'il y avait de l'amélioration, et que le
malade avait toute la liberté de ses sens. Je vous avoue, monsieur, que
votre intention étant que cette lettre me fût communiquée par M. de
Bonneval, j'aurais fort souhaité dans une pareille circonstance que
vous m'en eussiez envoyé la copie ; car j'aurais pu me dispenser de la
lui remettre pour éviter de compromettre votre secret. J'ai bien senti
tout ce qu'elle avait de critique, puisque cette pièce allait augmenter
le nombre de celles qui sont à la veille de tomber ou entre les mains
des Turcs, ou au pouvoir de personnes peu sûres. Mais enfin, monsieur,
je me dis à moi-même que l'obéissance et l'exécution ponctuelle de vos
ordres étaient le parti le plus raisonnable que j'eusse à prendre,
cette lettre, à laquelle vous me renvoyiez en quelque façon, devant
naturellement renfermer des instructions essentielles. L'ignorance
m'aurait lié les mains et exposé aux reproches de m'être mis dans
l'impossibilité d'exécuter, le comte de Bonneval nous manquant, ce qui
pouvait intéresser le service du roi. J'allais donc le 21 de ce mois
passer la soirée au palais de Naples, qui est à peu de distance de
celui du comte de Bonneval, et je fis confidence au bailli de Majo que
je serais fâché que le comte mourût sans lui avoir donné la consolation
de lui témoigner la part que je prenais à sa situation. Je fis même
agréer à ce ministre de ne pas venir avec moi, à cause de l'incognito
que j'étais bien aise de garder : en quoi mon intention fut de me
conformer à ce que vous m'avez recommandé sur ce point. J'avais, du
reste, fait prévenir le comte de Bonneval de la visite que j'allais lui
rendre. Soliman-Béy, son fils, avait disposé toutes choses pour que
j'entrasse dans sa chambre avec le moins d'éclat qu'il se pourrait. Je
m'y rendis à huit heures, sans flambeau, et sans autre suite que M.
Peyssonnel. Je trouvai le comte ayant entière liberté de son esprit ;
la conversation fut polie et aussi cordiale que la circonstance le
permettait ; mais quand je lui remis votre lettre, il travailla
beaucoup pour la décacheter à cause de sa grande faiblesse : quand elle
fut ouverte, il la remit à M. Peyssonnel pour qu'il en fit la lecture.
En l'ouvrant, on reconnut qu'elle était chiffrée. Eh bien ! me dit le
comte, vous la ferez déchiffrer par M. Peyssonnel ; je lui répondis
qu'elle était d'un chiffre dont lui seul avait la clef. S'il en est
ainsi, dit le comte, je ferai venir demain mon secrétaire Paul, et
Soliman-Béy lui fera déchiffrer la lettre, dont je vous enverrai
l'original et la copie. En sortant, je renvoyai M. Peyssonnel à
Soliman-Béy, qui était resté dans la chambre voisine à celle du malade
pour amuser quelques personnes étrangères qui y étaient ; je le fis
prévenir que j'avais remis une lettre au comte, qu'il trouverait sous
son oreiller, et que par rapport à son importance, il était essentiel
au service qu'il la fît déchiffrer, et qu'il me fît part de son
contenu. Cette précaution était nécessaire, car, quelque temps après,
le comte tomba dans un violent accès de goutte, et depuis lors il est
resté dans une léthargie si complète qu'il ne prend plus d'aliments que
ceux qu'on peut lui administrer avec une cuillère, et ne parle plus. Je
me suis là, monsieur, livré à la discrétion de Soliman-Béy et de Paul
pour le déchiffrement de cette lettre et pour la connaissance de son
contenu.
Soliman-Bey
Soliman-Béy est un Milanais,
apostat, âgé d'environ 45 années, un esprit plus solide que brillant,
attentif, au reste, à ses intérêts et à son avancement, et y
travaillant bien plus par son activité et ses importunités que par la
modération et la discrétion de sa conduite. Il a profité des liaisons
du comte pour se procurer ici des amis et protecteurs ; il exerce
depuis plusieurs années la charge de coumbaradgi-bachi (humbaracı
başı), et vit dans une maison séparée auprès de lui, où il a épousé une
fille unique d'un renégat vénitien. Il n'a pas de grands talents, ni de
connaissances fort étendues, mais comme il est au fait des négociations
du comte, et qu'il peut se faire que le ministère ottoman, à qui il est
connu par ses divers messages, sera bien aise de continuer d'avoir à
Péra une personne à portée d'y puiser des informations sur les affaires
de l'Europe, il y a lieu de croire qu'on le maintiendra à peu près dans
le même état que son père adoptif. C'est donc un homme bon à ménager,
et un canal assez naturel, dans la circonstance présente, pour suppléer
aux démarches que je ne pourrais faire moi-même, sans inconvénient, au
secret; il aurait été inutile de vouloir user de réserve avec lui,
puisqu'il s'est emparé depuis plusieurs jours des papiers du comte
qu'il a mis en lieu de sûreté. Celte opération était nécessaire, car le
sieur Peyssonnel, qui a visité le comte deux fois, fit apercevoir à
Soliman-Bey que le portefeuille ou atlas géographique rempli des
papiers du comte était sur un canapé à la merci de tout le monde. C'est
sur cet avis que Soliman-Béy a ramassé depuis tous les papiers qu'il a
pu trouver. Je ne sais pas positivement où il les a transportés, mais
le sieur Chévrier, chancelier de Naples, m'a fait connaître hier au
soir qu'il avait les plus importants. Ce chancelier est un Genevois qui
doit vous être connu, monsieur, par un mémoire des plus malicieux qu'il
répandit en Suisse, il y a sept à huit ans, contre la politique de la
France, et que la cour jugea capable de faire révolter contre nous les
protestants, en sorte qu'on avait donné des ordres réitérés à M. de
Villeneuve de le faire enlever comme un esprit très-dangereux, quand M.
Finochetti le fit entrer dans les affaires de Naples, où il fit un
voyage et fournit des projets tant qu'on en voulut, car il est fertile
en ce genre. Il en a été récompensé par la place de chancelier de
Naples, à la modicité de laquelle il a suppléé par des douceurs qu'il
trouvait dans la maison du comte, a qui il a été toujours fort attaché.
Déchiffrer la lettre du ministre
C'est à lui que
Soliman-Béy remit, le 12 au soir, la lettre en question à déchiffrer ;
je l'appris par Paul que j'envoyai chez lui le 22 au matin. Chévrier, à
qui Paul me renvoya, et que je fis appeler aussi, me dit qu'il y avait
des fautes qui l'empêchaient de déchiffrer une partie de la lettre ;
qu'il entrevoyait pourtant des avantages personnels qu'on faisait
espérer au comte, et sur lesquels il ne pouvait s'expliquer davantage
jusqu'à ce que le comte revînt dans un état à pouvoir y donner son
aveu, mais qu'il communiquerait, après en avoir pris la permission de
Soliman-Béy, ce qui pouvait concerner le service du roi, celte partie
se trouvant presque entièrement déchiffrée. Il m'apporta, en effet,
hier au soir, l'extrait de cette lettre, dont vous trouverez ci-joint
la copie.
Avant d'entrer dans des réflexions qu'elle peut exiger,
j'ajouterai qu'après la lecture de votre pièce, j'envoyai M. Peyssonnel
chez Soliman-béy pour le remercier de ma part de cette communication,
et lui dire que j'avais bien des raisons de regretter M. de Bonneval,
mais que cette lettre augmentait infiniment mes regrets; qu'au reste,
je souhaitais de trouver des occasions pour contribuer à son
avancement, et que, s'il était dans l'intention de continuer de prêter
ses soins aux intérêts de la France, je serais charmé que la
négociation à laquelle cette lettre était relative, lui fournit un
moyen naturel de se ménager la confidence de la Porte. Soliman,
très-sensible à ce compliment, dit à Peyssonnel qu'il me priait
d'excuser si cette communication avait été imparfaite ; que si le comte
venait en santé, il ne serait peut-être pas si scrupuleux ; qu'à
l'égard de la négociation, il trouvait que le comte, par excès de
confiance pour Saïd-Éffendi, avait un peu négligé le réis-éffendi, qui
n'était pas de ses amis ; que pour lui, il avait été le matin même voir
le ministre, afin de le rendre favorable aux vues qu'il avait de se
faire pourvoir de la charge de coumbaradgi-bachi ; qu'au reste il
n'avait jamais beaucoup aimé à se mêler des affaires d'autrui, mais
qu'il se prêterait pourtant à tout ce que la France pourrait exiger de
lui. Le sieur Peyssonnel lui dit que son éloignement des affaires était
la preuve d'un jugement solide, mais que celle-ci pouvait bien mériter
quelque exception : ce à quoi Soliman n'eut pas de peine de convenir.
Il me reste à observer à présent, monsieur, que les dernières
instructions renfermées tant dans les lettres dont vous m'avez honoré
que dans celles à M. le comte de Bonneval diffèrent des précédentes :
1°
en ce que vous ne demandiez alors que des démonstrations de la part des
Turcs, et qu'à présent vous souhaitez qu'ils agissent réellement et
prennent les armes pour empêcher que la reine de Hongrie ne s'empare de
l'Italie ; et, comme ce point est délicat, vous souhaitez qu'on puisse
l'obtenir, autant qu'il se pourra, par des démarches indirectes et
secrètes. Si Soliman-béy supplée à celles que vous attendiez du comte
de Bonneval, elles seront indirectes ; pour ce qui est de savoir si
elles seront secrètes, vous en jugerez vous-même, monsieur, par tous
les détails dont je vous ai informé sur la façon dont M. le comte de
Bonneval dirigeait cette affaire. Quant à moi, monsieur, je me
conformerai à ce que vous me prescrivez de ne donner aucun mémoire,
nonobstant l'approbation que vous avez donnée à celui qui fit la base
de ma conférence du 29 août avec le grand-vézir.
2° Vous espérez,
monsieur, que les Turcs, par le seul motif de leur propre intérêt,
pourraient entrer dans vos vues ; vous permettez aujourd'hui d'ajouter
à ce motif celui des présents que l'on pourrait porter à cent mille
écus. Je vous prie de considérer, monsieur, que nous étions venus avec
M. de Bonneval jusqu'à insinuer que la France pourrait faire la moitié
de la dépense d'une diversion, et que cette insinuation ne fit que
blanchir la Porte, qui n'a pas reçu celle proposition, quoique
j'offrisse de m'en chargerai référendum. De plus nous serons
aujourd'hui entre les mains du réis-éffendi, et ce ministre, suivant le
portrait que j'ai eu l'honneur de vous en faire dans mon mémoire de
1745, est très-habile à se procurer des avantages ; mais ce ne sont pas
les avantages seuls qui le détermineront à déclarer la guerre à la
reine de Hongrie ; il faudra qu'il y voie clairement l'intérêt de
l'empire ottoman et sa tête en sûreté contre tous les événements; alors
même qu'en faisant le bien public, il voudra encore y trouver son
profit particulier, mais il ne sacrifiera pas l'un à l'autre. Voilà du
moins l'idée que j'ai de ce ministre.
3° La réflexion ci-dessus en
amène une troisième, qui est que vos dernières instructions n'éloignent
pas le principal obstacle qui s'est toujours opposé au succès de vos
vues, qui est l'embarras que la Porte prévoit d'être abandonnée, si
elle se résout à faire la guerre sans engagement de notre part de la
continuer jusqu'à ce que les Turcs aient fait leur paix. Cette crainte,
sur les insinuations réitérées du comte de Bonneval et de Saïd-Éffendi,
a jeté de trop profondes racines pour que je puisse vous flatter que
des donatives seront suffisantes pour détruire ce préjugé, et vaincre
ce scrupule.
4° Vous avez pu voir, monsieur, par mes dernière
relations que le réis-effendi a rejeté l'inaction de la Porte sur deux
fautes qu'il nous reproche : l'une, de n'avoir pas accepté la médiation
du Grand-Seigneur ; l'autre, de n'avoir aucunement répondu aux avances
faites au roi de Prusse pour une alliance. Il sera par conséquent bien
difficile de lui faire entendre que la Porte peut fonder sa déclaration
de guerre sur le refus que la reine de Hongrie a fait de cette
médiation, puisqu'il est prévenu que ce procédé nous est tout au moins
commun avec celle princesse, étant instruit vraisemblablement des
discours que nous avions tenus à ce sujet à la cour de Pétersbourg,
quand nous acceptions l'impératrice de Russie seule et unique
médiatrice. Et pour ce qui est de l'alliance de la Porte avec le roi de
Prusse, je ne trouve rien ni dans vos dépêches ni dans celles du comte
de Bonneval, qui puisse guérir la Porte de la rancune qu'elle a du
mépris qu'on a fait de ses avances. Il faut que cette rancune soit bien
vive, puisque, la dernière fois que le réis-éffendi a parlé au sieur
Fonton, il a avoué qu'Ibrahim était mort de regret et de honte des
espérances qu'il avait données à la Porte sur les succès de cette
négociation. La dernière réflexion sera, monsieur, que vos instructions
arrivent dans un temps où tout doit être presque réglé avec
l'internonce Penkler, et qu'on a même déjà travaillé à une liste
d'esclaves qu'on doit mettre en liberté, à la prière de ce ministre,
apparemment en échange de ceux qui seront renvoyés des galères de
Livourne. C'est un fait que je tiens des Jésuites, qui ont l'entrée au
bagne, et qui suggèrent et s'intéressent pour ceux qui pourraient être
compris dans cette liste; et, comme le réis-éffendi dit aussi au sieur
Fonton qu'il attendait l'arrivée du prochain courrier, il y a apparence
qu'il rapportera l'ultimatum de la cour de Vienne, et que la
négociation de M. Penkler se trouvera trop avancée pour que la Porte
puisse reculer (*).
J'ai eu soin d'informer, monsieur, le
bailli de Bocage de ce que j'avais découvert ici d'intéressant pour
l'ordre de Malte, mais je ne trouvai pas à propos de lui communiquer le
mémoire du comte de Bonneval, le bruit qui s'était répandu que les
Maltais avaient coulé à bas deux caravelles du Grand-Seigneur ne
s'étant pas confirmé. Cette affaire, à ce qu'il paraît, a été perdue de
vue.
Je suis avec un respect infini, etc.
(*) Voici,
en résumé, le traité d'alliance offensive et défensive que M. de
Castellane avait cherché de conclure avec la Turquie.
La Sublime-Porte se fera représenter par des plénipotentiaires au congrès appelé & rétablir la paix en Europe.
La France et la Sublime-Porte s'engagent à obliger le grand-duc de Toscane à renoncer à la couronne impériale.
Le Grand-Seigneur conservera les conquêtes faites en Hongrie.
La guerre sera continuée aussi longtemps que le grand-duc de Toscane n'aura pas renoncé à la couronne impériale.
Tous les alliés de la France sont compris dans le traité.
Ni
l'une ni l'autre des puissances contractantes, ni aucune des puissances
comprises dans le traité, ne pourra négocier béparément la paix avec le
grand-duc de Toscane ni avec la reine de Hongrie.
cité dans Baron I. de Testa, Recueil des traités de la Porte ottomane avec les puissances étrangères, 1865
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