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Istanbul vu par Edmond About, 1884 Version imprimable Suggérer par mail
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Istanbul vu par Edmond About, 1884
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[Sainte-Sophie]

Les musulmans se sont approprié ce chef-d'œuvre de l'architecture byzantine en construisant des minarets, en badigeonnant quelques fresques, en cachant sous une feuille de cuivre doré quelques têtes de chérubins et en accrochant dans les angles des inscriptions turques sur des panneaux de tôle ou de bois qui ressemblent à des enseignes colossales. Les prêtres ou peut-être les sacristains exploitent la beauté et la gloire du monument, d'abord en faisant payer aux chrétiens un droit d'entrée de quatre ou cinq francs par tête, ensuite en contraignant les visiteurs d'acheter les cubes de mosaïque que ces vandales arrachent à poignée le long des murs. Malgré ces horreurs, l'édifice est splendide, moins fini, moins complet et plus fruste que Saint-Marc, mais bien plus grand et plus hardi avec sa coupole de proportions cyclopéennes qui repose exclusivement sur quatre piliers. L'art gréco-romain était vieux sous Justinien au vie siècle de notre ère, mais il était encore bien robuste et je ne sais si notre science, notre argent et nos prétentions pourraient rivaliser avec lui. Ni les photographies du commerce, ni les études d'ensemble et de détail que les pensionnaires de Rome ont exposées au Salon ne vous donneront une idée de la majesté de Sainte-Sophie. Pour juger la grandeur de l'édifice, il faut le mesurer à soi-même et voir le peu de place qu'on y tient. Il faut jauger, pour ainsi dire, la massé des matériaux précieux qui y sont accumulés, granit, porphyre, serpentin, brèche antique et ce beau marbre cipollin dont on a fait non seulement des colonnes, mais le pavage entier des galeries. Si les conquérants en délire ont pillé l'or, l'argent, les pierreries, en un mot toutes les richesses accumulées par la dévotion des empereurs d'Orient, ils ont laissé debout les colonnes que l'architecte Anthémius avait empruntées à tous les temples de la Grèce, de l'Asie et de l'Egypte. Tout ce que les sultans ont ajouté au monument primitif pour transformer la basilique en mosquée est peu de chose, à part les quatre minarets qui entourent la grande coupole ; et il nous semble que le Dieu des chrétiens, s'il reprenait possession de ce temple, comme le veut une antique légende chère aux Grecs, après cinq ou six jours de balayage, se retrouverait chez lui. Mais les brutalités de la conquête, la fureur des éléments et le temps, ce grand destructeur silencieux, ont cruellement altéré tout ce qui reste encore debout. Il a fallu étayer des arcades, consolider des murs, fretter de fer ou de bronze presque tous les chapiteaux, et tout cela s'est fait grossièrement, d'une main lourde. Le jour approche où Sainte-Sophie ne pourra plus être sauvée que par une restauration complète. Les Turcs entreprendront-ils ce travail ? Non, jamais [la restauration de Sainte-Sophie a été achevée cette année 2010]. C'est le peuple le moins réparateur qui soit au monde ; d'ailleurs, où prendraient-ils les cent millions que cela doit coûter au bas mot ? Les Russes seuls... Mais ici notre archéologie devient un peu révolutionnaire. Démolir un empire pour réparer une basilique, ce n'est pas une solution.

 

[Le musée d'Hamdy-Bey]

Les trois quarts de nos compagnons, sans respect du programme tracé par M. Weil, veulent absolument aller voir, tout au fond de la Corne d'Or, des hommes barbus qui lèvent les mains au ciel et tournent pendant un quart d'heure sur un air de valse à deux temps afin d'enseigner aux profanes que Dieu est partout à la fois. J'ai vu cet exercice au Caire, et comme il est peu vraisemblable qu'on l'ait perfectionné depuis 1868, j'aime mieux visiter Hamdy-Bey dans son petit musée. Il n'est pas encore très riche, d'abord parce qu'il est nouveau, ensuite parce que les Turcs se sont laissé reprendre tous les chefs-d'œuvre qu'ils avaient pris. La Vénus de Milo est à Paris ; les marbres du Parthénon sont à Londres et le fronton du temple d'Egine à Munich. Tout récemment encore les Allemands du Nord ont fait main basse sur l'admirable frise de Pergame qui a plus de cent mètres de long et que le pauvre Tourgueneff me décrivait dans une lettre enthousiaste la première fois qu'il la vit à Berlin. Le savant épicier Schliemann a trafiqué du trésor de Priam et des reliques d'Agamemnon sans rien offrir à la Turquie, si ce n'est un collier moderne, mais dont l'or est antique, à ce qu'il dit, et je le crois sans difficulté, car la nature ne fabrique plus d'or depuis quelques milliers de siècles. Les Prussiens ont donné à Hamdy-Bey quelques mètres, en plâtre s'entend, de cette belle frise qui rappelle un peu la manière si vivante et si française de Pierre Puget ; le Louvre a mis à sa disposition tous les moulages dont il pourrait avoir envie ; les Bavarois et les Anglais ne lui ont rien offert du tout. Aussi ne possède-t-il guère jusqu'à présent que des marbres de peu de prix, sarcophages, tombeaux, statues, bustes déterrés dans les îles et particulièrement à Chypre ; des figurines de terre cuite dans le style de Tanagra, quelques jolis fragments de bronze, quelques vases antiques et un certain nombre d'inscriptions; le tout catalogué avec soin par un membre de l'École d'Athènes, M. Salomon Reinach. Peut-être le tombeau d'Antiochus qu'Hamdy-Bey a découvert lui-même dans les neiges, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer, livrera-t-il un certain nombre de sculptures précieuses. J'en ai eu comme un avant-goût en voyant des estampages assez beaux. Ce jeune musulman érudit voudrait aussi, dans son patriotisme, réunir et classer les meilleurs ouvrages de la vieille industrie nationale. Il possède déjà neuf ou dix lampes de mosquées, tant en verre qu'en majolique, des meubles incrustés, des casques du temps des croisades ; et, s'il disposait d'un budget suffisant, il ferait encore, dit-il, des trouvailles intéressantes dans quelques villes d'Asie où les amateurs en boutique n'ont pas encore mis les pieds.

Nous terminons la promenade par une visite à l'École de dessin, vaste, propre et bien exposée, où une vingtaine de jeunes Turcs, dont quelques-uns sont déjà passablement avancés, travaillent avec intelligence, les uns d'après la bosse, les autres d'après les modèles édités par la maison Goupil.

[Flânerie]

Ah! si j'avais quelques jours de plus devant moi, quel plaisir je prendrais à parcourir la ville en compagnie d'un homme de goût, d'un connaisseur éclairé comme Hamdy-Bey ! Constantinople est un vrai fouillis de merveilles que ni les guides européens ni les Turcs eux-mêmes ne connaîtront ou n'apprécieront jamais. La divine fontaine d'Ahmed III, ce bijou qui pourrait être en or sans valoir un centime de plus, ce monument sculpté en dentelle de marbre, n'est pas une œuvre unique en son genre. La cité impériale fourmille de tombeaux historiques, de colonnes gréco-romaines, de citernes monumentales ; tout cela est abandonné, perdu, noyé dans des propriétés privées. L'ancien Hippodrome illustré par les rivalités sanglantes des Verts et des Bleus, avec les trois bornes monumentales qui limitaient trois pistes d'inégale grandeur, l'obélisque de Théodose, la Serpentine et la colonne d'airain dont une cupidité imbécile a détruit le revêtement, sera fouillé assurément un jour ou l'autre, et, à deux ou trois mètres au-dessous du sol actuel, l'archéologue y découvrira des trésors. Sans creuser si profondément, en flânant devant nous le nez en l'air, nous allons de surprise en surprise. C'est quelquefois un reste de palais, quelquefois un débris de forteresse intérieure, une façade étrange et menaçante comme la maison des Strozzi à Florence, ou une fantaisie lapidaire d'un style aimable et léger, un coin de pavillon, une grille de fer ouvrée un petit bout de jardin qui nous rappelle les contes orientaux du bon temps, le mariage de la princesse avec un barbier jeune et beau, les amours mélodieuses et embaumées du rossignol et de la rose. Mais l'heure nous talonne et l'implacable tradition nous commande. Il faut bon gré mal gré arpenter, au milieu des courtiers officieux et des mendiants opiniâtres, les ruelles boueuses du Bazar, cette ville de khans, de boutiques et d'échoppes où Ton ne débite plus que des marchandises européennes. Il faut chercher en vain des médailles antiques chez le saraf ou changeur qui agiote du matin au soir sur toutes les monnaies du monde civilisé ; il faut choisir des bijoux à bas titre et autres articles orientaux chez des marchands cosmopolites, moins bien assortis et plus chers que les juifs algériens de Paris. Et lorsque l'on s'est acquitté de ce fastidieux devoir, il faut rentrer vivement à l'hôtel et mettre une cravate blanche, car l'excellent M. Delloye-Matthieu, qui nous héberge depuis six jours, croirait manquer à ses devoirs s'il ne nous offrait pas un festin magnifique et délicieux, émaillé de toutes les constellations qui se portent à la boutonnière, se suspendent au col ou s'accrochent au revers de l'habit.

La fête fut superbe et fort bien ordonnée ;

le cuisinier de l'hôtel se surpassa, les meilleurs vins de France coulèrent à flots, les toasts joyeux et sérieux se succèdent aux applaudissements des convives, et l'un de nous, que la modestie ne me permet pas de nommer, s'exprima en assez bous termes sur les paysans, les ouvriers, les soldats, ces éléments modestes, honnêtes et vigoureux qui constituent le fond du peuple turc. Ahmed-Pacha, qui siégeait à la droite de notre cher amphitryon, répondit non seulement en homme du monde, mais en homme de cœur, et la fête se prolongea assez tard sans fatiguer personne, car au lieu de se mettre au lit à dix heures, comme la veille, on alla finir la soirée dans un lieu de perdition qui se nomme Concordia. C'est un café-concert où de jolies personnes décolletées chantent des barcaroles parisiennes que je m'accuse de n'avoir jamais entendues à Paris. Derrière le théâtre on joue à la roulette, comme on faisait jadis au doux pays de Baden-Baden. On y peut même, paraît-il, perdre beaucoup d'argent, car après le traité de San-Stefano, à l'entrée des officiers russes, cet établissement philanthropique, avec ses deux zéros et ses vingt-quatre numéros, encaissa, dit-on, quatre cent mille francs. C'est ainsi qu'en 1815 les Cosaques ont fait la fortune du Palais-Royal.

Jeudi 11 octobre. — Hier à six heures, en rentrant à l'hôtel, nous avons croisé dans une rue de Péra un coupé attelé de deux chevaux de race et qui se ferait remarquer au bois de Boulogne dans Tallée des Acacias. Notre guide, assis sur le siège, s'est retourné et nous a jeté ces trois mots : « Le prince Izeddin ». J'ai regardé dans la voiture avec une curiosité intense, et j'ai eu tout juste le temps d'apercevoir un jeune homme au teint mat, aux grands yeux, à la moustache fine et luisante , qui semblait profondément ennuyé. C'est le fils aîné de ce pauvre Abd-ul-Azis, le prince qui causa peut-être, et bien innocemment, la mort de son père. Le sultan qui périt dans son harem, suicidé par des mains inconnues, avait accordé ou vendu au khédive Ismaîl un firman contraire en tous points à la tradition musulmane. Il avait décidé qu'en Egypte le fils aîné du vice-roi hériterait du pouvoir de son père, à l'exclusion des collatéraux, dont le premier en ligne était le prince Halim, fils de Méhémet-Ali. On supposa qu'il préparait une révolution du même genre en faveur d'Izeddin et il accrédita lui-même ce soupçon par les faveurs inusitées dont il comblait imprudemment son aîné. De là le drame sanglant dans lequel les journaux d'Europe, toujours enclins à mettre les choses au pis, enveloppèrent un instant, sans preuve aucune, la mère et le fils aîné d'Abd-ul-Azis. Il y a du bon et du mauvais dans l'ordre de succession au trône tel qu'il est établi chez les Turcs. D'un côté, l'intérêt des peuples veut que dans aucun cas le pouvoir ne puisse tomber aux mains d'un enfant; mais le cœur humain est ainsi fait, qu'un père préférera toujours son fils à ses frères ou à ses oncles, et qu'un despote, accoutumé à voir plier toutes les volontés devant la sienne, résistera difficilement à la tentation d'aplanir les obstacles qui séparent son fils du trône. Notez, en outre, que des exemples mémorables, tant anciens que nouveaux, conseillent au maître de l'empire certaines précautions contre son héritier collatéral, fût-il son propre frère. Au moyen âge, il prévenait les conspirations de palais, en faisant le vide autour de lui. Les mœurs modernes sont infiniment plus douces. Toutefois le sultan garde à sa cour et ne perd pas de vue son héritier présomptif. Il existe encore plusieurs fils d'Abd-ul-Medjid qui succéderont, inchallah! (s'il plaît à Dieu) à l'empereur Abd-ul-Hamid, leur auguste frère, avant qu'il soit question de couronner Yousouf Izeddin. Ce jeune prince a donc bien des années devant lui pour s'ennuyer ou pour s'instruire.

Nous avons fait partie d'aller voir aujourd'hui les derviches hurleurs qui fonctionnent dans une sorte de couvent à Scutari. Comme leurs portes ne s'ouvrent pas avant deux heures de relevée, je puis vaquer à mon aise dès le matin à travers les rues de la ville turque. J'y vais seul, sans ami, sans guide, comme au bon temps de la jeunesse où je n'avais pas même un plan dans la poche, et pourtant je ne m'égarais jamais, pas plus à Londres qu'à Stamboul. Il me semble que bien des choses ont changé par ici ; les rues sont plus larges, plus droites ; on dirait que le baron Haussmann y a passé. Si ce n'est lui, c'est l'incendie qui a rasé les vieux quartiers construits en bois et entraîné les habitants à rebâtir leurs maisons en pierre. On en voit de fort propres et même d'assez belles, qui révèlent à la fois un supplément d'aisance et un surcroît de sécurité. Vous connaissez ce mot d'un raïa grec à qui l'on demandait : « Pourquoi ne plantes-tu pas d'arbres autour de ta maison ? » Il répondit : « Si j'étais assez fou pour en planter un seul, le premier Turc qui passerait devant chez moi s'installerait à l'ombre avec ses serviteurs ; il me commanderait de faire le café et de rôtir un agneau. » Ce n'était pas seulement le Grec, l'Arménien ou l'Israélite qui cachait sa richesse comme un crime ; jadis le Turc lui-même faisait le pauvre pour éviter les impôts, les exactions et les confiscations. Les vieux abus ont fait leur temps ; peut-être l'arbitraire a-t-il encore ses coudées franches dans quelques recoins des provinces d'Anatolie ; mais dans la capitale il est certain que la loi, les moeurs, l'opinion publique garantissent les droits de chacun. Par une contradiction singulière, mais non pas inexplicable, le luxe des vêtements, des équipages, du domestique, parait avoir sensiblement décru. Il y a trente ans, l'élégance des femmes savait fort bien se faire valoir sous le féredjé comme leur beauté triomphait sous la finesse transparente du yachmak. Les grands nigauds d'Europe qui rêvaient des aventures impossibles rencontraient au bazar ou dans les rues, en moins d'une demi-journée, cent hanouns assez bien vêtues et assez brillamment entourées pour mettre une imagination parisienne en feu. Le changement qui me frappe est-il dans les objets ou dans mes yeux ? Est-ce parce que j'ai vieilli que les bourgeoises de Stamboul me paraissent moins jeunes et moins bien faites, mal fagotées et chaussées en dépit du sens commun dans leurs bottines d'Europe éculées? Un observateur moins superficiel que je ne suis forcé de l'être me dit qu'en effet, grâce au crédit illimité que l'Occident ouvrait à la Turquie, Stamboul a traversé une phase de prospérité dont tous ses nouveaux bâtiments gardent la trace ; mais un krach financier, politique et militaire à la fois, a défait beaucoup de fortunes, mis à mal plus d'une famille, fait vendre quantité de diamants, réduit le train général de la population et singulièrement attristé ce bal masqué quotidien qui réjouissait nos yeux dans la rue.

[A Scutari]

Je rapporte à l'hôtel une impression de mélancolie que le soleil lui-même n'a pas su dissiper, et j'augure assez mal du spectacle qu'on nous a promis pour remplir notre après-dînée ; il me semble que les hurleurs doivent être proches parents des jongleurs africains que Paris a sifflés sous le nom d'Aïssaouas. Eh bien ! non, nous n'avons pas perdu notre temps et la journée a été bonne. D'abord la traversée du Bosphore en caïque lorsqu'il fait beau est toujours une partie de plaisir. Le caïque est aussi léger que la gondole vénitienne est pesante, aussi clair qu'elle est sombre, aussi gai qu'elle est triste. L'instabilité même de ce véhicule étonnant, qu'un souffle ferait chavirer, ajoute au charme du voyage. Et puis les caïdgis sont des gaillards si pittoresques ! et puis on fait tant de rencontres en moins d'une demi-heure, paquebots, bateaux-mouches, gros voiliers chargés à couler, goélettes, caravelles, tartanes, tous les modèles des bateaux qui vont sur l'eau, sans excepter la fameuse galère qui a joué son rôle dans les Fourberies de Scapin ! Nous touchons tous ensemble à l'échelle de Scutari et nous débarquons pêle-mêle sur les planches pourries, au milieu d'un concert d'imprécations polyglottes. Nous prenons des chevaux de selle ou des fiacres, chacun selon son goût, et nous escaladons au trot, au galop, à travers une foule compacte, la grande rue boueuse et mal pavée de Scutari. L'encombrement n'y est pas moins touffu que dans un faubourg de Paris le matin d'une fête nationale. Hommes, femmes, enfants, soldats en permission, bergers venus de loin, marchands ambulants, oisifs qui chôment par avance la solennité du lendemain, se pressent et se coudoient bruyamment, mais sans brutalité, comme gens de la même famille. On vend encore des moutons ; on vend aussi des couteaux pour les immoler et des grils pour les faire cuire. Je remarque un jeune bourgeois de vingt à vingt-deux ans qui s'est emmailloté la figure dans un mouchoir à carreaux et qui pousse gravement devant lui un grand commissionnaire et un énorme mouton, l'un portant l'autre. Si tu as mal aux dents, mon garçon, comme il est permis de le croire, ton mouton fraîchement tué ne sera pas tendre demain !

[Derviches hurleurs]

Scutari fourmille d'enfants et vous n'avez jamais rien vu de plus beau que les petits Turcs, garçons et filles. Tous ces marmots, riches ou pauvres, mais les pauvres surtout, sont accoutrés de la façon la plus pittoresque et comme enluminés de couleurs vives et fraîches. En voilà cinq ou six que le hasard a groupés sur la crête d'un vieux mur. Je défie le printemps lui-même de faire fleurir un tel bouquet. A cent pas de la petite mosquée des Derviches, la pente que nous gravissons devient si raide qu'il nous faut mettre pied à terre. Nous arrivons à une petite cour; un sacristain du plus beau noir nous débarrasse de nos cannes et de nos parapluies, nous pousse dans un bâtiment qui a l'air d'une église de village et nous fait asseoir sur des bancs, les uns au rez-de-chaussée, les autres dans une espèce de soupente. Quelques chuchotements discrets et quelques rires étouffés attirent notre attention sur une tribune grillée. Il y a des curieuses ailleurs que dans la pièce de Meilhac. La mise en scène de l'ouvrage qu'on va représenter devant nous est plus bizarre que terrible. Nous voyons tout un jeu de tambours de basque pendus au mur, en face d'instruments dont la forme et l'emploi nous sont moins connus. Vous diriez de petits mortiers de pharmaciens tendus en peau d'âne. Il y a bien aussi quelques armes, mais des armes trop formidables pour être inquiétantes; par exemple des masses de fer empruntées à quelque panoplie du moyen âge. Une sorte de niche qui parait tenir lieu d'autel est encombrée d'objets divers et mystérieux dont les uns semblent destinés à l'exercice du culte, les autres m'ont tout l'air d'être de simples ex-voto. Le pavé du temple est couvert d'une natte, mais on y voit aussi quelques tapis de prière assez beaux et quantité de peaux de mouton que le bedeau range et dérange inutilement avec un soin minutieux, comme pour amuser le tapis. Après une attente assez longue, un chant grave et passablement mélodieux s'élève dans la cour et nous prépare à la cérémonie. Presque aussitôt nous voyons entrer quatre derviches vêtus de noir avec un peu de blanc, très sérieux et visiblement convaincus de leur importance. Un homme d'une quarantaine d'années, fort digne, est comme le curé de cette petite paroisse. Nous remarquons parmi ses vicaires un jeune ascète au profil d'aigle qu'on croirait détaché d'une toile de Murillo. Ces bons messieurs, qui nous ont fait payer à la porte de leur établissement et qui viennent d'encaisser environ cent francs de recette, débutent par une prière à notre intention : ils demandent pardon à Dieu d'avoir laissé entrer ces chiens de chrétiens dans son temple. Mais vous voyez que dans l'Église musulmane la fin justifie les moyens. Les hurlements que nous sommes venus écouter se font espérer très longtemps.

Le clergé paroissial prélude par une cérémonie assez imposante, accompagnée d'un  beau plain-chant, aux exercices violents qu'il ne fait pas lui-même, car les derviches hurleurs sont des hommes qui ne hurlent pas, mais qui donnent à hurler. Les vrais acteurs du mélodrame se recrutent parmi les fanatiques de la rue, tandis que les prêtres récitent des oraisons, font des génuflexions, baisent la terre, brûlent de l'encens, échangent des accolades et reproduisent maint détail du rituel catholique. L'enceinte se remplit peu à peu de curieux et de dévots qui entrent l'un après l'autre, saluent respectueusement le sanctuaire et vont s'accroupir sur les nattes ou dans la galerie, acteurs ou spectateurs, à leur choix. Ce personnel composite comprend surtout, à ce qu'il semble, des artisans, des domestiques, des matelots; des soldats, sans préjudice des bons bourgeois qui s'y mêlent de temps à autre, entraînés par l'exemple, gagnés par la contagion, comme autrefois chez nous les convulsionnaires de Saint-Médard. L'espèce humaine est moins variée que l'on ne croit, et, comme le soleil, la folie luit pour tout le monde. Au milieu du service religieux qui suit son cours et des prières chantées qui vont leur train, il s'est formé petit à petit dans le fond de la salle un groupe d'hommes coiffes du fez ou du turban, vêtus comme les gens de la rue et même un peu déguenillés par-ci par-là. Ils se tiennent debout, serrés les uns contre les autres, et ils invoquent Dieu en chœur. Leur prière n'est ni longue ni compliquée : les prêtres psalmodient des versets et des répons ; quatre vieillards assis sur des peaux de mouton chantent des choses curieuses dont Félicien David a su tirer un bon parti. Quant à nos fanatiques, ils ne disent qu'un mot : « Allah ! » et chaque fois qu'ils le prononcent ils inclinent la tête en signe de respect. Mais, au bout d'un quart d'heure, la fatigue et l'excitation font si bien qu'au lieu de prier on crie, et qu'au lieu d'incliner la tête on la jette en avant par un mouvement saccadé. Un quart d'heure encore et les cris se changeront en hurlements, les secousses en contorsions. Bientôt une sorte d'ivresse s'empare de ces malheureux. Haletants, ruisselants de sueur, demi-nus, car ils ont rejeté tout ce qui pesait à leur corps, ils se tordent le cou en faisant pivoter leur tête avec une telle impétuosité qu'on ne serait pas surpris de la voir s'arracher et tomber à terre. La voix leur manque, l'air siffle dans leurs bronches, on n'entend presque plus qu'un concert de râles étouffes.

Mais gardez-vous bien de les plaindre : on lit sur leur visage convulsé une grossière béatitude, et même, j'en ai peur, un avant-goût solitaire et malsain du paradis de Mahomet. Grand bien leur fasse ! Nous n'envions pas leur plaisir. Mais la vue de ces exercices éveille une certaine émulation dans l'assistance musulmane. Plus d'un spectateur, homme grave, coiffé du fez, vêtu de la redingote longue, porteur d'une de ces belles barbes teintes en bleu qui faisaient croire à Gérard de Nerval qu'un musulman est toujours jeune, suit le mouvement peu à peu, commence par dodeliner de la tête, fredonne ensuite à l'unisson et finit par entrer en danse. Un monsieur qu'on prendrait volontiers pour un colonel en retraite, tant sa tenue est correcte et sa figure respectable, s'était assis à trois pas de nous, à l'intérieur de la nef, sur la natte. Il a fait comme beaucoup d'autres, et le voici qui exécute sa partie dans l'ensemble sans hurler, mais en accompagnant les hurleurs sur le tambour de basque. Les instruments ont été décrochés au nombre de vingt ou trente par un petit bossu sans bosse, gamin difforme et grimaçant qui remplit les fonctions d'enfant de chœur. Je crois bien que ce gnome commence à débaucher quelques autres moutards du quartier, car deux apprentis de son âge se tortillent et s'égosillent avec lui. Quand je vivrais cent ans, je n'oublierais pas les grimaces de ce singe de Mahomet, ni surtout les contorsions héroïques d'un beau grand nègre dont la dévotion expansive et aromatique triomphe des parfums d'Arabie et atteste la vanité de l'encens.

Lorsque la passion religieuse est assez exaltée pour que l'homme ne diffère plus sensiblement de la bête, les thaumaturges ont beau jeu. Aussi voyons-nous le curé de cette étrange paroisse donner publiquement audience à des malades qui lui demandent tous un miracle, ni plus ni moins. Le premier est un artisan d'une cinquantaine d'années ; il marche avec difficulté et tient ses côtes comme un homme qui souffrirait du lumbago. On le fait couchera plat ventre et le prêtre lui marche sur le corps sans aucune difficulté. Vient ensuite le jeune homme de bonne famille que j'ai remarqué dans la rue avec son grand madras en mentonnière et son mouton à dos de portefaix. II est arrivé un quart d'heure après nous et il a assisté pieusement à la deuxième moitié de l'office en balançant la télé et en murmurant des prières. Ainsi préparé, il s'avance vers le chef des derviches qui lui fourre les doigts dans les oreilles en marmottant un exorcisme ou une bénédiction. Le troisième malade est un pauvre bébé de trois ans tout au plus qui braille du haut de sa tête; il n'est pas moins couché sur le tapis et piétiné par le derviche, très prudemment, je dois le dire, et avec les plus grandes précautions. Nous n'en avons pas vu davantage : la laideur du spectacle, l'atrocité du bruit et l'odeur de nègre échauffé nous décidèrent à partir au bout d'une heure et demie environ sans demander notre reste. En résumé, cet exercice religieux, s'il n'est pas des plus ragoûtants, ne doit point être confondu avec la jonglerie funambulesque des Aissaouas. C'est un ensemble de pratiques grossières, malsaines, abrutissantes, que les musulmans éclairés tiennent en médiocre estime et qu'Ibrahim-Pacha avait raison d'interdire aux soldats égyptiens sous les peines les plus sévères. Cependant, faut-il l'avouer? cette débauche du fanatisme musulman ne nous a pas laissés indifférents et nous éprouvions autre chose que du mépris devant cette somme effrayante d'énergie mal employée. Un des nombreux vapeurs qui parcourent le Bosphore en tous sens nous transporta au pont de Galata. Je fis encore un tour dans Stamboul, j'assistai à un coucher de soleil où le profil de la ville turque, esquissé en gris sur le ciel, réveilla ma vieille admiration pour Ziem, et je rentrai à Péra par la ficelle. C'est un petit chemin de fer souterrain où deux trains se croisent régulièrement toutes les cinq minutes, la descente de l'un faisant monter l'autre. On ne voyage pas autrement entre la Croix-Rousse et Lyon. La soirée et la nuit furent belles ; on put grimper à la tour de Galata et voir d'un seul coup d'œil la Corne d'Or et le Bosphore illuminés en l'honneur de la fête du lendemain.

***

VIII

[Kurban Bayrami, la prière du sultan]

Cette fête du Gourbam-Beïram nous inspirait à tous une assez vive curiosité. Les Belges, nos amis, avaient obtenu, par l'entremise de leur légation, six places de tribune dans le splendide hall de Dolma-Bagtché, où le sultan devait recevoir les diplomates étrangers et les grands dignitaires de l'État. Les autres, moins ambitieux ou moins favorisés, se promettaient au moins de voir défiler le cortège impérial, dont la magnificence est légendaire. Mais rien n'est simple dans ce pays ; il faut intriguer pour savoir quel sera le jour de la fête, et d'habitude on ne le sait positivement que la veille. Il faut intriguer sur nouveaux frais pour connaître le nom de la mosquée qui recevra la visite du sultan. Les précautions dont on entoure sa personne sacrée réduisent ses promenades au strict nécessaire. Aujourd'hui, par exemple, il a quitté sa résidence de Yeldiz-Kiosk [Yıldız köşk], traversé son parc en voiture, fait un petit bout de chemin dans la rue pour atteindre une mosquée des plus modestes et des moins connues, et, sa prière faite, il a gagné à cheval, en quelques minutes, le palais de Dolma-Bagtché. Le chemin qu'il a suivi était exclusivement bordé de soldats, et toutes les rues adjacentes barrées par la cavalerie. Ajoutez que les curieux n'ont pas ici, comme à Paris, la ressource de louer une fenêtre : tous les étages supérieurs des maisons sont hermétiquement clos par ordonnance de police. Nous nous sommes mis en route à six heures du matin, nous avons longé des casernes, des casernes et encore des casernes, jusqu'à la rue où tous les habitants de ces casernes étaient rangés le sabre au poing ou l'arme au pied. Nous sommes descendus de voiture entre deux haies de fantassins, tous esclaves de la consigne et fort peu disposés à nous ouvrir leurs rangs. Il a fallu que M. Weil fit des prodiges de souplesse et d'insinuation pour nous donner l'accès d'un petit café grec dont les fenêtres nous laissaient voir, entre les croupes des chevaux et les têtes de l'infanterie, fort peu de chose en vérité. L'attente fut assez longue, mais nous ne perdions pas notre temps. La rue était incessamment sillonnée par des voitures de gala, des généraux à cheval en grand uniforme, des musiques militaires. Une étroite ruelle qui s'ouvrait sur le côté de notre café était barrée par une demi-douzaine de Tcherkesses, bons cavaliers et soldats finis. A tout moment, des ordonnances, des cochers ou des valets de pied de grandes maisons forçaient leur ligne pour introduire et emmagasiner dans la ruelle, soit un cheval d'officier, soit une voiture, soit une paire de carrossiers dételés. Ils se prêtaient à tout sur l'ordre de leur chef avec une souplesse étonnante et se reformaient aussitôt. J'ai vu ce jour-là un bon lot de soldats turcs, et dans le nombre des gaillards vraiment pittoresques, comme les zouaves du Soudan. Tous ces hommes, sans exception, m'ont frappé par leur tenue, leur discipline, leur physionomie martiale. Je comprends que les Roumains et les Russes victorieux en parlent avec tant d'estime. Un des traits caractéristiques de cette armée est qu'elle compte beaucoup d'hommes faits, de vieux soldats, de sous-officiers émérites. Hélas! faut-il venir si loin de France pour retrouver le grognard de trente ans, ce type éminemment français !

[Arrivée du sultan à la mosquée]

Une immense acclamation, accompagnée d'un déchaînement de musique, nous annonce l'arrivée du sultan. Tout ce que j'en ai distingué, c'est un carrosse magnifique conduit par un cocher rouge et or. Non loin de là, devant la mosquée, un obligeant voisin me montre des féredjés de soie et de jolis enfants dans des voitures dételées : c'est la famille du sultan. Je me suis fait traduire les acclamations qui tout à l'heure ont salué le passage d'Abd-ul-Medjid. Les soldats ont crié littéralement : « Qu'il vive beaucoup ! » Et une autre voix, la voix de l'esclave romain qui suivait le char de triomphe : « Ne t'enivre point de ta gloire et songe que Dieu est bien plus grand que toi ! » Mais le commandeur des croyants, l'héritier des khalifes, a fini sa prière; il est sorti de la mosquée et il passe devant nous, grave, un peu triste, sur un magnifique cheval blanc. Il répond aux vivais de ses soldats par le salut militaire. Sa figure, plus allongée que je ne supposais et plus conforme au type persan qu'au type turc, est d'une régularité parfaite; il a le geste noble et l'air majestueux. On me montre le grand vizir Saïd Pacha, qui n'est pas beau de la même façon que son auguste maître, il s'en faut de tout; mais l'intelligence, le travail et la volonté se lisent à livre ouvert sur cette physionomie d'honnête homme. Je ne suis pas bien sûr d'avoir vu l'illustre Osman-Ghazi-Pacha, et je le regrette sincèrement; mais j'ai vu le cheikh-ul-islam, chef de la religion, ou plutôt cardinal-vicaire du sultan qui est pape dans son empire, et même hors de son empire, dans l'extrême Orient, en Afrique, partout où le Koran résume la foi et la loi. Les curieux remarquaient aussi un cavalier gros comme le poing et affublé d'un costume de général. C'est le bouffon du sultan et très probablement le dernier fou en titre d'office dont il sera fait mention dans l'Almanach de Gotha. Le cortège impérial est vraiment beau ; je n'ai qu'un reproche à lui faire ; c'est qu'il a passé devant nous comme un tourbillon, sans nous laisser le temps d'admirer. Quelques chercheurs de petite bête assurent que, même dans ces splendeurs, le laisser aller propre au Turc se trahit par certaines négligences de détail. Ils ont remarqué, par exemple, d'admirables chevaux du Nedj qui avaient la gourmette rouillée et des harnais dorés à l'or fin qui laissaient voir un peu de bourre; mais. Dieu merci! je n'ai pas d'assez bons yeux pour perdre toute illusion. Aussitôt que la route est un peu déblayée, nous sortons de notre cabaret et nous courons reprendre nos voitures. Le retour est fort gai : nous rencontrons à chaque instant, dans des coupés ou des landaus bien attelés, des femmes élégantes, fort jolies dans le peu qu'on en voit, et que le krach dont nous parlions hier n'a certainement pas atteintes ni même effleurées. Il parait qu'un récent édit du sultan met aux abois ces gazelles aux grands yeux peints. Le maître a décidé qu'elles remplaceraient leur voile transparent par dès voiles sérieux. Ce serait en vérité grand dommage, car le yachmak, tel qu'on le porte aujourd'hui , donne une satisfaction raisonnable au passé sans assombrir le présent; il embellit même les jolies Circassiennes, et généreusement toutes les Turques, en allongeant leur aimable visage, que la nature a fait un peu trop large et trop court. Un concert de protestations s'élèvent déjà de tous côtés contre la nouvelle loi somptuaire. Ce n'est pas seulement le beau sexe qui réclame ; on compte dans l'empire ottoman soixante-dix mille fabricants de yackmaks qui ne se laisseront pas ruiner sans crier, et Abd-ul-Hamid n'est pas sourd aux doléances de ses sujets.

L'infatigable organisateur de nos plaisirs, M. Weil, ne veut pas que nous quittions ce pays sans avoir goûté aux douceurs de la villégiature. Un déjeuner nous attend à Thérapia, sur la côte d'Europe, au milieu des palais et des villas du monde diplomatique et de la haute finance. Il est dit qu'en sortant de table nous irons fumer un cigare aux Eaux-Douces d'Asie. Les bateaux à vapeur du Bosphore vont partout et font constamment la navette entre les diverses échelles.

Thérapia ne perd pas trop à être admiré de tout près ; la cuisine de l'hôtel d'Angleterre et son vin plat de Roumélie sont supportables. Les petits stationnaires des ambassades, dont un seul, le nôtre, a le droit d'avoir sa planche à terre, animent et égayent le paysage. Le palais de France a grand air entre le quai et un vaste jardin plein de vieux arbres et de fiers rochers. Le marquis de Noailles ne doit pas regretter trop amèrement ici l'admirable château de ses pères et les beautés classiques du parc de Maintenon. Malheureusement l'homme, ou du moins le Français, ne sait jouir de rien sous la pluie; cette infirmité de notre race donne aux citoyens d'Angleterre un notable avantage sur nous. Arrivés à Thérapia par un temps assez morne, nous avons été légèrement mouillés avant de nous asseoir à table ; puis le ciel a paru se remettre, et nous sommes partis à pied pour l'échelle de Buyukdere, où nous espérions prendre le bateau qui touche à Beïcos en Asie. Mais nous n'étions pas encore à cinq cents mètres de l'ambassade d'Angleterre qu'un vrai déluge s'est abattu sur nous. Le ciel fondait en eau ; la pluie criblait la mer, aussi calme que le lac d'Enghien en juillet. Bon gré mal gré, il fallut revenir sur nos pas, rentrer à l'hôtel et retourner piteusement à Constantinople par le vapeur qui nous avait amenés ; mais le climat est si capricieux dans ce pays que nous trouvons le ciel bleu et la mer houleuse en rentrant à Constantinople. L'averse a été pour nous seuls ; il n'a pas plu en ville de la journée.

Grande fête le soir à notre hôtel. Le patron, M. Flament, a profité de notre passage pour faire baptiser son dernier enfant, qui est une fillette de six mois; elle s'appellera Léopoldine, en l'honneur du roi des Belges, qui s'intéresse à la Compagnie des wagons-lits, encourage toutes les œuvres de progrès et jette noblement les millions de sa cassette particulière dans l'entreprise internationale du Congo. Le parrain est M. Mathieu-Delloye et la marraine Mme Von Scala. On boit force vin de Champagne à la santé de l'enfant, qui s'excuse par interprète de ne pas rendre toast pour toast, les gobelets dont elle a coutume de se servir ne figurant pas sur la table.

[Karagöz]

Nous devions couronner la fête par une représentation de Karagheuz [Karagöz] et par un ballet de tziganes. Les tziganes ont fait défaut, soit que la police turque ait été une fois par hasard en veine de puritanisme, soit plutôt, je le crains, parce que les intermédiaires auront fait des conditions inacceptables. Mais Karagheuz nous a donné la comédie dans un cabaret de Péra frété ad hoc. Ce personnage est un guignol excessivement libre, une impudente ombre chinoise qui de tout temps a eu le privilège d'égayer non seulement les hommes, mais les femmes, les gamins et les petites filles, durant les nuits du Rhamadan. Mais nous ne sommes pas en Rhamadan, et la grosse gaieté de Karagheuz se réserve pour des temps meilleurs. Peut-être aussi n'a-t-on pu nous offrir qu'un Karagheuz de pacotille; le fait est qu'il nous a médiocrement amusés.

Le samedi 13 octobre était pour le gros de notre caravane le jour du départ, et déjà, pour quelques-uns d'entre nous, le jour des adieux. M. de Blowitz ne voulait pas quitter Constantinople sans avoir obtenu une audience du sultan. Il s'était bouté en tête d'interviewer Abd-ul-Hamid, peut-être même de le décorer; et, pour mener à bonne fin ce projet qui n'allait pas tout seul, il avait mis sur pied l'ambassade de France, l'ambassade d'Angleterre, l'ambassade d'Italie, une bonne moitié du corps diplomatique. Nous allions donc le laisser là, et, avec lui, son secrétaire, le fils d'Ernest Daudet, qui nous avait tous charmés. Le jeune Tréfeu, du Gaulois, avait reçu de son journal une mission en Bulgarie; on l'envoyait à Sofia chez le prince de Battenberg, qui n'était pas sans avoir besoin de l'appui des journaux monarchiques. Cet aimable garçon se disposait à chevaucher trois ou quatre jours dans la boue; mais, comme il est aussi bon cavalier que mauvais marin, il était homme à entreprendre le voyage de Kéraban le Têtu plutôt que de passer à nouveau la mer Noire.



 
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