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Catégorie : Bibliographie
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Extrait de l'Abrégé de l'histoire générale des voyages faisant suite aux Voyages du Levant, 1800.

Ce texte est extrait de Mouradja d'OhssonTableau général de l'empire Ottoman, 1791.

CHAPITRE VII.

Qualités morales & vertus des Ottomans — De la probité, de la pudeur & l'honnêteté publiques — Des devoirs de société. — Vie privée des femmes. — Mariages.

Les mahométans se font un devoir de sacrifier une partie de leur fortune à des fondations & à des œuvres pies, qui toutes ont pour objet la consolation des malheureux & le soulagement des pauvres : c'est sans doute aux principes de la doctrine musulmane que l'on doit attribuer ces établissemens charitables. L'humanité, la bienfaisance, l'hospitalité, qui depuis tant de siècles sont le caractère distinctif des nations soumises au sceptre de l'islamisme, sont une suite nécessaire des lois qui les régissent.

Si, malgré ces vertus généralement pratiquées parmi eux, ils paraissent encore féroces & barbares aux yeux des étrangers, c'est qu'on ne les juge jamais que d'après les rigueurs & les excès qu’ils se permettent en temps de guerre. II est vrai que le mahométan, naturellement belliqueux, & ne voyant dans ses [170] ennemis que ceux de sa religion & de son cu1te, s'abandonne alors à l'impétuosité de son caractère & aux impulsions du fanatisme; il ne connaît pas ce droit des gens, respecté dans les camps mêmes par les nations bien policées. Mais ce n’est pas aux principes du courann qu'il faut attribuer les excès qui leur sont justement reprochés; ils sont l'effet nécessaire de l’insubordination des troupes, de la férocité du soldat, sur-tout quand il est victorieux, & d'une foule de circonstances absolument étrangères aux lois de l'islamisme. Ce n'est point dans le tumulte des armes & au milieu des combats que l'on peut juger du caractère des rations. Si donc on veut connaître les Ottomans, apprécier leurs vertus, & juger de l'influence des lois sur leur caractère &c sur les actions qui en dérivent, c'est dans la paix qu'il faut les observer & étudier leurs mœurs. En effet, autant ils sont fiers & cruels les armes à la main, & sur-tout dans l'ivresse des succès, autant ils s'abandonnent aux heureuses impulsions de la nature dans le calme de la paix. Rendus alors à leurs occupations privées, ces hommes qui se sont permis à la guerre les atrocités les plus révoltantes, ne tardent pas à reprendre leur véritable caractère, qui est la bienfaisance & l'humanité. Ces [171] sentimens qui les animent, s'étendent á tous les individus, & ils sont si profondément gravés dans tous les cœurs, que l'homme en place qui se montre souvent l'oppresseur des familles opulentes, est tout à-la-fois le soutien de l'indigence & de la misère, & que le citoyen le plus vicieux & le plus avare se fait également un devoir sacré de répandre sans cesse des aumônes dans le sein des pauvres.

Indépendamment des biens-fonds & des revenus perpétuels consacrés par la munificence des princes & la libéralité des citoyens à la subsistance des malheureux dans presque toutes les villes de l'empire, mais principalement à Constantinople, il est peu de mahométans qui ne se fassent un devoir de distribuer chaque jour des aumônes, & de voler même aux secours des malheureux emprisonnés pour dettes, tantôt en pourvoyant à leur subsistance, & tantôt en les libérant de leurs engagemens vis-à-vis de leurs créanciers. Dans toutes les classes de la nation, les pères & mères, les parens, les tuteurs, en donnent l'exemple à leurs enfans, & les y accoutument dès l'âge le plus tendre. C'est ainsi que la charité, cette vertu sublime qui élève l'homme si fort au-dessus de lui-même, en faisant taire l’intérêt personnel, l’avarice & la cupidité, [172] pour venir au secours de son semblable, fortifiée d'ailleurs par une heureuse habitude ne coûte plus rien aux musulmans, & les rend à cet égard bien supérieurs aux autres nations.

Il faut cependant convenir que ce sentiment, qui fait tant d'honneur à ces peuples, est souvent la source d'une infinité d'abus ; c'est lui qui entretient dans la paresse & dans les vices qu'elle entraîne, cette foule de mendians qui infestent la capitale & toutes les villes de l'empire : assurés presque toujours de trouver dans la charité compatissante de leurs frères, des ressources contre la misère qui les opprime, ils préfèrent une vie oisive & précaire aux avantages du travail & de l'industrie. Hommes, femmes & enfans de toute nation & de toute religion, mendient dans les rues, dans les marchés, dans les places publiques & aux portes des temples.

A Constantinople, toutes les avenues des grandes maisons, sur-tout des hôtels & des bureaux, sont bordées à droite & à gauche de ces malheureux, qui, sans lasser la charité des citoyens, sont la honte de l’administration, à qui seule il appartient de remédier à ces désordres. Rien de plus commun que de voir un ministre, un seigneur, un officier de marque, [173] arrêter son cheval au milieu de sa course pour leur faire l'aumône de sa main, ou de celles des gens qui marchent à sa suite. Beaucoup de familles sont encore dans l'usage de nourrir un certain nombre de mandians. On en voit souvent qui pénètrent dans les hôtels publics jusques dans l'antichambre ; & si quelquefois on ne leur donne rien, on les renvoie toujours avec des paroles consolantes, accompagnées de vœux & de bénédictions. On en rencontre enfin par-tout, excepté dans les mosquées.

II n'y a jamais de quêtes dans ces lieux, ni pour les pauvres, ni pour le temple, ni pour les ministres ; en aucun temps, rien n'y trouble l'exercice du culte public : les prêtres ne sont pas même dans l'usage de quêter, ni chez les grands, ni dans les maisons des particuliers. Sut cet article, les citoyens ne sont pas soumis à des taxes comme on l'est ailleurs : chez eux les aumônes sont absolument volontaires, & cependant il n'est point de nation où elles soient plus abondantes, plus désintéressées & plus pures; parce que ce n'est ni la vanité, ni l'ostentation, mais la religion & l'humanité seules qui les inspirent.

Les actes de bienfaisance s'étendent jusques sur les animaux; personne ne se permet de. les maltraiter : si même le propriétaire d'un [174] cheval, d'un mulet, d'un chameau, en fait un usage immodéré, les officiers de police ont le droit de réprimer fa dureté, & d'exiger le soulagement de la bête excédée de travail. Chaque jour offre des traits de cette nature, qui sont sans doute honneur à la nation.

Quoique les lois de la pureté corporelle excluent des maisons toute espèce de chiens, on n'en est pas moins attentifs à les nourrir & à les conserver dans les quartiers où ils se retirent ordinairement. Une foule de citoyens s'empressent de pourvoir tous les jours à leur subsistance : on a un sentiment encore plus marqué pour les chats ; & cela, d'après l'exemple du prophète, qui, suivant le témoignage de tous les auteurs contemporains, avait pour eux une certaine faiblesse, les caressait souvent & leur donnait à manger & á boire de sa propre main : aussi plusieurs dévots se font-ils un mérite d'en entretenir chez eux un certain nombre. La répugnance que la plupart des mahométans ont pour la chasse, est une suite de ces principes : ils regardent comme une inhumanité criminelle, non-seulement l'action de tuer les animaux, mais encore celle de les priver de leur liberté, sur-tout ceux dont la chair est interdite sur leur table. Plusieurs les achetent & les délivrent ainsi des [175] mains des chasseurs. On voit dans toutes les villes des cages remplies d'oiseaux que l'on vend sous le nom d'oiseaux à affranchir, dont les dévôts paient la valeur pour les remettre en liberté.

Les Ottomans ne sont pas moins recommandables par la probité, l'intégrité & la droiture, dont les principes sont si fortement exprimés dans le courann [Coran]; la candeur & la bonne foi semblent présider à toutes les relations que l'ordre social établit entr'eux : on peut dire en général que les Ottomans sont esclaves de leur parole; qu'ils se feraient scrupule de tromper leur prochain, de trahir sa confiance, de profiter de sa simplicité, ou d'abuser de sa candeur. Ce sentiment, qui les guide envers leurs concitoyens, est le même à l'égard des étrangers, à quelque religion qu'ils appartiennent.

Ces opinions, si précieuses pour le maintien de la vertu & de l'ordre social, dérivent essentiellement des préceptes de la loi : ceux des mahométans qui, plus corrompus que les autres, foulent ouvertement aux pieds les devoirs que l'honneur & la probité prescrivent, [176] sont assurés là plus qu'ailleurs du mépris ou de l'indignation publiques. Ces principes d'équité, de droiture, de dignité même, dirigent la marche du ministère; & il serait aisé de prouver que, si quelquefois il s'écarte des regles ordinaires & des maximes constantes de son administration, cette conduite n'est jamais l'effet d'une politique artificieuse ou de la mauvaise foi dans ses engagemens, mais celui de la nécessité ou des circonstances impérieuses du moment.

Cependant, quels que soient les sentimens de droiture & de délicatesse de cette nation dans les differens ordres de l'état, très-peu sont capables de s'élever jusqu'à la hauteur de ces principes sévères de la loi qui recommande de refuser même les présens de peu  d'importance, lorsqu'ils sont faits par une personne suspecte dans sa probité & dans sa vertu. Rien ne peut être comparé à l'avidité des mahométans ; ils sont aussi faciles à recevoir qu'à faire des aumônes & des largesses. Chez eux on n'attache aucun déshonneur aux dons de l'amitié & du devoir : ce n'est cependant pas toujours par un mouvement de cupidité que l'on met un prix à ses services ; la plupart n'envisagent ces pratiques que comme des devoirs de bienséance.

C'est ainsi que l'usage des présens s'est insensiblement accrédité dans la nation. Toutes les circonstances de la vie, les noces, la circoncision, concision, les couches, le départ, le retour, les fêtes du bayram, les nominations aux emplois, sont autant d'occasions de donner ou de recevoir des présens, ne fut-ce qu'une boîte de sucreries, qu'un panier de fruits, ou un bouquet de fleurs. Les présens qu'on se fait entre amis d'égale condition, sont purs & désintéressés ; ceux des grands sont reçus comme des marques de distinction & de bienfaisance; ceux des inférieurs ne sont jamais que des actes d'hommage & de respect.

[Condition des femmes]

C’est aux dispositions de la loi sur la chasteté & la pudeur, que les Ottomans sont redevables de la sévérité de leurs mœurs publiques & privées ; on aurait tort d'attribuer à des usages barbares, à la rusticité de la nation, à la jalousie des maris, ce qui n'a jamais été chez eux que l'effet nécessaire d'une législation morale & religieuse. Sur ce point, Mahomet n'a fait que suivre les mœurs de sa nation, mœurs conformes à celles des peuples orientaux, & dont l'origine se perd dans la plus haute antiquité. On sait que de tout temps les femmes ont été voilées dans l'ancienne Grèce, comme dans les diverses contrées de l'Asie, & que de tout temps aussi la fréquentation entre les deux sexes y était interdite aux citoyens de tous les ordres. Ces [178] mœurs sanctionées par le Courann, & surveillées avec la plus grande rigueur, se sont maintenues jusqu'ici de génération en génération chez tous les peuples qui professent la foi mahométane.

La maison paternelle ou celle du mari est une espèce de cloître pour les femmes en général ; de-là cette forme de construction & cette distribution intérieure qu'on a adoptées pour les palais, les hôtels, & toutes les habitations, soit à la ville, soit à la campagne; chaque maison est séparée en deux corps de logis, l'un est destiné à la demeure du maître, de ses fils & de ses domestiques ; l'autre est absolument réservé à toutes les femmes de la maisons, épouses, filles, mères, sœurs, tantes, esclaves, &c. Cette partie est consacrée sous le nom de harem j mot qui signifie retraite ou lieu sacré, ce qui annonce que c'est le lieu de la chasteté, & que l'entrée en est interdite à tous les hommes.

On conçoit que cette séparation absolue de la demeure, emporte avec elle une séparation également absolue de toutes les personnes, attachées chacune dans son emploi, au service de la famille. Jamais un domestique, pas même les eunuques n'entrent dans le harem; tout le service s'y fait par des femmes esclaves ; [179] au rez-de-chaussée, il y a ordinairement une espèce de parloir d'où la plus âgée donne les ordres de la maîtresse au commissionnaire de la maison ; c'est-là aussi qu'elle reçoit par le moyen d'un tour que l'on appelle dolab [dolap], tout ce qui est nécessaire â l'entretien des dames.

Ainsi, à l'exception du maître, personne n'a ses entrées libres dans le harem ; les plus proches parens, tels que les frères, les oncles, les beaux-pères n'y sont reçus qu'à certaines époques de l'année, c'est-à-dire, dans les deux fêtes du beyram, & à l'occasion des noces, des couches & de la circoncision des enfans, encore est-il d'usage qu'ils abrègent leurs visites, & que les filles esclaves assistent à leur conversation. Ordinairement, elles se tiennent en grouppe vers la porte de l'appartement, les mains jointes & appuyées sur la ceinture, comme sont, chez les hommes, les pages, les valets de chambre, les domestiques ; ses proches parens sont les seuls devant lesquels une femme peut se montrer sans voile : la raison de cette préférence, c'est qu'à son égard, ils sont tous à un degré de parenté qui leur interdit le mariage avec elles.

Quant aux autres parens & à tous ceux qui sont étrangers à la famille, jamais une femme ne peut paraître devant eux qu'elle ne soit [180] couverte d'un voile; cette loi s'étend jusqu'aux médecins qui ne peuvent d'ailleurs voir aucune mahométane, qu'en présence du mari ou de quelques-unes de ses esclaves : il y a plus encore, le médecin ne peut lui tâter le pouls, que le bras ne soit couvert d'une mousseline; la loi ne se relâche de cette rigueur que dans le cas d'une nécessité absolue ; & alors, une femme peut sans scrupule se dévoiler, faire voir la langue, les yeux ou toute autre partie du corps qui aurait besoin des secours de l'art.

Ces réserves font que dans beaucoup de harems on n'a ordinairement recours qu'à des femmes qui exercent la médecine ; elles ont peu de connaissances, mais une longue expérience les rend habiles, sur-tout pour les maladies de leur sexe ; ce sont aussi les femmes qui sont chargées des accouchemens, soit au sérail soit ailleurs ; c'est une profession particulière à laquelle plusieurs se dévouent ; le nom même d'accoucheur n'est pas connu dans l'empire ; & si dans les maladies sérieuses on se détermine à appeler un médecin ou un chirurgien, ce n'est jamais lorsqu'il s'agit de la délivrance d'une femme. Quelque pénible & quelque dangereuse qu'elle puisse être, les secours d'un homme, même dans ces circonstances, [181] seraient regardés comme un opprobre pour toute la famille. 

D'après ces principes, maintenus par-tout avec la plus grande sévérité par une police jalouse de conserver les mœurs nationales, on voit qu'il est presque impossible aux femmes de manquer aux lois de la décence & de la pudeur, si naturelle d'ailleurs à leur sexe. Renfermées dans leur appartement, à peine y respirent-elles un air libre. Celles qui ont un jardin n'ont pas même la liberté de s'y promener en tout temps; pour la leur accorder, il faut être sûr qu'elles n'y rencontreront jamais les pas d'un mortel ; veulent-elles aller aux bains publics, voir leurs parentes, faire des emplettes ou se promener, elles sont toujours accompagnées des autres dames de la maison, suivies de leurs esclaves & gardées par des eunuques ou par des domestiques spécialement préposés pour cet objet. Excepté celles qui sont avancées en âge, aucune ne peut aller à la mosquée : d'accord avec les mœurs, la loi les en dispense.

Les femmes d'un certain rang ne paraissent que très-rarement en public ; il n'est pas du bon ton qu'elles sortent de chez elles, à moins qu'elles n'y soient forcées pour des causes indispensables ; c'est pourquoi l'on ne rencontre [182] ordinairement dans les rues que des femmes du commun, mais toujours voilées, observant la plus grande circonspection, & n'adressant presque jamais la parole à personne. Ce serait le comble de l'indécence pour les hommes, d'arrêter leurs regards sur elles, & si quelqu'un venait à s'oublier au point de se permettre un mot équivoque ou quelque liberté à leur égard, rien ne pourrait le sauver des poursuites de la police & même des citoyens qui, témoins de la témérité, ont le droit de l'arrêter & de l'assommer à coup de bâton, en cas de résistance.

Ainsi chaque famille vit absolument isolée, & dans chacune encore nulle communication entre les deux sexes ; tel est l'empire de ces usages, qu'un mari n'a pas la liberté d'entrer dans l'appartement de fa femme, lorsqu'elle reçoit la visite d'une amie, à moins qu'une raison quelconque n'y rende sa présence absolument nécessaire, & alors il est tenu de se faire annoncer pour que la dame étrangère ait le temps de reprendre son voile & de paraître à ses yeux avec la décence requise par la loi. Le souverain lui-même n'oserait se dispenser de cette obligation, parce qu'il est tenu plus encore que les particuliers, à donner des exemples de vertu, & à respecter tout ce qui tient aux mœurs publiques de la nation.

[183]

Privées de la société des hommes, les femmes n'ont pas même, pour s'en dédommager, la liberté de se voir & de former entre elles des liaisons ; elles ne connaissent ni les visites d'amitié, ni celles de la bienséance ou du devoir ; les bains publics sont presque les seuls endroits où elles aient occasion de se voir & de converser entre elles, mais ces liaisons éphémères ne s'étendent pas plus loin; il faut des circonstances particulières pour qu'une dame en reçoive une autre chez elle.

On conçoit aisément que ce genre de vie qui concentre les femmes mahométanes dans le sein de leur famille, doit leur donner plus d'éloignement encore pour la société des femmes étrangères à leur culte. Les préjugés qui naissent de la religion & de la politique, se réunissent encore pour fortifier ces mœurs nationales. Celles qui parviennent à s'introduire dans les harems n'y sont jamais reçues qu'en qualité de marchandes ; quant au sérail, il est impossible d'y pénétrer : aucune Européenne, aucune ambassadrice ne peut se flatter d'avoir réussi: dans ses tentatives à cet égard.

[Musulmans et non musulmans]

II n'y a pas plus de société parmi les hommes que parmi les femmes, sur-tout entre les mahométans & les non-mahométans : cette barrière qui, dans l’ordre civil, sépare la nation [184] dominante de toutes les autres, n'est point l'ouvrage de la loi. Si l'on y voit des passages, capables d'inspirer de la répugnance pour toute liaison intime avec les peuples qui ne reconnaissent pas l’apostolat du prophète, il en est d'autres qui tempèrent ce sentiment & n'attachent à ce commerce aucune idée de profanation. L'exemple de Mahomet qui fréquentait & même visitait les Hébreux & les payens de son temps, & l'article de sa doctrine qui permet le mariage des musulmans avec des chrétiennes ou des juives, sont sans doute suffisans pour combattre avec succès toutes les opinions contraires ; mais elles ont prévalu sur les esprits vulgaires, & le fanatisme les entretient dans presque toutes les classes de la monarchie. C'est de-là que naissent & cette haute idée que les musulmans ont d'eux-mêmes, & ce sentiment dédaigneux qu'on leur inspire dès la plus tendre enfance pour toutes les autres nations.

Les Européens établis dans l'empire ne se ressentent pas moins que les sujets tributaires de ces opinions funestes. L'ignorance où ils sont presque tous de la langue, le contraste frappant de leurs mœurs avec celles du pays, leur qualité même d'étrangers, sont autant de motifs qui fortifient ces préjugés & ces réserves [185] auxquelles sont tenus envers eux tous les nationaux, & principalement les grands, les ministres & les officiers en place.

Les Ottomans les plus instruits ne feraient cependant pas éloignés de fréquenter les chrétiens & de vivre avec eux. Mais, si dans leur particulier, ils sont maîtres de s'élever au-dessus de ces préventions générales, ils ne peuvent que les respecter aux yeux du public. Une fois liés d'intérêt ou d'amitié avec un non-mahométan, soit regnicole, soit étranger, il n'est point d'honnêtetés qu'ils ne lui témoignent, lorsqu'ils sont en société privée; ils ne se sont pas même scrupule de l'admettre á leur table & de se livrer à tous les épanchemens de l'amitié. Mais survient-il un national, ils ne sont plus les mêmes, ils reprennent alors leur gravité ordinaire, & avec elle cet air de protection & de supériorité qui les caractérise.

 

Jamais on ne voit un ministre, un officier public, un commerçant, un citoyen quelconque que pour affaites. L'intérêt des uns ou des autres les met à portée de se voir 8c de suivre l'objet qui les rapproche ; du moment que cet intérêt cesse, la liaison s'évanouit. On ne connaît pas dans ces contrées l'usage de présenter un étranger dans une maison [186] mahométane. Les ambassadeurs eux-mêmes ne sont pas sur ce point plus privilégiés que les autres. Ce qu'en Europe on appelle cour» n'existe pour eux à Constantinople, ni chez le sultan, ni chez le grand visir. Après la première audience qu'ils reçoivent pour présenter leurs lettres de créance, ils n'ont plus occasion de voir le souverain, ni les ministres, ni aucun autre grand de l'état. Ils suivent leurs affaires par le moyen des secrétaires interprètes, & ce n'est que pour des objets importans qu'ils ont quelquefois des conférences avec le Reis-Effendi, ministre au département des affaires étrangères, ou avec quelqu'autre seigneur de la cour.

[Les enfants]

Le travail, l'éducation des enfans & les soins du ménage sont tout le bonheur des femmes mahométanes. Il n'y en a point, quelle que soit fa naissance ou son rang, qui ne passe une grande partie de la journée à filer, à coudre, à broder. Toutes les mères en général, fans en excepter les sultanes, nourrissent elles-mêmes leurs enfans. Le chagrin le plus violent qu'elles puissent éprouver, c'est lorsque la nature les oblige à les confier aux foins mercenaires d'une autre femme. Dans ce cas même, elles ne les font jamais sortir de la maison paternelle; c'est toujours sous leurs yeux qu'ils sont nourris, soignés & élevés. [187] Dans cette nation, rien de plus heureux que l'état de nourrice. Ce sont pour la plupart de jeunes esclaves qui obtiennent dès le premier jour leur affranchissement. On a pour elles les plus grandes attentions, parce qu'on les regarde alors comme incorporées à la famille: cette opinion dérive des principes de la loi qui interdit toute alliance entre les proches parens des deux parties.

Les mères partagent avec les nourrices tous les soins que la nature & la raison exigent en faveur des enfans. Ils restent communément emmaillotés huit ou dix mois, & on ne les fèvre d'ordinaire que lorsqu'ils en ont douze ou quatorze. Un berceau est destiné à chaque enfant : c'est-là qu'on l'endort, qu'on le tient même une grande partie du jour. Ces berceaux sont plus ou moins artistement travaillés; les maisons opulentes les font garnir de nacre de perles & de lames d'argent; tous ceux des princes & princesses de la maison ottomane sont enrichis d'or & de pierreries.

L'éducation des enfans se fait dans la maison paternelle. On fait que chez les mahométans il n'y a ni pensions pour les hommes, ni couvens pour les femmes. Les filles de tout état & de toute condition sont élevées dans le sein même de la famille: elles n'ont ni [188] maîtres ni instituteurs. La danse ni la musiquer n'entrent dans l'éducation de l'un & de l'autre sexe; le catéchisme & les préceptes de morale sont les seuls objets d'instruction pour les filles, & ordinairement c'est la mère, ou une parente, ou des femmes esclaves les plus instruites, qui s'acquittent de ce devoir; quelques-unes apprennent aussi à lire, mais il est rare qu'on les forme à l'écriture.

 

Ces premiers soins de leur enfance sont suivis de ceux qu'entraîne leur établissement; les mères s'en occupent de très-bonne heure. Comme il n'est jamais question chez ces peuples que de mariages de convenance, ils sont toujours ménagés par les parens des deux partis: les filles sont ordinairement promises très jeunes, à l'âge de trois quatre ans, & à peine en ont-elles douze ou quatorze qu'elles reçoivent la bénédiction nuptiale. Dans aucun cas, le nouvel époux ne peut voir fa femme qu'après cette cérémonie. Le père ou le tuteur naturel de la fille est le seul qui ait le droit de choisir son gendre, & la mère, ou à son défaut la plus proche parente du garçon, est aussi la seule qui ait la liberté d'aller voir la fille ; c'est sur son rapport que le père se décide. Jamais la fille ni aucune femme n'asiste à la solemnité du mariage : il se fait par procureurs, [189] & les parens des deux maisons signent le contrat avec l'imam de la mosquée, en présence de trois ou quatre amis qui servent de témoins. Les noces se célèbrent dans les deux familles avec une gaîté qui n'a rien de bruyant : les deux sexes ne se trouvent jamais ensemble. Si la nouvelle mariée est trop jeune ou d'une faible santé, elle reste encore plusieurs mois renfermée chez elle ou chez sa belle-mère, & ne voit son mari que le jour, ou, pour mieux dire, au moment même que l'on juge à propos de la conduire au lit nuptial.

Cette sollicitude des pères & des mères pour 1'établissement de leurs filles ne se borne pas au premier mariage. Sont-elles veuves ou répudiées, ils se croient plus obligés que jamais de leur chercher un nouvel époux, à moins qu'elles ne soient déja d'un âge avancé. En général, toute femme se fait un point de religion de vivre constamment dans l'état de mariage : tous ceux qui lui appartiennent par les droits de la nature se croient également obligés de concourir à son établissement, & si, n'étant pas fous le joug & la surveillance d'un mari, elle venait à blesser son honneur & sa vertu, ils se regarderaient comme coupables de ce crime. Tel est le respect de ces peuples pour le mariage, que le célibat d'une [190] femme encore en âge de remplir tous les devoirs de la société conjugale leur paraît une transgression perpétuelle de la loi. L'union de deux époux, disent-ils, est un vœu ordonné par le ciel même & prononcé par la nature. Nul homme, nulle femme n'ont le droit de s'écarter de cette vocation générale & de se refuser à une institution qui a pour but important la propagation de l'espèce humaine. De-là, cette douleur accablante des femmes frappées de stérilité, & les espérances consolantes de celles qui sont chargées d'enfans, quoique accablées de misère. Plus une femme est féconde, & plus elle ajoute à ses droits sur le cœur de son mari & sur l'estime du public.

C'est ainsi que les femmes mahométanes, soumises dès leur enfance à l'empire de ces mœurs, ne connaissent ni la liberté, ni la dissipation, ni les plaisirs tumultueux des sociétés européennes. Accoutumées par-là sans efforts & fans contrainte à la retraite, à la vie intérieure & aux foins domestiques, elles ne-peuvent jamais faire aucune de ces comparaisons affligeantes qui inspirent des désirs & remplissent la vie d'amertume. Comment en effet pourraient-elles déplorer leur condition & envier le fort des femmes étrangères? elles [191] ignorent ce qui se passe hors de chez elles, puisqu'elles n'ont ni les ressources de la lecture, ni celles de la conversation. Comme les hommes, elles ne parlent que leur langue, & il n'existe pas dans tout l'empire un seul ouvrage national qui traite des coutumes des peuples étrangers.

 

On ne peut pas se dissimuler que ces usages qui rendent les femmes mahométanes si recommandables dans l'intérieur de leur famille & si précieuses aux yeux de leurs maris, ne les privent de ces ressources multipliées & de ces agrémens qui, chez les autres nations, rendent plus piquans encore les attraits de ce sexe enchanteur : cependant malgré le peu de soin que l'on prend pour orner leur esprit & ajouter à leurs avantages extérieurs, il ne faut pas croire qu'elles soient dépourvues de graces & d'enjoument. La nature, si libérale à tant d'égards dans presque toutes les contrées de l'orient, s'est plu à douer les femmes, comme les hommes, d'une sagacité singulière & d'une sorte de délicatesse qui fait oublier en elles les torts de leur éducation. Elles ont un maintien noble & honnête, des manières aimables, une conversation simple, naïve & gracieuse. Tel est du moins le témoignage constant des femmes chrétiennes qui ont occasion de voir [192] & de fréquenter les harems des Ottomans, & certes, il ne peut être suspect. J'ai moi-même rencontré plusieurs fois des dames de tous les états chez des ministres, des seigneurs, des magistrats, & j'ai été étonné de la pureté de leur langage, de la facilité de leur élocution, de la finesse de leurs pensées, du ton noble de leur conversation, & des graces dont elles l'aissasonnent.

Ce n'est jamais que pour des intérêts de famille qu'une femme se présente chez un magistrat, chez un officier en place ; & ordinairement ce sont des veuves ou des femmes d'un certain âge. Elles n'ont pas besoin de demander audience, moins encore de se faire annoncer; dès qu'elles paraissent dans l’antichambre, les pages les font entrer, & elles exposent publiquement les motifs de leur visite. Lorsqu'elles veulent parler en secret, elles approchent du maître de la maison & baissent la voix; s'il arrive que le ministre soit seul dans son appartement, il est d'usage alors que les valets-de-chambre & les pages se tiennent vers la porte, rangés en file, comme pour être les témoins de ce tête-à-tête. Il faut qu'une dame soit d'un rang très-distingué pour qu'un magistrat eu un ministre se lève pour la recevoir & l'inviter à s'asseoir sur le sopha ; [193] ordinairement elles restent debout, & vontt même, sans que leur délicatesse en souffre, jusqu'à lui baiser la main ou la robe avec cet air de respect qui est dû à tout homme en place. Quoique toujours voilées, les officiers qui les reçoivent fixent rarement les yeux sur elles, mais ils les écoutent attentivement, & dans leurs réponses, ils ont toujours pour elles ces égards que la bienséance & leur pudeur semblent recommander à tous les hommes.

Plus nous faisons connaître ces usages qui contrastent si fort avec ceux des autres nations, plus ils donnent matière sans doute aux réflexions & à l'étonnement des Européens. C'est à cet état de solitude où vivent les femmes chez tous les peuples musulmans, c'est à cette privation constante des douceurs & des agrémens qui naissent d'une communication mutuelle entre les deux sexes, que les mahométans doivent l'austérité de leurs mœurs, & s'ils ne connaissent pas les jouissances attachées à ces liaisons de société, du moins n'ont-ils pas le malheur d'éprouver les amertumes & les remords qu'elles entraînent si souvent à leur suite.

[Polygamie]

Les Ottomans font consister leur bonheur dans le calme de la vie, dans la paix intérieure, [194] dans la douceur des plaisirs simples & honnêtes. Toutes les autres jouissances présentent à leur imagination un intérêt trop faible pour exciter dans leur ame des désirs inquiets. La seule chose qui affecte les femmes, qui altère leur bonheur & empoisonne souvent le cours de leur vie, c'est de se voir condamnées par la loi même, à supporter dans le silence le partage du cœur & de la fortune de leurs époux. Comme la religion permet à tout mahométan d'avoir jusqu'à quatre femmes & même de cohabiter avec ses esclaves, plusieurs en usant de ce privilège rendent malheureuses toutes les femmes de leur harem & particulièrement celles qui y ont été admises les premières, il est difficile en effet à celles-ci de voir sans jalousie, sans dépit & sans trouble, ou de nouvelles compagnes, ou leurs propres esclaves, devenir leurs rivales, & partager avec elles, quoique d'une manière légitime, leurs droits sur le cœur d'un patron ou d’un mari commun.

Malgré ces dispositions de la doctrine & des lois si favorables aux hommes & si fâcheuses pour le repos des femmes, la polygamie n'est pas aussi commune qu'on pourrait se l'imaginer. Peu de Mahométans ont deux femmes, & il est rare de voir un seigneur donner sa main à [195] quatre à-la-fois. Le défaut de moyens pour les entretenir, la crainte de troubler la paix domestique, la difficulté de s'allier avantageusement, & le scrupule que se font les parens de donner leur fille a une personne déjà mariée, sont autant d'obstacles qui restreignent, sur ce point, l'indulgence des lois. Il arrive encore assez communément, qu'un homme n'obtient la main de son épouse que sous la condition expresse de n'en pas prendre une seconde, tant que subsisteront les liens du mariage.

Ceux qui ont plusieurs femmes, ne les obligent jamais de vivre ensemble; elles ont ordinairement chacune, dans le harem, leur appartement, leur table & un certain nombre d'esclaves attachées à leur service. Mais il est rare qu'une seconde ou une troisième femme loge séparément dans un autre hôtel. Les citoyens peu opulens n'ont jamais qu'une femme, & ceux qui le sont assez pour acquérir une ou deux esclaves, ont ordinairement foin de les choisir d'un certain âge, pour ne point donner d'ombrage à leurs femmes, & pour maintenir la paix dans leur intérieur. II y en a beaucoup qui ne se marient jamais & qui préfèrent vivre avec de jeunes esclaves qui leur appartiennent. C'est à tort qu'en Europe [196], on les appèle concubines, puisque la co-habitation patron avec elles est permise, & que les enfans qui en naissent sont aussi légitimes que ceux de la femme qu'on épouse.

L'austérité de ces mœurs est universelle & forme le caractère distinctif de ces peuples. On n'en excepte que quelques tribus nomades, dont la vie est toujours errante & vagabonde. Parmi les différentes hordes de Tatars, les Noghais sont presque les seuls qui accordent une certaine liberté à leurs femmes : elles n'y sont point voilées comme ailleurs, elles peuvent s'immiscer dans la conversation des hommes, participer à leurs plaisirs, assister à leurs banquets. Aussi tous les autres mahométans, ceux même qui sont les plus relachés, les regardent-ils comme des prévaricateurs, des hétérodoxes, des infidèles, & ils se feraient scrupule de s'allier avec eux.

D'après l'empire de ces opinions, on conçoit à quel point il est difficile chez les mahométans, de former des intrigues amoureuses. Vivre avec une maîtresse, entretenir un commerce criminel avec une femme ou une fille fur laquelle on n'a pas un droit légitime, sont des désordres inconnus chez les mahométans.

II n'arrive même jamais qu'un mari se permette la moindre liberté avec l'esclave de sa [197] femme, à moins que celle-ci ne lui eût cédé tous ses droits de propriété sur elle. 

Telle est la sévérité des mœurs mahométanes, qu'une femme, pour peu qu'elle soit suspecte dans sa conduite, devient l'objet du mépris universel. Le soupçon seul couvre d'oprobre le mari & toute la famille. Les voisins, tous les habitans même du quartier se croient également déshonorés; aussi ont-ils le droit de faire observer la maison suspecte, & même d'exiger que la garde, accompagnée d'un iman, force & y fasse des perquisitions. Dans ce cas, la présence d'un étranger dans le harem est suffisante pour justifier le soupçon. On arrête le coupable la femme est conduite & gardée chez l’iman jusqu'à ce que le mari, le père, le tuteur ou le magistrat ait prononcé sur son sort. L'autre est puni suivant les lois; & quand même les preuves ne feraient pas complètes pour être condamné juridiquement, il ne recouvre fa liberté que par le sacrifice d'une partie de sa fortune, & le plus souvent par la perte entière de fa considération. Si donc, par une considération extraordinaire, une femme vient à concevoir une passion criminelle, les verroux & tout ce qui l'entoure, soit chez elle, soit hors de chez [198] elle, sont autant de chaînes qui la captivent & qui ajoutent à ses tourmens.

[Prostitution]

Quant aux femmes publiques, on aura peine à croire que ni à Constantinople, ni dans aucun autre grande ville de l'empire, il n'en existe peut-être pas quarante parmi les mahométans ; encore sont-elles des dernières classes du peuple, & ce n'est que par un excès de misère qu'elles se vouent à la prostitution. Ce sont elles qui ordinairement vont chercher, les célibataires, mais avec toutes les précautions que la prudence exige pour se dérober aux recherches inquiétantes de la police qui a toujours les yeux ouverts sur les délits de cette nature. Cette vigilance du gouvernement est cependant moins sévère à l'égard des femmes qui ne professent pas l'islamisme. Elles s'établissent dans les quartiers éloignés, & chaque année elles achètent la protection tacite des suppôts de la police. Obligées de garder, tous les dehors de la décence, elles ne reçoivent communément que des gens de leur nation. Il est rare que les musulmans recherchent leur connaissance. D'ailleurs on ne voit ces femmes qu'à la dérobée & pendant le jour. La nuit on est souvent exposé aux poursuites de la garde.

Le fouet & une longue prison sont aujourd'hui [199] les peines plus ordinaires infligées aux femmes de mauvaise vie. On est encore plus rigoureux envers celles qui se laissent surprendre après une première ou une seconde correction ; on les lie dans un sac & on les jette dans la mer, comme des êtres indignes de retourner à la terre qu'ils ont souillée par leurs crimes. Dans le cas d'un double adultère, La loi condamne & l'homme & la femme à la lapidation; & tout chrétien qui aurait eu un commerce criminel avec une musulmane, est obligé non-seulement de l'épouser, mais encore de changer de religion. S'il s'y refuse, ou s'il a commis le crime avec une femme mariée, la loi lui décerne irrémissiblement la peine de mort.

Tout concourt ainsi chez les Mahométans, & les lois & la police & l’opinion à opposer des barrières insurmontables à la plus effrénée de toutes les passions. Mais la nature toujours impérieuse dans ses besoins, & plus exigeante encore dans les climats ardens, s'égare quelquefois dans ses voies, & précipite l'un& l'autre sexe dans des crimes encore plus abominables. D'abord la rigueur avec laquelle on poursuit la débauche, dans un pays où il n'existe aucun hôpital pour les enfans trouvés, engage les femmes qui sacrifient leur honneur, [200] à se permettre tous les moyens capables de prévenir les indices de leur inconduite. Les unes ont recours â divers breuvages que l'on croit propres â frapper le sexe de stérilité, & les autres font usage des remèdes les plus violens dans les premiers jours de leur grossesse. Si ces moyens sont insuffisans, elles étouffent alors dans leur ame le cri de la nature, & immolent à leur sûreté le triste objet de leur opprobre,

Les femmes qui ont des passions vives, & ceux des hommes qui par état ou défaut de. moyens, sont obligés de garder le célibat, se permettent également chacun dans son genre, des excès non moins criminels, Depuis quelque tems cette dépravation gagne insensiblement toutes les classes & aujourd'hui on voit des citoyens illustres, des personnages respectables par leur rang, des hommes qui conservent tous les dehors de la vertu & de la piété, des officiers enfin qui entretiennent les harems les plus nombreux, sacrifier leurs devoirs envers leurs femmes & envers leurs esclaves légitimes, à un goût abhorré par la nature & réprouvé par la loi.

L'état de retraite perpétuelle où vivent les Mahométans, leur gravité naturelle, la simplicité [201] de leurs mœurs, & cette subordination rigoureuse qui règne dans tous les ordres de l'état, suite nécessaire de la constitution d'un gouvernement despotique, leur rendent faciles tous les devoirs auxquels ils sont soumis par la loi, & en maintiennent constamment l'observation; ils ne se permettent jamais ces manières libres & cette familiarité si ordinaire dans les familles & dans les sociétés des nations européennes. Là les rangs & les conditions ne se confondent jamais ; dans toutes les classes & dans tous les états, chacun est plein de soumission & de respect pour ceux qui sont au-dessus de lui, & il reçoit à son tour les mêmes hommages de ses subalternes. En public comme dans la vie privée, on conserve toujours les mêmes dehors de décence, de vénération, de déférence, pour les personnes supérieures en rang, ou plus avancées en âge : paraître dans une société avec un air enjoué, y prendre un ton de liberté & d'aisance, n'avoir pas de dignité dans son maintient, ou assaisonner ses propos de cette légèreté qui passe ailleurs pour de l'agrément, ce seroit heurter tous les usages, & s'exposer aux satyres de la nation entière.

Les Mahométans ne se découvrent jamais la tête ; leur manière de saluer est simple & [202] naturelle; on salue son égal en portant la main sur le sein ou sur le cœur, & son supérieur en la dirigeant d'abord vers la bouche ensuite vers le front. Lorsqu'on se présente chez les grands, chez les ministres, chez les personnes constituées en dignité, on fait une profonde inclination en portant la main droite vers la terre, & la ramenant ensuite vers la bouche & sur la tête; mais lorsqu'on rend ses hommages au souverain, la main doit toucher la terre pendant l'inclination : l'air de gravité, si général chez les Ottomans, la décence qui accompagne tous les actes extérieurs de la vie civile, & la majesté du costume, sur-tout dans les personnes de qualité, ajoutent infiniment â la noblesse de ce salut.

II est encore d'un usage universel de baiser la robe; c'est un hommage de respect & de soumission que rendent par-là les subalternes à leurs chefs, les enfans à leurs parens. Par une suite de cet usage, ou plutôt du sentiment qui le détermine, lorsqu'un officier supérieur veut donner une marque de faveur á quelqu'un, il lui refuse sa robe & lui donne sa main; s'il lui en présente le dedans, cette attention ajoute encore à sa bienveillance. Lorsqu'un homme d'un certain âge ou d'un certain rang veut donner à quelqu'un une marque [203] de tendresse ou d'affection particulière, il lui touche le manton & porte ensuite sa main sur sa propre bouche, ce qui indique un embrassement paternel; les jeunes gens en font de même à l'égard des vieillards en leur touchant la barbe.

Dans toutes les classes de la nation, un enfant n'ose jamais embrasser ni son père, ni son ayeul, ni aucun parent respectable par son état ou par son âge; mais il lui baise la main ou la robe, & n'en use jamais autrement, sut-il marié & père de plusieurs enfans : lors même que les enfans sont en bas âge, les parens les embrassent rarement; ils se contentent de leur baiser quelquefois le front. Ces réserves & ces bienséances, commandées par les mœurs nationales, s'observent avec encore plus de rigueur entre les parens de l'un & de l'autre sexe : jamais un Mahométan n'embrasse sa mère, sa belle-mère, sa tante; il leur baise les mains, & reçoit à son tour les mêmes marques de respect de ses sœurs, de ses cousines, de ses belles-filles, enfin, de toutes des personnes de fa famille sur lesquelles il domine par son âge ou par son rang. Les filles rendent les mêmes honneurs aux mères, aux belles-mères, aux tantes & aux sœurs aînées; enfin ces marques de déférence & [204]  de respect, graduées & déterminées ainsi dans les familles par les lois de la nature, sont telles que la femme elle-même baise la main de son mari à différentes époques, le jour de ses noces, dans le temps de ses couches, au mariages des enfans, dans les deux fêtes de beyram ; ces usages entretiennent dans les familles l'ordre, la décence, l'union & l'intimité la plus parfaite.

Mais rien n'égale le respect & l'obéissance des enfans envers les auteurs de leurs jours. Ces sentimens, dictés par la nature & avoués par la raison, se trouvent encore fortifiés par les principes du courann [Coran] ; aussi ce n'est jamais que les yeux baissés, les mains jointes sur le sein, & dans la contenance la plus, humble, qu'un enfant se présente chez son père: en aucun temps il ne se permet de s'asseoir devant lui qu'il n'en ait reçu l'ordre.

Dans les grandes fêtes, comme dans les divers événemens de la vie, les enfans ne manquent jamais, en baisant la main de leur père, de leur mère, de leur ayeul, de leur oncle, de demander leur bénédiction ; tous y attachent la plus haute idée de bonheur. De cette opinion précieuse résulte en eux un sentiment contraire, lorsque, par leur inconduite, ils se voient menacés de la malédiction de leurs parens [205] ; l'homme le plus immoral & le plus irreligieux, tremble d'attirer sur sa personne, les anathèmes de ceux à qui il doit le jour. Les vœux ou les imprécations d'un magistrat respectable, ou d'un homme avancé en âge, produisent le même effet sur l'esprit de tout Mahométan.

Jamais un père de famille ne se lève devant un enfant, un neveu ou un autre descendant, ni un homme d'un certain rang pour recevoir quelqu'un qui lui est inférieur en grade. Les ministres, les magistrats, les grands officiers, gardent ordinairement chez eux l'angle du sopha, & ne se lèvent que pour les personnes qui, par leur état & leur condition, ont droit de se placer à côté d'eux; il convient, d’ailleurs, lorsqu'on se présente chez les grands, chez les personnes d'un rang distingué, d'être enveloppé dans sa robe, & d'avoir les mains couvertes avec le bout de ses manches : la décence prescrit encore à l'un & â l'autre sexe, la manière de s'asseoir; la plus générale est celle de se mettre sur les genoux en se reposant sur les talons. La manière de s'asseoir à l'européenne n'est reçue dans aucune société ; elle est réservée au sultan quand il paraît sur le trône les jours de cérémonie, & aux membres du divan, lorsqu'ils tiennent [205] leurs audiences au sérail ou au palais du grand visir.

D'après l'empire de ces coutumes, doit-on s'étonner si la nation n'en use pas autrement avec les étrangers; on ne déroge à ces usages à l'égard de personne, pas même des ministers étrangers. Lorsque les officiers de la Porte sont dans le cas d'avoir des conférences secrètes avec eux, ils ne se lèvent jamais pour les recevoir; ils sont cependant attentifs, surtout depuis quelque temps, à ménager ces entrevues de manière à concilier à-la-fois ce qu'ils doivent à leurs usages & à la politesse: ils entrent dans l'appartement après le ministre étranger, & au moment de son départ, ils sont ordinairement les premiers à se lever & à quitter le salon. Dans les audiences publiques des ambassadeurs, même chez le grand-visir, ce premier ministre entre dans l'appartement quelques minutes après; & l'audience finie, l'ambassadeur se lève, salue & se retire, laissant le visir gravement assis dans l'angle du sopha.

Au reste, ni chez le peuple, ni chez les grands, ni en particulier, ni en public, quelque soit le sujet de l'entretien, & de quelques sentimens qu'on puisse être affecté, jamais la conversation ou les discussions ne deviennent [207] bruyantes & tumultueuses. Dans les plus nombreuses assemblées, il est rare que lieux personnes parlent à la fois; assis le long du sopha, chacun fume & prend du case: les gens les plus distingués ne parlent qu'à leur tour, & les autres écoutent dans le plus respectueux silence.

Ces peuples ne se servent ni de cloche ni de sonettes pour appeler leurs gens ; les pages, les valets-de-chambre ou les laquais se tiennent vers la porte de la pièce où l'on est, tous en grouppe, debout & les mains jointes. Si le maître les renvoie, ils se retirent dans l’anti-chambre, & pour les appeler on ne fait que frapper des mains. 

Les Mahométans n'attendent jamais qu'on les salue, tous s'ampressent de prévenir leurs amis, ou ceux qu'ils rencontrent; mais il n'en est pas de même avec les grands ; ceux-ci saluent toujours les premiers. Il est même d'étiquette dans toutes marches publiques, que le grand visir, les pachas, les ministres, les généraux, préviennent le peuple ; le sultan en fait de même, il salue les deux haies de janissaires, au milieu desquelles iî-marche, par un léger signe de tête, & par un foible mouvement de la main droite dirigée vers le sein. Ces manières sont encore accompagnées dans toute la [208]  nation, d'un langage très-poli & très-honnête qui tient au génie même de la langue;

II faut convenir cependant que quelque générale que soit, parmi les mahométans, la pratique de ces règles de politesse et de bienséance, ils n'en conservent pas moins cet air de hauteur & de fierté qui leur est commun à tous, mais qui se manifeste de diverses manières selon la disserer.ee des caractères, du rang & des fonctions de chaque individu. On remarque dans les officiers du sérail un ton de grandeur mêlé d'orgueil; dans les ministres, une dignité pleine de noblesse; dans les oulmas, une gravité morne, sèche & austère ; dans les chefs de la police, & plus encore dans leurs suppôts, des manières: brusques, dures, on peut même dire sévères ; dans le militaire, ce qui est sans doute étonnant, les officiers sont très-attentifs, á adoucir les rigueurs de l'autorité & de la discipline; ils n'ont jamais dans la bouche que le mot d'amis, de camarades, de frères; ce n'est que dans le besoin, & au moment même d'une prompte exécution, qu'ils déploient toute la sévérité du commandement.

Mais dans tous, ce caractère fier & hautain se porte à la moindre vexation à une pétulence incroyable; rien chez eux n'arrête les élans de la nature, même parmi les hommes [209] de la plus grande distinction. Dans son emportement, le père, le mari, le maître, le patron, le géneral, l'officier, l'homme public, l'homme privé se fait souvent justice lui-même, soit en frappant de la main du bâton l'objet de sa colère, soit en l'effrayant par des menaces accompagnées des injures les plus atroces. Au reste ces injures & ces emportemens auxquels ils se livrent avec aussi peu de réserve, n'ont-presque jamais de suites sérieuses, parce qu'ils ne connaissent pas toutes les subtilités du point d'honneur si funestes parmi les européens.

De tous les ordres de citoyens, ceux qui se voient le plus exposés, & presque toujours impunément, aux saillies d'humeur des grands & du peuple, sont les sujets tributaires : tout ce qu'ils souffrent de la part des autres citoyens, sans oser se plaindre, les rend plus malheureux encore que les privations auxquelles ils sont condamnés dans l'ordre politique; ils ne doivent les procédés pleins de hauteur & de dédain auxquels ils sont journellement exposés, qu'aux préjugés religieux fortifiés par l'orgueil naturel. Tout citoyen, chrétien ou, juif, est dans une sujétion perpétuelle devant un mahométan : par-tout & en toute circonstance, il est obligé de lui céder le pas, quelque [210] soient le rang & la condition de celui-ci ; sans cette attention de sa part, il s'exposerait aux injures les plus mortifiantes, & souvent même à des actes de violence, sur-tout de la part de l'homme du peuple, toujours prêt à lever la main fur lui ; & s'il osoit se permettre le moindre mot, la moindre répresaille, dans l'instant même il serait assommé par la multitude. En un mot, toute insulte, toute offense faite par un non mahométan á un sectateur du prophète, est regardée comme un attentat contre la majesté de l'islamisme.