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Catégorie : Géographie
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extrait de Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, 1894

[Mer noire]

A l'ouest du promontoire de Jason, considéré comme la limite orientale des côtes pontiques de l'Asie Mineure, la première ville du riche pays de Djanik est le port d'Ounieh [Ünye], ayant quelque importance par ses chantiers de construction et par ses carrières, d'où l'on extrait des dalles calcaires rouges et blanches, expédiées à d'autres cités du littoral ; les roches excavées par les carriers renferment des bancs d'un jaspe ondulé qui prend un très beau poli : c'est là, pense Hamilton, que Mithridate faisait tailler ces vases de jaspe qu'il aimait à montrer à ses hôtes. Les collines calcaires de l'intérieur sont recouvertes d'une argile jaunâtre dans laquelle se trouvent des nodules de pierre ferrugineuse, d'une assez faible teneur en métal, que les gens du pays, peut-être descendants des anciens Chalybes, fondent et forgent en de rustiques usines ; le fer, afflué au feu de charbon, est d’ailleurs d'excellente qualité et le gouvernement turc l’achète pour ses arsenaux. A la fois mineurs, forgerons et charbonniers, les « Chalybes » d'Ounieh mènent une vie errante, déplaçant leurs cabanes et leurs forges quand un gisement leur semble épuisé. Le pays est tout parsemé de fourneaux en ruines et de scories amoncelées (1). A l'est, également sur la côte de la contrée des Chalybe, se succèdent quelques ports, Fatisa, Orlou, mais, ne servant de débouchés qu'à de courtes vallées, ils n'ont qu'un faible trafic : c'est dans cette région, abrité par le promontoire de Jason, que se trouve le meilleur ancrage de tout le littoral anatolien sur la mer Noire, Vona-liman : quelques navires s'y réfugient en hiver.

La haute vallée du Ghermili, le principal affluent du Yechil irmak, commence dans le cœur des montagnes pontiques, entre des pentes herbeuses. Le chef-lieu de cette région alpestre est un de ces nombreux Kara hissar ou « Château Noir », ainsi nommés de forteresses ruinées qui s'élèvent sur des rochers à pic. Le Kara hissar de l'Anatolie nord-orientale est désigné spécialement par le surnom de Cheb-khaneh, Chabanah ou Chabin, à cause des mines d'alun que l'on exploite dans le voisinage et dont les produits sont transportés à travers le Goumbet-dagh au port de Kerasoun ; un tracé de route carrossable, non encore exécuté, rattache cette ville aux quais de Tireboli. Chabin Kara hissar [Şebinkarahisar], haut perchée sur une roche isolée, dans un cirque de montagnes, est à plus de 1600 mètres d'altitude. L'autre ville commerçante de la vallée, Niksar, l'ancienne Neo-Caesarea, est à 500 mètres seulement ; elle se trouve à 50 kilomètres à peine du confluent des deux branches maîtresses de l'Iris. Au milieu de sa vaste forêt d'arbres fruitiers se voient quelques restes des fortiflcations romaines de la Nouvelle Césarée. C'est dans cette ville, la Cabira de Strabon, qu'aurait été, d'après Hamilton, la résidence de Mithridate. Presque toute la population normale des alentours se compose de Kizil bach (2).

Tokat, la capitale du haut bassin de l'Iris ou Tosanli sou, est l'une des grandes cités de l'Anatolie intérieure et l'un des principaux lieux d'étape sur la route de Constantinople à la haute Mésopotamie. Ses faubourgs se prolongent au loin dans les vallées latérales entre les jardins ; à 12 kilomètres en amont s'élevait la somptueuse Comana pontique (3), où l'on voit encore quelques débris des temples maçonnés dans un pont byzantin jeté sur l’Iris.

1. Hamilton, Researches in Asia Minor.

2. Taylor, Journal of the Geographical Society, 1868.

3. Briot, Notes manuscrites.

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Agglomération de masures en terre et en briques cuites au soleil, Tokat pourrait être facilement reconstruite en marbre, car elle est dominée par deux sommets abrupts de calcaire cristallin, qui fournit les plus admirables matériaux de construction ; les schistes fissiles sur lesquels reposent ces marbres se taillent en larges dalles, que les Turcs emploient pour les tombeaux. Le rocher du nord porte les ruines pittoresques d'un château byzantin, et sur l’une de ses parois s'ouvrent des grottes naturelles et artificielles qui servirent probablement de nécropole ; un porche, au seuil duquel un reste d'escalier est suspendu, donnait jadis accès aux galeries souterraines. Les jardins qui reçoivent la chaleur reflétée des rocs de marbre et qu'arrosent des eaux abondantes, dérivées de l'Iris, donnent des produits excellents ; leurs pommes et leurs poires sont encore meilleures et plus parfumées que celles d'Angora, renommées dans toute l'Asie Mineure et jusqu'à Constantinople. Tokat possède une fonderie de cuivre où l’on apporte du minerai extrait des gisements de Kaban-Maden, au delà de Sivas. Elle expédie des ustensiles de ménage jusqu'en Egypte, en Perse et dans le Turkestan.

En aval de Tokat s'étend, aux bords de l'Iris, la plaine fertile de Kaz-ova ou « Plan des Oies », dont le gros bourg de Tourkhal [Turhal ] garde l'extrémité ; au-dessus des maisons et des jardins, se dresse une roche complètement isolée, à forme pyramidale, que des saillies, contournant obliquement les parois, font ressembler d'une manière frappante à un temple assyrien, tel que nous les montrent les plans restaurés. Une forteresse ruinée couronne le rocher de Tourkhal. Au sud-ouest de la vallée, dans une plaine qu'arrose un tributaire de l'Iris, la ville considérable de Zilleh [Zile], l'ancienne Zela, presque exclusivement peuplée de Turcs, groupe également ses maisons au pied d'un haut rocher détaché des collines environnantes et portant une forteresse. Au sommet s'élevait un temple de la déesse Anahit, édifice vénéré que les anciens rois de Perse, dit Strabon, considéraient comme le sanctuaire par excellence de leurs divinités. C'est probablement la force de la coutume qui a fait de Zilleh un des lieux de foire les plus fréquentés de l'Asie Mineure ; à la foule des pèlerins attirés jadis par la sainteté du temple a succédé le concours des marchands. Au nord de Zilleh, sur la route d'Amasia, on voit le champ de la bataille que César livra contre Pharnace, roi du Pont, et qu'il décrit si brièvement : « Venu, vu, vaincu (1) ! »

Amasia [Amasya], où naquit Strabon et où fut rédigé son grand ouvrage, remplit un étroit bassin que traverse l'Iris, uni presque immédiatement en aval au Tersekan-sou.

1. G. Perrot, Mémoires d’Archéologie, d’Épigraphie et d’Histoire.

A l'est, à l'ouest, se dressent de hauts rochers gris qui privent la ville des rayons du soleil pendant plusieurs heures de la journée. Les collines de l'est, moins escarpées, offrent quelques terrasses plantées en vignes et parsemées de maisonnettes. Les rochers de l'ouest, flanqués à la base d'un large socle sur lequel s'élevait le palais des rois du Pont, indiqué encore par de faibles débris, offrent une paroi presque verticale, que termine une nrêle aiguë portant la citadelle décrite par Strabon ; pour y atteindre, il faut contourner le rocher et gagner à l'ouest une brèche ardue d'où un raide sentier monte vers l'enceinte. La forteresse actuelle est presque en entier de construction byzantine cl turque, mais on y voit encore deux tours helléniques d'un beau travail, ainsi que des galeries taillées dans le roc, qui descendent à une source cachée, puis vont aboutir à l'air libre par un porche semblable à celui de Tourkbal (1). 

1. Hamilton, Researches in Asia Minor ;  — G. Perrot, Voyage en Asie Mineure.

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Sur les parois du roc qui dominent l'ancien palais, se montrent cinq tombes royales, se détachant nettement sur le fond gris de la pierre, grâce à l'ombre des grottes taillées autour d'elles.

L'ancienne métropole du Pont ne possède pas d'autres restes antiques, si ce n'est les fragments de marbres sculptés qui ont servi à bâtir les piles de l'un de ses ponts ; mais elle a une riche mosquée, de belles fontaines, des maisons pittoresques, des moulins soulevant l'eau d'irrigation par de grandes roues qui tournent avec lenteur, des groupes de mûriers qui s'entremêlent aux maisons, et des rues presque propres. Des vautours blancs, qui nichent dans les crevasses des rochers, nettoient la ville mieux que ne le feraient des escouades d'ouvriers turcs. Amasia, qui compte parmi ses habitants un grand nombre d'Arméniens et de Grecs, formant environ le quart de la population, est assez industrieuse ; plusieurs usines se succèdent le long de la rivière et de ses canaux, moulins, ateliers pour le dévidage des soies, manufactures de draps grossiers. Néanmoins elle est aussi un boulevard du fanatisme turc. « Oxford de l'Anatolie », Amasia héberge environ deux mille étudiants, partagés en dix-huit médressé ou collèges, fondations pieuses qui possèdent des champs, des maisons, des boulimies, dont le produit entretient professeurs et élèves. Ces propriétés rakoufy gérées par un administrateur spécial, qui siège à Constantinople dans le conseil des ministres, ne rapportent aux écoles qu'une bien faible part de ses revenus effectifs (1).

[Samsun, Sivas, Kayseri]

Amasia et les autres villes du bassin inférieur de l'Iris, Tchoroum [Çorum] et Mersifoun (Mersiw van) [Merzifon], n'expédient pas leurs denrées par l'embouchure du fleuve ; les bateaux ne remontent point le courant, et le bourg le plus rapproché de la mer, Tcharchamba [Çarşamba], à la tête du delta, ne se compose que de maisons dispersées sur les deux rives limoneuses du fleuve Vert. A l'occident du Yechil, Samsoun [Samsun], le port moderne qui sert d'intermédiaire au commerce des deux bassins du Yechil irmak et du Kizil irmak, se trouve presque à moitié chemin entre les deux deltas ; il a succédé à l'antique Amisus des Grecs, qui s'élevait à 2 kilomètres plus au nord et dont on voit encore les môles et les restes de quais, bordant des terres alluviales cultivées en jardins. La cité actuelle, aux rues tortueuses et sales, n'est remarquable que par sa rade, comprise entre les deux vastes demi-cercles des alluvions fluviales. 

1.  G. Perrot, ouvrage cité.

Depuis le milieu du siècle, son commerce a notablement augmenté, surtout avec la Russie, et dans les projets de nombreux ingénieurs, Samsoun est désigné comme futur point de départ d'un chemin de fer qui se dirigerait vers Tokat, Sivas et les plaines de l’Euphrate (1).

Sivas, capitale d'une grande province, est située sur la rive droite du haut Kizil irmak, dans une plaine gracieusement inclinée, de 1250 mètres d'altitude moyenne, dominée à l'ouest par les escarpements d'un causse qui s'élève à 500 mètres. Dans l'enceinte se voient quelques espaces couverts de décombres et des édifices dégradés, de construction persane, cependant la ville est l'une des plus prospères de l’Anatolie intérieure, grâce à la convergence des principales routes de caravanes entre la mer Noire, l’Euphrate et la Méditerranée ; au sud, non loin du bourg d'Oulach, le gouvernement fait exploiter des salines très productives. Un cinquième de la population se compose d'Arméniens, qui possèdent dans le voisinage une église vénérée, ainsi qu'un riche monastère, et dans la cité de nombreuses écoles.

Kaisarieh [Kayseri], l'antique Césarée, la métropole de la Cappadoce, n'est pas située comme Sivas dans la vallée du Kizil irmak ; elle occupe au sud de ce fleuve un bassin, jadis lacustre, qu'abrite des rayons du midi la masse énorme du mont Argée et que parcourt un petit affluent méridional du fleuve Rouge ; un marais, reste de l'ancien lac, épanche pendant l'hiver son trop-plein par l'Eau Noire ou Kara sou, qui reçoit aussi le torrent de Césarée ; le défilé de sortie est certainement celui que Strabon dit avoir été barré par un souverain de la Cappadoce pour transformer la plaine en mer intérieure. Césarée, l'ancienne Mazaca, plus rapprochée du volcan que le Kaisarieh de nos jours, n'a laissé que d'informes débris, et d'une ville du moyen âge, renversée par les tremblements de terre, on ne voit que les décombres. La Césarée actuelle, où les Arméniens et les Grecs forment plus du tiers de la population, est assez commerçante, grâce à sa position centrale, et les caravanes vont et viennent incessamment entre Constantinople et la plaine que domine l'Argée ; néanmoins les services des paquebots, longeant d'escale en escale les côtes de la mer Noire et de la Méditerranée, ont ramené vers le littoral le mouvement des échanges, et Kaisarieh a perdu de son importance comme marché central de l'Asie Mineure. Des maisons de campagne, où les riches négociants et les fonctionnaires passent l'été, parsèment les vallons ombreux de l'Argée et des montagnes voisines. Everek, situé dans une forêts d'arbres fruitiers, à la base méridionale du mont Argée [Erciyes], et peuplé exclusivement de chrétiens. Arméniens et Hellènes, est le bourg principal des alentours d'où sont partis tous les voyageurs qui tentèrent l'ascension du volcan. Beaucoup d'autres villages sont habités par des Grecs, ne parlant pour la plupart que le turc (1).

[Cappadoce]

A l'ouest de Kaisarieh, la grande route de Constantinople ne descend pas vers le Kizil irmak, mais suit la vallée à distance, dans une dépression parallèle, séparée du fleuve par Je hautes montagnes. Elle passe par les villes d'Indjeh sou [Incesu], d'Ourgoub [Ürgüp] et de Nem chehr (Nev chehr) [Nevşehir], cette dernière, l’une des plus riches et des plus populeuses de l’Anatolie intérieure, une de celles où les Grecs sont le plus nombreux ; la moitié de la ville et presque tout son commerce leur appartiennent.

1. Karolidis, mémoire cité ; — Fanshawe Tozer, Eastern Asia Minor.

Ourgoub [Ürgüp], et le village voisin d’Outch hissar [Uçhisar] ou « Trois Châteaux », est située dans l’une des contrées les plus remarquables de l’Asie Mineure par ses curiosités naturelles et archéologiques. Dans cette région volcanique, les terrains, composés d'une couche de pierre dure, reposent en forme de table sur des assises de tuf, qui ont une certaine consistance, mais que les eaux érodent facilement. Le travail séculaire des vents, du soleil, des pluies a entamé la roche pour y creuser tout un réseau de vallées, de ravins et de barranques. Quelques-unes des collines ainsi découpées dans le tuf ont gardé leur chapiteau de pierre résistante : ce sont des « colonnes coiffées », comme ces obélisques d'argile que l’on rencontre dans les vallées d'érosion des Alpes ; d'autres ont perdu leur bloc terminal et se présentent sous forme de cônes inégaux en hauteur, suivant la plus ou moins grande résistance opposée à l'érosion ; il en est qui se dressent à près de 100 mètres, d'autres qui s'élèvent seulement à 50, d'autres encore à 10 ou 20 mètres ; mais c'est par milliers qu'elles se voient, offrant l'aspect d'un camp prodigieux couvert de tentes où dormiraient des géants. La plupart de ces cônes, gris ou rougeâtres et ceints de verdure à leur base, sont perforés d'ouvertures donnant accès à des réduits intérieurs, demeures humaines, pigeonniers ou tombeaux. Parmi ces grottes, les unes sont de simples excavations quadrangulaires ou à plein cintre, d'autres sont précédées de vestibules sculptés, même de colonnades, et décorés de peintures ; tout un peuple trouverait place dans ces cryptes creusées depuis les âges préhistoriques. Certainement les anciens aborigènes habitaient ces galeries souterraines, d'ailleurs toujours sèches et parfaitement salubres ; c'est là qu'ils plaçaient leurs dieux et qu'ils ensevelissaient leurs morts. Les maisons actuelles d'Ourgoub ont gardé quelque chose des anciennes demeures du troglodyte ; elles sont bâties sur de hautes arcades, au-dessous desquelles s'ouvrent de vastes caves évidées dans le tuf. Au sud-ouest du mont Argée, non loin de la petite ville de Kara hissar, les cendres volcaniques agglomérées de Soanli-dereh [Soğanlı], qui se présentent sous forme de parois et de murs crénelés, sont percées de grottes si nombreuses, que l'ensemble du rocher prend l'aspect d'un immense édifice à étages irréguliers et à fenêtres inégales ; plusieurs milliers d'ouvertures parsèment de leurs points noirs le fond gris de la roche. Soanli [Soğanlı] renferme une église d'où l'on peut monter, de galerie en galerie, presque jusqu'aux créneaux naturels de la crête.

1. Paul Lucas ; — Hamilton, Researches in Asia Minor ;  — Ch. Texier, L’Architecture bysantine en Orient,

Sur le versant septentrional de la vallée du Kizil irmak, de môme que sur le versant du sud, les villes s'éloignent de la profonde dépression dans laquelle coule le fleuve. Madjour, Kir chehr [Kırşehir] sont bâties l'une et l'autre en des vallées latérales. Une partie de la contrée est, sinon déserte, du moins sans résidents fixes : on n'y voit guère que les tentes des Turcomans ou des Kourdes. Quant aux villages permanents, ils sont formés de maisons que l'on distingue à peine du sol, enterrées aux trois quarts pour que leurs habitants aient moins à souffrir des chaleurs de l'été et des froidures de l'hiver ; souvent les voyageurs, ne reconnaissant pas la rue, passent à cheval sur les terrasses, à côté des moutons et des chèvres qui en broutent le gazon (1). Ce style d'architecture s'explique par la hauteur des plateaux, qui ont en moyenne plus de 1200 mètres d'altitude.

A l'endroit où le Kizil irmak, décrivant sa grande courbe semi-circulaire, cesse de couler vers le nord et prend sa direction définitive vers le nord-est, une petite ville, Kalehdjik ou le « Châtelet », située sur la rive gauche, commande le passage, sur la route d'Angora à Sivas par Yuzgat. Une forteresse à demi ruinée domine un pic abrupt et pointu, qu'entoure un cercle de maisons. Un pont de bois traverse l'un des bras du fleuve, puis le chemin se continue par un gué vers la berge orientale. Un peu plus considérable que Kalehdjik [Kalecik], Yuzgat [Yozgat] est située presque au centre géométrique de la courbe décrite de Sivas à la mer Noire par le Kizil irmak. Cette ville, d'origine moderne, puisqu'elle a été fondée au milieu du dix-huitième siècle, est à l'altitude de 1792 mètres, c'est-à-dire presque à la hauteur d'Erzeroum [Erzurum] et dans une région plus exposée au souffle glacial des vents polaires. Yuzgat ne serait probablement habitée que pendant la saison des chaleurs, et seulement par des pasteurs nomades, si elle n'avait été choisie comme centre administratif et militaire. Depuis le milieu du siècle, Yuzgat s'est enrichie par l'élève de la chèvre d'Angora, qui autrefois ne parcourait que les pâturages situés à l'ouest du Kizil irmak (2).

[Boğazkale, ruines hittites]

Jadis la contrée fut certainement plus populeuse qu'aujourd'hui, car on y trouve les ruines de nombreuses cités qui paraissent avoir été fort riches et où se dressaient des monuments somptueux. 

1. G. Perrot, ouvrase cité
2. Fanshawe Tozer, Turkish Armenia and Eastern Asia Minor.

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A moins de 40 kilomètres au nord-ouest de Yuzgat, près de Boghaz-kôi [Boğazköy] ou ce Village du Défilé », se voient les restes d'un temple de proportions magnifiques. Les roches voisines sont couvertes de bas-reliefs représentant des processions solennelles, peut-être deux souverains concluant un traité de paix, peut-être un Dieu allant à la rencontre d'un roi vainqueur ; d'après Texier, le premier des explorateurs modernes qui visita la « pierre écrite », la ville qui se trouvait en cet endroit aurait été Ptérie, que détruisit Crésus, il y a plus de vingt-quatre siècles ; d'après Hamilton, il faudrait y voir l'ancienne Tavium, que Strabon dit avoir été très commerçante. Mais à quel peuple appartenaient les artistes qui couvrirent ainsi les rochers de sculptures d'un grand style, encore à demi assyriennes d'aspect, et faisant déjà pressentir les œuvres helléniques? Non moins remarquables sont les ruines d'Oyuk [Höyük], situées à une quarantaine de kilomètres plus au nord, sur le versant du Yechil irmak, près du roc trachytique de Kara hissar, pareil à une pyramide isolée. La porte de l'ancien palais est gardée par deux animaux gigantesques ayant la tête de la femme, le corps et les pattes du lion ; par le style, ces colosses ressemblent aux sphinx de l'Egypte, tandis que les autres sculptures, parmi lesquelles se voit l'aigle à deux têtes reproduit sur les blasons des empires modernes, rappellent les scènes de chasse et de bataille figurées sur les monuments de la Perse et de l'Assyrie. Le village moderne d'Oyuk est construit sur les buttes de débris qui recouvrent le palais et, pour y faire des fouilles sérieuses, il faudra commencer par exproprier et démolir les maisons (1).

Tchangri et Iskelib [İskilip], en des bassins fertiles tributaires du Fleuve Rouge, sont des cités populeuses ; mais sur le cours moyen du fleuve les villes manquent, et dans la basse vallée elles sont peu nombreuses. Une des plus importantes est Osmandjik [Osmancık], située sur la rive droite, à l'extrémité d'un vieux pont de pierre de quinze arcades où passe la route directe de Constantinople à Amasia. Plus bas, on voit s'unir au fleuve la rivière qui descend de la haute vallée de Kotch hissar et qui vient d'arroser les jardins de Tosia, puis une rivière plus abondante apporte les eaux descendues des monts qui entourent Kastamouni. Cette ville, cercle de maisons, de tanneries, de filatures, de teintureries et de jardins, au centre duquel s'élève un rocher portant une forteresse du temps des Comnène, — d'où son nom de Castra Comneni, corrompu en Kastamouni, — est l'un des principaux lieux d'étape de la route qui va directement de Stamboul à Samsoun, sans longer les sinuosités du littoral. En aval, sur la même rivière, Tach-kôpri [Taşköprü] ou le « Pont de Pierre » a remplacé l'ancienne Pompéiopolis. 

1. G. Perrot, ouvrage cité.

A l'est du fleuve Vizir-Köpri, entourée de cyprès et de peupliers, est également située en dehors de la vallée maîtresse, sur le dernier affluent. Enfin Bafra, le marché du delta, se tient à distance du lit boueux et des marécages qui le bordeni, sur un terrain élevé, souvent transformé en île par les inondations; les routes doivent toutes passer en chaussées au-dessus de la basse campagne. La principale culture de ces terrains humides et féconds est le tabac, qu'on expédie à Constantinople par le petit port de Koundjaz ou Koumjougaz, situé à l'est du delta, précisément à l'endroit où les terres alluviales font saillie sur la ligne normale de la côte.

La charmante Sinope, l'antique ville assyrienne, déjà colonisée par les Milésiens, il y a vingt-sept siècles, fait moins de commerce avec l'intérieur que Samsoun [Samsun]. Tandis que ce dernier port communique facilement avec Erzeroum, Amasia, Tokat et Sivas, Sinope est séparée des vallées moyennes du Kizîl irmak et du Sakaria par la chaîne du Maraï-dagh, abrupte, franchie seulement par de mauvais sentiers. Sinope, située près du promontoire le plus septentrional de l'Asie Mineure, et manquant de routes, est comme en dehors du continent; on doit y voir une sorte d'île ne devant son importance qu'à ses avantages maritimes. Le groupe des collines doucement ondulées auxquelles la ville s'adosse, fut en effet un massif insulaire formé d'assises calcaires, que recouvrent en certains endroits des trachytes et des tufs volcaniques. Un isthme étroit que les vents du nord-ouest parsèment d'un sable fin, rattachent les hauteurs à la terre ferme : des coteaux qui dominent le pédoncule de Sinope, ses constructions et ses deux rades, on contemple l'un des tableaux les plus attrayants du littoral d'Asie. Les ondulations harmonieuses de la rive, comparées par les poètes orientaux au corps souple d'un adolescent, les groupes d'arbres épars qui ombragent les pentes, les maisons, les tours, les minarets, les navires qui se mirent dans le flot bleu, le contraste des deux ports ayant chacun son système d'ondulations et de courants, ses risées et ses reflets, ont fait de Sinope le joyau de l'Anatolie du nord. Mais à l'intérieur des murs, flanqués de tours lézardées et penchantes, on ne voit plus aucun débris des monuments qui s'élevaient dans la libre cité grecque, aux temps où naquit Diogène le Cynique ; les édifices que construisit Mîthridate, également fils de Sinope, n'existent plus, mais dans les murailles byzantines sont encastrés des fragments de sculptures et d'inscriptions antiques. Le port méridional, de beaucoup le plus fréquenté, n'est protégé par aucune jetée, mais les navires peuvent y ancrer en toute sécurité quand souffle le dangereux vent d'ouest. Le gouvernement turc a reconstruit à Sinope un arsenal et un chantier de construction, pour remplacer ceux que la flotte russe vint brûler, au commencement de la guerre de Crimée, en 1853, avec la petite escadre ottomane ancrée dans la rade. Le commerce local n'a d'importance que pour l'expédition des fruits et des bois\ On sait que la cité paphlagonienne fournissait jadis aux artistes cette « terre de Sinope » dont le nom s'est transmis dans le langage héraldique au vert « sinople » des blasons. L'extrémité du promontoire de Sinope est parsemée de gouffres et de trous d'effondrement.

[Mer noire ouest]

A l'ouest du cap Syrias ou Indjeh bournou [Inceburnu], limite des oliviers vers l'Occident, ainsi que le remarqua jadis Xénophon, se succèdent quelques petits havres entre les pointes rocheuses ; telle est l'ancienne colonie grecque d'Ineboli, d'où part une route de montagnes pour Kastamouni, Kotch hissar et Tchangri. Plus loin vient Sesamyus (Amastris, Amasra), où l'on voit les restes d'un jardin suspendu, porté par dix-neuf voûtes colossales (2). Le port de Bartan, également d'origine grecque, est situé non sur la mer, mais sur un cours d'eau, l'ancien Parthenius, qui permet l'entrée jusqu'à une lieue dans l'intérieur aux navires d'un tirant de 2 mètres. 

1. Mouvement du port de Sinope en 1880 : 115 000 tonnes.
2. Eug. Bore, Correspondance,

La rivière de Filias — autrefois Billaeus, — bien plus abondante que le Bartan ou Parthenius, est fermée à son embouchure par une barre que ne peuvent franchir les bâtiments ; mais elle arrose les jardins de deux villes importantes, appelées l’une et l’autre Boli. La Boli de l’est, désignée spécialement sous le nom de Zafaran-Boli [Safranbolu] ou « Boli du Safran », est située dans un large bassin de campagnes fertiles que parcourt le Soughanli-sou, affluent du Filias ; le safran, qui au mois d'octobre embellit de ses fleurs toute la plaine, s'exporte surtout en Syrie et en Egypte. La Boli de l'ouest, appelée simplement Boli, se trouve déjà dans le cœur des montagnes, à 860 mètres d'altitude, sur la route d'Erekli à Angora [Ankara] : c'est l'ancien Bithynium. La ville, grande et maussade, est dominée par un haut rocher portant les ruines d'un château fort ; au sud se proGlent les longues croupes boisées de l'Ala dagh, l'Olympe de Galatie. Sur le promontoire occidental qui domine la bouche du Filias sont éparses les ruines de la cité de Tium, temples, amphithéâtres, aqueducs, portes, murailles et tombeaux, à demi cachés par le feuillage des grands arbres et les guirlandes de lierre. Tium est la « Perle de l'Euxin (1) ».

Erekli [Eriğli], l'ancienne Héraclée ou «  port d'Hercule », quoique déchue, est l'une des plus gracieuses villes de la côte. Située à l'issue d'une vallée verdoyante, au bord d'une crique abritée du nord par un promontoire, elle est entourée de vieilles murailles cachées çà et là par des arbres touffus ; vues de la mer, toutes les collines, jusqu'à l'extrême horizon, sont couvertes de hêtres. Erekli est un des ports de la mer Noire qui semblent destinés à prendre le plus d'activité quand les ressources de la contrée seront utilisées comme elles devraient l'être. Dans le voisinage, on exploite faiblement, depuis la guerre de Crimée, des mines de houille, que des travaux plus sérieux, vainement proposés par des industriels européens, permettraient de rendre beaucoup plus productives. Les gisements, explorés sur un petit nombre de points, s'étendent sur un espace ayant au moins de 120 à 150 kilomètres de l'ouest à l'est, et une dizaine de kilomètres en largeur ; une des couches est épaisse de 4 mètres. Quelques débris de l'ancienne Héraclée se voient encore dans l'enceinte moderne ; au nord, parmi les roches du promontoire septentrional, on montre la grotte Acherousia, où descendit Hercule pour enchaîner Cerbère et vaincre la mort ; les magiciens y évoquaient les fantômes. Au milieu de la région montueuse et boisée qui s'étend au sud vers l'Olympe de Galatie, le bourg d'Uskub, l'ancienne Prusa ou « Prusias ad Hypium », a conservé les restes intéressants d'un théâtre grec, ainsi que de longues et curieuses inscriptions (2).

1. Ainsworth, Travelt in Asia Minor.
2. G Perrot, Souvenirs d’un voyage en Asie Mineure,

[571]

[Aksaray, Akşehir, Afyonkarahisar]

On sait que le bassin du Sakaria, à l'ouest des monts de la Galatie et de la vallée du Kizil irmak, se rattache par l’inclinaison du sol aux steppes et aux cavités lacustres de l'Anatolie centrale : malgré l'assèchement général du sol et la division en bassins fermés de la contrée qui s'étend au delà des sources du Sakaria jusqu'au sud du Grand Lac Salé, on peut dire que toute celle région appartient géologiquement au versant de la mer Noire. Ak serai [Aksaray] ou le « Palais Blanc » est l'humble bourg devenu capitale de la contrée infertile et presque déserte dont le Grand Lac Salé occupe la plus vaste dépression. Habité uniquement par des Turcs et n'ayant dans les environs que des campements de nomades, Ak Serai n'a guère d'autre objet de commerce que le salpêtre recueilli sur les murs après les pluies ; mais la contrée fut autrefois beaucoup plus riche. Au sud, les contreforts du Hassan-dagh sont couverts de constructions cyclopéennes, acropoles, temples et tombeaux, dont il reste quelques débris superbes. Il est peu de contrées dans l'Asie Mineure où les populations anciennes, antérieures aux conquêtes d'Alexandre, aient laissé de plus grandioses témoignages de leur séjour. Yiran chehr, « ville Abandonnée », serait la Nazianze connue dans l'histoire de l'Église par la naissance de saint Grégoire (1).

Le bassin lacustre qui se trouve dans la dépression comprise entre l'Emir-dagh et le Sullan-dagh doit être considéré également comme se trouvant sur le versant de la mer Noire. Plus étroit, entouré de monts qui lui fournissent une plus grande quantité d'eau, ce bassin est beaucoup plus peuplé que les steppes salines de la Lycaonie, et renferme des agglomérations urbaines plus importantes : Ilgoun, Ak chehr [Akşehir], Boulvadin [Bolvadin], Afioum-Kara hissar [Afyonkarahisar], le « Château Noir de l'Opium ». Cette ville grande et industrieuse où se fabriquent des maroquins, des tapis, des lainages, est l'un des principaux lieux d'étape sur la route du Bosphore à la Syrie, et, d'après les projets de la plupart des ingénieurs, c'est là que se rejoindront les deux lignes de Constantinople et de Smyrne sur le tronc commun du chemin de fer des Indes. Le roc qui a valu à l'importante cité son nom de Château Noir, est un cône de Irachyte qui s'élève isolé dans la plaine, couronné de murailles et de tours ; au nord, un demi-cercle d'autres buttes de trachyte forme cortège au roc central ; les champs de pavot entourent les jardins, entremêlés de blés et d'autres cultures. Au nord, par delà les collines, une plaine étroite renferme une ville qui parait d'origine très ancienne : Eski Kara hissar ou le « Vieux Château Noir ». On y voit quelques-uns des plus beaux marbres sculptés de l'Asie Mineure, tombeaux, bains et colonnes, qui proviennent de carrières abandonnées. Les marbres cristallins, entourés de trachytes qui ont modifié les assises des calcaires contigus, présentent une grande variété de nuances, blanc, bleuâtre, jaune veiné et tacheté (2).

La région des sources du Sakaria, riche en ruines, n'est plus que très faiblement peuplée. Les débris de Hergan-kaleh [Hergan kale], qui couvrent une vaste plaine, seraient, d'après Hamilton, ce qui reste de l'ancien Amorium, et Texier a reconnu dans les fragments de colonnes et de frises épars autour du village de Bala hissar les ruines de Pessinus ou Pessinonte, habitée par les Gaulois ou Galates qui avaient édifié un temple à Cybèle la ce Grande Mère » ; leurs débris sont exploités comme une carrière. La ville moderne qui a succédé aux cités grecques et galates est Sevri hissar ou « château des Pitons », bâtie à plus de 1000 mètres d'altitude, à la base méridionale d'un rocher granitique, difficile à gravir, qui porte à mi-hauteur les débris d’un château.

1. Hamilton, Researches in Asia Minor 
2. Hamilton, ouvrage cité.

Parfailement abritée contre les vents du nord et bien exposée au midi, elle occupe une heureuse situation pendant la saison d'hiver ; mais en été, l'air tranquille qu'échauffe la réverbération dos roches blanches semble être embrasé comme par un souffle de fournaise.

La branche orientale du Sakaria, l'Enguri-sou, arrose les campagnes de la fameuse Engurieh ou Angora [Ankara], l’ancienne cité  galate,  devenue le principal foyer de la civilisation occidentale dans l'Anatolie intérieure.

[Ankara, Kütahya]

La ville n'est pas belle ; ses maisons grises, en briques crues, ont l'air de masures, et les collines des environs, peu élevées au-dessus de la plaine, qui  se trouve déjà à plus de 1000 mètres, ne présentent qu'un profil monotone,à peine infléchi de quelques sinuosités ; l'élément le plus pittoresque du paysage est le rocher de trap noirâtre qui porte une citadelle à triple enceinte. Mais Angora, l'Ancyre des Grecs et des Romains possède les restes d’un beau temple, celui d'Auguste et de Rome, enfermé maintenant dans les constructions de la mosquée Hadji Beirami ; c'est là que se trouve le précieux « monument d'Ancyre », c'est-à-dire l'inscription bilingue dans laquelle Auguste, à l'âge de soixante-seize ans, raconte son règne, énumère ses actions, ses conquêtes, les édifices qu'il a construits : c'est en 1861 seulement que le texte latin et la traduction grecque de l'inscription ont été définitivement transcrits avec toute l'exactitude que demandait un document historique de cette importance (1). Les murailles et les portes d'Angora sont en grande partie construites de débris d'édifices romains, temples, colonnades, amphithéâtres. Un lion d'un beau style est encastré dans une fontaine turque, presque aux portes d'Angora, et à une journée de marche au sud-ouest, dans un défilé des vastes plateaux de l'Haïmaneh. MM. Perrot et Guillaume ont découvert un précieux monument hittite, représentant deux grandes figures coiffées d'une tiare et la main droite étendue vers l'Occident. Au-dessus de ces sculptures se dressent les murs cyclopéens d'une forteresse, appelée Ghiaour-kaleh par les indigènes.

Près d'un tiers de la population d'Angora se compose d'Arméniens unis, qui ont oublié leur langue et parlent toujours turc, si ce n'est au séminaire, tandis qu'à l'ouest le bourg d'Istanos, situé sur l'emplacement de la ville où Alexandre trancha le nœud gordien, a conservé l'ancien idiome. Les Arméniens d'Angora se distinguent de ceux de Constantinople par une plus grande cordialité, par une humeur plus loquace et plus gaie, par moins de réserve dans les relations avec les étrangers. Le type diffère aussi : dans la capitale de la Galatie la plupart des Arméniennes n'ont pas ce teint brun ces traits un peu grossiers, ce visage trop arrondi que l'on remarque d'ordinaire chez les femmes haïkanes de la Turquie ; un grand nombre ont les cheveux blonds, les yeux bleus, la figure ovale, la physionomie des Occidentaux, type que l'on retrouve d'ailleurs fréquemment dans la Paphlagonie (2). M. Perrot se demande s'il ne faut pas voir dans les Arméniens d'Angora une race mêlée descendant en partie des Galates, les « Français d'autrefois », comme disent les Arméniens. De même les musulmans de la Galatie, qui passent pour les plus doux et les plus sociables de l'Anatolie, auraient une faible part de sang gaulois dans les veines (3). 

1. Perrot, Guillaume et Delbet, Exploration archéologique de la Galatie.
2. Strabon, livre XI, chap. III, 9 ; — Vivien de Saint-Martin, Description historique et géographique de l’Asie Mineure.
3. Perrot, Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure

Toutefois il y a dix-huit siècles au moins que l'élément celtique s'est fondu définitivement dans la population d'Ancyre : on répète souvent, d'après saint Jérôme, que dans son temps, c'est-à-dire au quatrième siècle de l’ère chrétienne, la langue parlée par les Ancyriens était la même que celle des Trévires ; mais depuis trois siècles déjà les noms grecs s'étaient substitués dans le pays aux noms galates, preuve que l’idiome gaulois avait disparu à cette époque ; on n'a retrouvé dans le territoire galate aucune inscription celtique, aucun monument qui rappelât à aucun titre la lointaine patrie occidentale (1). Les Arméniens d'Angora s'adonnent presque tous au trafic de détail. Le commerce d'exportation appartenait au siècle dernier à des négociants anglais, hollandais et français ; leur place a été prise par des négociants grecs immigrés de Kaïsarieh, qui achètent et expédient en Angleterre le poil des chèvres d'Angora, cette laine presque aussi fine et soyeuse que le pachm des chèvres de Kachemir ; c'est en vain que, vers le milieu du siècle, le gouvernement turc en concéda le monopole à des coreligionnaires : par la force des choses il est revenu aux Grecs. Ils expédient aussi d'autres denrées, surtout de la cire et du tchekeri (rhamnus alaternus), baie jaune qui teint les étoffes en une belle couleur verte. Deux fois par an, les négociants quittent leurs comptoirs pour aller séjourner dans leurs vignes ; ils y montent en avril ou en mai, puis redescendent pendant les grandes chaleurs, et reprennent la route de leur maison de campagne pour les vendanges : il n'est si pauvre résident d'Angora qui ne possède son mazet.

La branche occidentale du Sakaria, le Poursak ou Poursadou, l'emporte sur la rivière d'Angora par la longueur du cours, l'abondance des eaux, le peuplement du bassin. La principale ville de sa haute vallée, Kiutayeh [Kütahya], rivalise avec Angora pour le nombre des habitants et jouit de plus grands avantages commerciaux, grâce à la proximité de Brousse et de Constantinople et à sa situation sur la ligne maîtresse de trafic qui coupe transversalement l'Asie Mineure. Située à 950 mètres d'altitude, dans une plaine fertile qui parait avoir été un ancien lac, Kiutayeh est dominée, comme toutes les cités anatoliennes, par une haute forteresse, d'origine byzantine ; c'est l'une des mieux entretenues et qui ressemblent le plus à une citadelle moderne ; on y voit un jardin dit « des Français », tout rempli d'amandiers que plantèrent des prisonniers de l'armée d'Egypte. Il n'est point resté de ruines de l'antique Gotyaeum, dont le nom s'est maintenu sous la forme turque de Kiutayeh. Gomme la contrée d'Ouskoub et de Nev chehr, à l'ouest de l'Argée, la haute vallée du Poursak est remplie de tuf et de pierres ponces que les érosions ont découpés en buttes coniques, disposées en quelques endroits avec une régularité presque symétrique : dès la plus haute antiquité, les habitants y creusèrent des excavations de toute espèce, tombeaux, demeures et sanctuaires.

Eski chehr [Eskişehir] ou la « Vieille Ville » est aussi d'origine grecque : c'est l'ancien Dorylœum, souvent désigné comme lieu de rassemblement des armées de Byzance contre les Turcs ; Godefroy de Bouillon y remporta une grande victoire. Eski chehr a des eaux thermales fréquentées, mais son importance provient surtout des gisements d'écume de mer qui se trouvent à quelques heures de marche vers le sud-est. Elle a jusqu'à maintenant possédé le monopole de cette magnésite précieuse : le mauvais état des chemins, les exigences du lise, la rapacité des intermédiaires ont entravé ce commerce sans jamais l'interrompre ; il ne cessera qu'avec l'épuisement des couches, que l'on craint devoir être assez prochain. Les mineurs, presque tous persans, dépendent de leur consul et doivent lui payer une rente annuelle ; en outre, le gouvernement turc prélève un double droit de douze et demi pour cent sur la production, droit que les fermiers accroissent à leur profit. Les négociants autrichiens, arméniens et turcs expédient l'écume de mer surtout à Vienne, mais aussi à Ruhla, à Paris, à New-York, à San Francisco, pour la fabrication des têtes de pipes et des porte-cigares. Les progrès de la chimie ont permis d'obtenir des produits similaires, que seuls les habiles connaisseurs savent distinguer de l'écume de mer anato-lienne ; néanmoins l'exportation des nodules d'Eski chehr n'a cessé de s'accroître depuis le commencement du siècle : d'environ 5000 caisses vers 1850, elle s'est élevée en 1881 à 11 000 caisses, environ 2 millions de kilogrammes, d'une valeur do 4 à 5 millions de francs (1).

Il n'y a point de grandes agglomérations urbaines dans le bassin du bas Sakaria, mais plusieurs petites villes s'élèvent au bord du fleuve ou dans ses vallées latérales. Ayach et Beï-bazar [Beypazarı], d'où proviennent les excellentes poires dites « d'Angora », puis Nalli khan [Nallıhan], se succèdent de l'est à l'ouest sur la route d'Angora à Constantinople ; Moudourlou (Modzeni) commande le passage de l'Ala dagh sur le chemin d'Eski chehr à Boli ; Sogoud (Chougchat) [Söğüt] ou le « Saule», qui possède le tombeau d'Othman, le fondateur de la monarchie ottomane, groupe ses maisons au pied des collines boisées que traverse la roule de Brousse à Eski chehr ; Bilehdjik [Bilecik] est peuplée d'Arméniens qui possèdent une quinzaine de filatures de soie ; Lefké, l'ancienne Leucée, occupe, au confluent du Gök-sou et du Sakaria, un bassin pittoresque et fertile, l'un des mieux cultivés de la Péninsule ; Ada-bazar [Adapazarı]

1. Edmond Dutemple, En Turquie d’Asie.
2. Bulletin de la Société de Géographie commerciale de Bordeaux, 18 décembre 1882.

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ou le «Marché de l'Ile », bourgade prospère, parsème ses maisons de campagne au milieu des bosquets, près du ruisseau qui sort du lac de Sa-bandja pour rejoindre le Sakaria. L'un des beaux monuments que fit élever le grand bâtisseur Justinien, un pont de 267 mètres, en parfait état de conservation, traversait jadis le courant principal du Sakaria ; le fleuve s'étant déplacé, le pont ne franchit plus que des coulées marécageuses, et le terrain s'est tellement exhaussé, que la naissance des voûtes est enfouie dans les alluviens. Déjà l’on se trouve dans la grande banlieue de Constantinople et les chasseurs viennent tirer le gibier dans les marais et les bois des environs. En 1880, près de deux millions et demi de kilogrammes de pommes et de poires ont été expédiés à la capitale par les jardiniers de Sabandja ; mais la plus grande partie du fruit se perd ou sert de nourriture aux animaux domestiques (1).

Les villes et les villages asiatiques des rives du Bosphore ne sont que des faubourgs de la ville européenne, qui recouvre de ses mosquées et de ses palais les hautes berges de la Corne d'Or. Au point de vue géologique, la péninsule à l'extrémité de laquelle est bâtie Constantinople appartient à l'Asie, puisqu'elle se compose des mêmes roches, qui se correspondent exactement

1. Villes principales de l'Anatolie sur le versant de la mer Noire, avec leur population approximative : 

Vilayet de Trébizonde (Pont).

Chabin Kara hissar, d'après Brant  .... 12 500 hab.

Samsoun  .... 10 000

Bafra, d’après Hamilton  .... 5 500

Niksar, d'après Brant . . . .    5 000

Tcharchamba, d'ap. Tchibaicheff.  .... 3 500

Vilayet de Sivas (partie de Cappadoce).

Sivas, d'après Tozer   .... 35 000 hab.

Tokat   .... 50000

Amasia, d’aprés Perrot ....  25 000

Zilleh  d’aprés Tcbihatcheff  .... 15 000

Mersivan    ....  10 000

Vizir-Kôpri   ....   5 000

Tourkhal, d'après Hamilton  .... 3 000 

Vilayet de Kastamouni(Paphlagonie).

Zafaran-Boli, d'apr. Vrontchenko  .... 25 000 hab.

Kastamouni   .... 20 000 

Tchangri, d'après Ainsworth   .... 19 000  »

Iskelib, d'après Yrontcbenko  .... 13 000  »

Boli, d'après Vrontcbenko   .... 12 000  »

Tozia, d'après Vrontchenko   .... 10 000  »

Sinope  ....  9 000 

Mondouriou    .... 5000 

Tach-Kôpri, d'après Ainsworth   ....  4500 

Erekli (Héraclée), d'après Perrot  ....  2 000  »

Ineboli, d'après Vrontchenko  .... 3 000 hab.

Bartan, d'après Bore   .... 2500

Vilayet de Konieh (Lycaonie et  partie de la Cappadoce). 

Nev chehr, d'après Hamilton  .... 20 000

Ourgoub, d'après Barth   .... 7500

Kir chehr   ....  3500

Ak seraï, d'après Hamilton  .... 3500

Madjour   .... 3000

Vilayet d’Angora (Galatie, partie  de Cappadoce et de Phrygie).

Kaîsarieh, d'après Tozer  .... 60 000 hab.

Angora, en 1873  .... 38 150 

Yuzgat, d'après Tozer  ....  15 000 

Tchoroum, d'après Tozer  .... 10 000 

Indjeh-sou   .... 4 500 

Karahissar, d'après Hamilton  .... 3 500  »

Kalehdjik, d'après Perrot  .... 3 000  » 

Vilayet de Hundavendighiar   (Phrygie et Bythinie).

Afioum Kara hissar   42 000 hab.

Kiutayeh, d'après Perrot   .... 37 000  »

Eski chehr  .... 13 000  »

Sevri hissar, d'après Hamilton   .... 11 500  »

Ada-bazar, d'après de Moustier  .... 10 000  »

Bilehdjik (Barth)  .... 10 000 

[578] par leurs saillies et leurs baies ; la limite géologique entre les deux continents est indiquée à une trentaine de kilomètres à l'ouest du Bosphore, là où la formation dévonienne du système anatolien se termine en promontoire dans les terrains modernes, tertiaires et quaternaires. Mais du point de vue historique, c'est à l’Europe que, depuis la fondation de Byzance, doit être  attribuée la possession des deux rives : fortifications, ports, mosquées, cimelières, promenades, villages de pèche et de plaisance, elles même, ne sont que les dépendances de la grande cité voisine, et de rive à rive il y a correspondance presque parfaite entre les constructions faites de main d'homme aussi bien qu entre les traits naturels. A l'entrée du Bosphore, du côté de la mer Noire, le phare d’Anadoli fait face à celui de Roumeli, puis les batteries d'Asie croisent leurs feux avec celles d'Europe pour arrêter les vaisseaux russes, s'ils tentaient de pénétrer dans le détroit. Les deux tours génoises, Anadoli-kavak [Anadolu kavağı] et Roumeli-kavak [Rumeli kavağı], surveillent de part et d'autre un des passages les plus resserrés du défilé marin. Les villes charmantes de Bouyouk-dereh [Büyükdere] et de Therapia, avec leurs maisons penchées sur l'eau, leurs palais de marbre, leurs jardins ombreux, leurs massifs de platanes, se reflètent, pour ainsi dire, du côté de l'Asie, dans les villages de Beïkos, d'indjir-köi, de Tchibouklou, dont les colonnades blanches, les minarets et les coupoles brillent sur le fond verdoyant des vallons. Au milieu du détroit, que gardent, sur le littoral d'Europe, les tours puissantes du Roumeli-hissar, bâti par Mahomet II, est défendu, sur la pointe opposée, par l’Anadoli-hissar, que fit ériger le même conquérant. C'est là que les eaux rétrécies du courant marin frémissent comme un fleuve, attendant, semble-t-il, le pont que Michel-Ange voulait, d'un château à l'autre, jeter entre les deux continents. Mais si les ingénieurs doivent déshonorer le Bosphore par quelque affreux tube de fer, semblable à tant d'autres qui gâtent les plus beaux sites, puissent-ils tarder longtemps dans leur œuvre funeste !

[Bosphore, Scutari]

Immédiatement au sud du château d'Anatolie s'ouvre un petit vallon gazonné où serpente un ruisseau, à l'ombre des frênes, des platanes et des sycomores : c'est la « vallée de l'Eau Céleste », désignée ordinairement par les étrangers sous le nom d'Eaux Douces d'Asie, par assimilation aux Eaux Douces d'Europe, où les dames de Stamboul aiment à venir s'étendre sous les ombrages, autour d'une fontaine murmurante. Les faubourgs asiatiques de Constantinople commencent au promontoire qui limite le vallon des Eaux Douces. Kandili, Vani-koï [Vaniköy], Kouleli [Kuleli],Tchengel-koï [Çengelköy], Beiler-bey [Beylerbey], Istavros, Kouz-goundjouk, Scutari (Ouskoudar) [Üsküdar] se suivent en ligne continue sur une dizaine de kilomètres, opposant aux villes de la rive orientale palais à palais et mosquée à mosquée. Plus de cent mille habitants peuplent cette berge, se groupant en quartiers, suivant leur nationalité, Turcs, Grecs et Arméniens. Scutari, le faubourg d'Asie dont la pointe est directement en face de la Corne d'Or, renferme à lui seul plus de la moitié de cette population, et les Turcs y sont de beaucoup les plus nombreux. Oubliant les origines grecques de l'ancienne Chrysopolis, ils voient dans Scutari une ville sainte : là est le promontoire extrême de leur patrie ; c'est là, disent les prophéties, qu'ils se retireront quand on les chassera de Stamboul. En haut, sur la colline, se voient les grands cyprès qui abritent peut-être quelques millions de leurs morts, enterrés sur la poussière d'autres millions de cadavres, thraces et byzantins (1). Jusqu'à maintenant les innovations européennes n'ont pas modifié la ville ottomane. De nombreuses rues ont gardé leur caractère original ; rien n'y est changé, ni les fontaines de marbre couvertes d'arabesques et surmontées d'un large toit recourbé, ni les préaux à fenêtres grillées où quelques pierres tombales à turbans sculptés se montrent au milieu des broussailles, ni les maisons en bois dont les deux étages s'avancent en surplomb, voilant toutes leurs ouvertures sous des treillis en losange, ni les chemins sinueux et montants sur lesquels les platanes étendent leur ramure. Le mont Boulgourlou [Bulgurlu], qui domine Scutari, est l'observatoire d'où se voit le panorama le plus grandiose de Constanlinople, du Bosphore et de la Propontide.

1. Ainsworth, Travels in Asia Minor.

Au sud-est de Scutari, la chaîne des faubourgs se continue par d'énormes casernes et par des cimetières jusqu'au promontoire qui porte Kadi-koï [Kadıköy] ou le « Village du Juge », l'ancienne Chalcédoine. Là l'invasion européenne a commencé, transformant graduellement l'aspect de la ville : la population résidente se compose surtout de Grecs ; des centaines de négociants constantinopolitains, surtout des Anglais, ont leurs maisons sous les ombrages de Kadi-koï ; pendant le jour, des bateaux à vapeur vont et viennent incessamment entre la capitale et son faubourg asiatique. Les avenues boisées du promontoire qui s'avance au sud limitant un port naturel, le voisinage de l'archipel des Princes, où chaque jour de fête amène des milliers de visiteurs, la splendeur du pays qui se déroule de l'entrée du Bosphore et de la Pointe du Sérail aux côtes lointaines de la mer de Marmara, enfin l'abri que la colline de Scutari présente contre les vents du nord et du nord-est, contribuent à augmenter d'année en année la colonie européenne. Dans la plaine qui sépare Kadi-koï du grand cimetière de Scutari se rassemblaient jadis les armées du padichah pour ses expéditions d'Asie ; là se trouve maintenant, à côté de u la plus grande caserne du monde», la gare de llaider Pacha, point de départ du chemin de fer qui longe au nord le golfe d'Ismid et qui doit se continuer un jour jusqu'en Syrie, en Babylonie et dans les Indes. Elle touche aux petits ports de Maltepeh [Maltepe], Kortal, Pendik, d'où l'on expédie les primeurs à Constantinople. En face, sur la rive opposée du golfe, Karamoussal envoie les premières cerises. Le chemin de fer passe à Ghabize (Ghybissa), où mourut Hannibal : un monticule ombragé de trois cyprès garde, dit-on, les cendres du grand capitaine.

Ismid ou Iskimid [Ismit], l'ancienne Nicomédie, que bâtit un « fils de Neptune », et dont Dioclétien voulait faire la capitale de l'empire, est admirablement située à l'extrémité orientale du golfe de ce nom, sur les terrasses avancées d'une haute colline exposée au midi et découpée à sa base par des ravins où des groupes de maisons multicolores se montrent à travers le feuillage. Une acropole à fondations helléniques du plus beau travail, qui porte des tours romaines et byzantines, ainsi qu'un kiosque impérial moderne, domine la cité, les chantiers et le port, où de petits bâtiments viennent charger du bois et des céréales. Nicomédie peut 'être considérée géographiquement comme le véritable port du fleuve Sakaria, dont elle est séparée par un seuil peu élevé, à l'ouest du lac de Sabandja ; il est étonnant qu'une ville aussi heureusement située comme point de convergence des routes de l'intérieur et comme lieu d'expédition maritime ait un si faible commerce : nul fait n'altcstc plus éloquemment lerégime d'oppression qui pèse sur la contrée et en tarit les ressources.


[584]

[Gemlik, Iznik, Bursa]

Ghemlik [Gemlik] occupe une postion analogue à celle d'Ismid ; située à l'extrémité orientale d'un golfe qui s'ayance profondément dans les terres et sur les dernières pentes de collines tournées vers le midi, elle est aussi entourée de beaux ombrages et se trouve en communication facile avec la vallée du Sakaria par la dépression qui renferme les eaux du lac de Nicée. Ghemiik fait, comme Nicomédie, un petit commerce de détail et construit des embarcations d'un  faible tonnage.  Isnik ou Nicée [Iznik], qui jadis avait sa « marine » là où s'élève aujourd'bui la petite bourgade grecque de Ghemiik, n'est plus qu'un pauvre village perdu dans sa double enceinte romaine, et presque entièrement abandonné pendant la saison des fièvres. La « Ville de la Victoire », résidence des rois de Bithynie, lieu de naissance d'Hipparque, ne se compose que d'une cculainc de masures et de décombres à demi cachées par les broussailles. De loin pourtant on croirait Nicée une grande cité ; ses hautes murailles, que flanquent de grosses tours, sont assez bien conservées ; mais en approchant on remarque les bouquets d'arbrisseaux qui naissent entre les brèches. Les mosquées sont abattues, il ne reste rien des monuments romains ; la seule curiosité est une petite église grecque renfermant une grossière peinture du concile de Nicée, qui proclama en l'an 325 presque tous les articles de foi connus sous le nom de « Symbole des Apôtres ». Nicée est l'une des villes fameuses de l'histoire des Croisades : en 1096, l'armée catholique laissa plus de vingt mille cadavres dans les défilés voisins ; l’année suivante, elle s'empara de Nicee, en la bloquant au moyen d'une flottille transportée par terre dans le lac d'Isnik.

La capitale du vilayet de Houdavendighiar, Brousse [Bursa], est l'une des grandes villes de l’Anatolie ; elle en est aussi l'une des plus gracieuses. Très vaste et divisée en quartiers distincts, que des vallons, ombragés de platanes et parcourus d'eaux vives, séparent les uns des autres, elle domine la campagne fertile de l'Oulfer-tchaï de ses maisons à toits rouges, de ses coupoles dorées et de ses minarets blancs ; il n'est pas un groupe de constructions que n'embellisse la verdure : Brousse est un parc en même temps qu'une cité. Les puissants contreforts de l'Olympe, rayés de plis convergents, font ressortir par leur verdure sombre l'éclat des édifices ; immédiatement au-dessus de la ville s'étend la zone des châtaigniers, puis viennent les forêts d'essences variées, noisetiers, charmes, hêtres et chênes, et plus haut les sapins et d'autres conifères ceignent la montagne d'un cercle noir. La plaine qui s'étend au pied des terrasses de la cité est un immense jardin où les sentiers et les routes serpentent à l'ombre de noyers gigantesques ; les chèvrefeuilles et les jasmins suspendent leurs guirlandes aux branches des cyprès et des arbres fruitiers.

 [586]

Brousse, qui garde, légèrement modifié, le nom de Prusium que lui donna son fondateur, le roi Prusias de Bithynie, n'a plus de débris de l'antiquité romaine ; mais elle a toujours, malgré les tremblements de terre qui ont secoué ses édifices et détruit ou incliné ses minarets, quelques restes précieux de l'époque où elle fut la capitale de l'empire ottoman ; dès 1528 elle appartint aux Osmanli, et c'est là qu'Orkhan « le Victorieux » reçut le titre de padichah des Osmanli. Brousse est la ville où les Turcs ottomans prirent la conscience de leur force, où la tribu se changea en nation et où le chef de bande se fit chef d'empire» (1). Après avoir succédé à sa voisine Yeni chehr comme résidence des sultans, elle fut remplacée à son tour par Andrinople, puis par Constantinople, mais elle reste toujours cité vénérée et l'on y visite religieusement le cénotaphe d'Osman, ainsi que les tombeaux de Mahomet II et des autres premiers souverains de l'empire. Parmi les « trois cent soixante-cinq » mosquées de Brousse, presque toutes lézardées par les tremblements de terre, plusieurs se font remarquer par la richesse et l'élégance de leurs faïences émaillées ; l'une d'elles, le Yechil Djami ou « Mosquée Verte », a été réparée dans le goût primitif de l'art persan par un artiste français. Brousse est un centre de commerce et même une cité industrielle, grâce à ses minoteries, à la culture des mûriers ; mais depuis 1856 les maladies qui ont attaqué les vers à soie ont diminué des deux tiers la production séricicole du Houdavendighiar ; 

1. G. Perrot, ouvrage cité.

la valeur moyenne de la récolte, qui était de 28 à 50 millions de francs par an, n'atteint plus 10 millions (1). Les fabriques, au nombre de 45 environ, ne filent guère la soie que pour la ville de Lyon ; c'est uniquement avec la France, par l'entremise de maisons arméniennes, grecques et turques, que Brousse entretient des relations commerciales. Après la culture du mûrier, celle de la vigne est la plus importante du district (2). Le raisin sert principalement à préparer un jus épais que l'on emploie pour les confitures ; une petite partie de la vendange est transformée en vin par des négociants grecs.

La colonie européenne de Brousse ne se compose pas même d'une centaine de personnes, mais elle augmente temporairement en mai et en septembre, mois recommandes pour l'usage des bains médicinaux. 

1. Production séricicole de la province, dans la saison 1880-1881 : 435 040 kilogrammes. 

Soies grèges : 928 balles, ou 85 520 kilogrammes 

Valeur des soies et déchets : 9 049 500 francs

(Edm. Dutemple, En Turquie d’Asie.) 

2. Production des vignobles dans la région littorale du golfe de Ghemlik, jusqu'il 40 kilomètres de distance :

780 000 kilogrammes de raisin noir ; 10 600 000 kilogrammes de raisin blanc 

(Edmond Dutemple, ouvrage cité.)

Les sources deTchekirjeli, ferrugineuses et sulfureuses, d'une extrême abondance, offrent la plus grande variété de composition et toute la série des températures entre 55 et 80 degrés. Dans le fort de Télé, la saison des bains est interrompue par la chaleur ; les habitants aisés et les visiteurs se retirent dans les villas parsemées sur les pentes de l'Olympe, ou bien se rendent sur la plage de la mer, à Moudania [Mudanya], à Arnaout-kôi et autres endroits. Moudania, lieu de villégiature pour les habitants de Brousse, est aussi leur principal marché d'expédition, mais la rade est exposée aux vents du large et pendant les tempêtes du nord-est les navires vont se réfugier dans le port de Ghemlik. Des spéculateurs ont proposé de construire un port artificiel devant la plage de Moudania, et même on a déjà démoli dans le voisinage le théâtre grec de l'ancienne Apamée pour en employer les matériaux à la fondation d'un môle, resté presque inutile. Bien plus, un chemin de fer, long de 42 kilomètres, construit depuis 1875 entre Moudania et Brousse, n'a jamais été ouvert au public ; la rouille en détruit les machines, rails et traverses sont emportés par les paysans et les pluies ravinent les remblais. Exemple de la sollicitude qui, dans les régions du pouvoir, préside au développement du bien public !

[Balıkesir]

La vallée du Sousourlu-tchaï, le plus grand affluent de la mer de Marmara, pénètre au loin dans l'intérieur ; les campagnes qu'arrose cette rivière sont parmi les plus fertiles de l'Asie Mineure et produisent en abondance le pavot, le tabac, le chanvre ; les pentes des collines sont couvertes de chênes à vallonée, dont Smyrne expédie les cupules. Des bourgs importants et même des villes se succèdent dans la vallée. Près du lac d'où jaillit la source, déjà considérable, du Sousourlu, s'élève Simaou, voisine de l'ancienne Ancyre de Phrygie. Plus bas, près du grand méandre que forme la rivière en se reployant vers le nord et le nord-est, se groupent les demeures de la bourgade ou cassaba au nom slave de Bogaditch ou Bogaditza ; Balikesri ou Balak-hissar [Balıkesir], qui se voit ensuite à l'ouest du fleuve, dans une large plaine, jadis lacustre, est un lieu de foire très fréquenté ; enfin Moualitch, située sur un renflement insulaire du sol, dans la région basse, où les eflluents des lacs Manyas et Aboullion viennent rejoindre le courant principal, est une grosse bourgade, enrichie par les récoltes de sa plaine d'alluvions , mais très exposée aux miasmes des marais. Aboullion, l'ancienne Apollonie, recouvre complètement, de ses maisons pittoresques serrées les unes contre les autres, un îlot du lac rattaché à la terre ferme par un pont branlant et sinueux qu'ombragent les ramures avancées des platanes. Un château byzantin, construit en partie de fragments d'édifices antiques, commandait le passage. La population de cette ville de pécheurs et de marins est presque entièrement grecque (1). Les Cosaques des environs sont hellénisés.

[591]

Il ne reste plus que d'insignifiaiits débris de la somptueuse Gyziquc vaotée par les anciens, et les substructions des édifices déblayés ne sont pas de ce beau travail grec que l'on admire à Pergarae, à Ephèse, à Milet : les Turcs donnent à ces ruines le nom de Bal-Kiz ou « Fille de Miel », appellation dans laquelle Hamilton voit un calembourg involontaire, provenant de l'abréviation du nom grec Palnia Kysieos ou « Vieille Cyzique ». La cité hellénique occupait une position admirable sur la plage méridionale d'une île montueuse, transformée de nos jours en péninsule, et possédait deux ports bien abrités, s'ouvrant l'un vers l'Hellespont, l'autre vers le Bosphore ; le détroit s'est comblé, et au lieu des deux ponts qui, du temps de Strabon, unissaient l'île à la terre ferme, s'est formé un isthme de plus d'un kilomètre de largeur. Actuellement, le port oriental de Cyzique est remplacé par celui de Pandermos [Bandırma] ou Panormos, petite ville turque, grecque et arménienne, que visitent régulièrement les bateaux à vapeur de Constantinople. Au port occidental a succédé celui d'Erdek, l’ancienne Artaké, entourée de vignobles, qui produisent d'excellents vins, le meilleur de l’Anatolie. En face, sur la rive continentale, la grosse bourgade d'Aï-dindjik montre de nombreuses inscriptions trouvées dans les ruines de Cyzique ; près de là sont les carrières de marbre, d'où furent retirées les dalles qui recouvraient les édifices en granit de la cité voisine. Les musulmans émigrés de la « Vallée des Roses», dans le Balkan, se sont portés en grand nombre vers Cyzique et sa péninsule. Un gisement de boracite en blocs d'une grande richesse est exploité dans les environs.

[Dardanelles, Çanakkale]

A l'ouest du golfe d'Erdek et du groupe des îles de Marmara, la côte, en grande partie marécageuse, n'a que de pauvres villages ; la seule ville, Bigha, est à une vingtaine de kilomètres dans l'intérieur, à l'endroit où le Kodja-tchaï ou Granique échappe à la région des montagnes et où Alexandre remporta sa victoire décisive, au passage du fleuve. Le rivage asiatique de l'Hellespont n'est guère mieux peuplé. Lamsaki [Lapseki], l'ancienne Lampsaque, donnée par Xerxès à Thémistocle exilé, pour lui fournir son vin de table, n'est qu'un petit bourg perdu au milieu des olivettes et des vignes ; Abydos n'est plus même indiquée par des ruines et l'on n'y voit que des casernes et des batteries, pareilles à tant d'autres ouvrages militaires qui défendent l'entrée. Le château des Dardanelles, point central de toutes ces fortifications, s'élève sur la rive méridionale du détroit, à côté de l'embouchure du Tchinarlik [Çınarlık], l'ancien Rhodius, petite rivière qui coule à l'ombre des saules et des platanes. Une ville, que peuplent des gens de toute race, Turcs, Grecs, Juifs, Arméniens, Tcherkesses, Tsiganes, s'est bâtie au nord de la forteresse, entre la rivière et l'Hellespont, et souvent des équipages de toutes les nations commerçantes de l'Europe ajoutent à la confusion des langues. Sur la plupart des maisons qui bordent la grève, flottent les drapeaux de différents États, car Kaleh-Soultanieh [Kala-i Sultaniye, Çimenlik Kalesi] ou le « Château du Sultan », ainsi que s'appelle officiellement la ville des Dardanelles, est comme la porte d'entrée de Constantinople, et tous les bâtiments sont tenus d'y jeter l'ancre avant de remonter vers la capitale. On donne aussi aux Dardanelles le nom de Tchanak-kalessi ou « Ghâteau des Poteries », à cause de ses fabriques de poteries vernissées, pour la plupart de formes bizarres. Les montagnes des environs sont riches en gisements métallifères, dont le gouvernement s'est en grande partie attribué le monopole.

[595] Au sud du château des Dardanelles le détroit s'élargit ; sur un promontoire se voient les talus réguliers d'une acropole qui fut celle de l'antique Dardanus, dont les marbres brisés parsèment les sentiers. Plus loin, le gros village d'Eren-koï [Erenköy] ou Itghelmez, tout peuplé de Grecs, maigre ses noms turcs, s’élève sur une haute terrasse qu'ombragent les noyers et les chênes, et déjà l’on aperçoit dans le lointain la plaine de Troie et les tertres coniques érigés sur les collines des alentours. Une vallée, parcourue par un ruisselet que Schliemann croit être le fleuve Simoïs, sépare les hauteurs d'Eren-kôi d'un chaînon de collines dont la dernière, dominant les campagnes marécageuses du Mendereh, est la fameuse terrasse de Hissarlik ou du « Châtelet », identifiée par la plupart des archéologues avec la nouvelle Ilion ; l’heureux fouilleur y voit, contrairement à Strabon, l’llion d'Homère, et l'on comprend que ses travaux de déblai prodigieux sur le coteau le portent à exagérer la valeur de ses découvertes : quand on approche de Ilissarlik, on croirait, à la vue de ces énormes tranchées, de ces puissants amas de débris, qu'on se trouve au pied d'une citadelle labourée par les obus.

[Troie]

En cet endroit, la roche dure est recouverte de décombres ayant une épaisseur totale de 16 mètres et disposés en couches provenant de différents âges. Les débris de six villes successives se seraient amassés en un immense remblai. La couche supérieure appartient à la période historique du monde grec ; au-dessous, une strate très mince recèle des vases de provenance lydienne ; puis viennent deux assises dont les maisons, de médiocre apparence, étaient construites en petites pierres unies par de la boue et badigeonnées d'argile à l'intérieur. C'est plus bas que se trouverait la Troie de l'Iliade, ville brûlée, dont les cendres renfermaient des milliers d'objets attestant l'origine hellénique des Troyens et leur culte spécial pour Athéné. Enfin, la couche inférieure indiquerait le séjour d'un peuple antérieur même à la légende. D'après la forme des objets que l'on a trouvés dans les ruines, l'incendie célébré par l'Iliade aurait eu lieu, il y a trente-six siècles environ, à l'époque du cuivre pur et des dieux à faces d'animaux. Toutefois la terrasse de Hissarlik, d'environ 79 hectares (1), est trop étroite pour que la ville bâtie en cet endroit ait jamais pu être considérable et fortement assise ; en outre, elle manque d'eau, à peine un léger suintement d'humidité se voit au pied de la colline en temps de pluie. D'après Lechevalier et Forchhammer, l'emplacement de l'ancienne Ilion devrait être cherché sur la colline de Bounarbachi ou «  Tête de l'Eau », au sud de la plaine alluviale : là s'élève une haute colline, toute parsemée de pierres brisées, qui domine à l'ouest le cours du Mendereh par des escarpements inexpugnables de 100 mètres en hauteur ; de longues pentes douces où sont éparses les masures du Bounarbachi actuel, descendent an nord vers la plaine ; enfin à la base des rochers naissent « quarante sources », qui s'unissent en deux ruisseaux, puis en un seul courant, désigné par Lechevalier comme le vrai Scamandre de l'Iliade. On n'a point fait de fouilles profondes à Bounarbachi et les débris d'édifices qu'on y a trouvés n'appartiennent pas à l'antiquité proto-bellénique. 

1. Emile Burnouf, Archives des Missions scientifiques, tome VII.

II existe une troisième Troie, celle que bâtit Alexandre le Macédonien sur un promontoire de la mer Egée qui fait face à la grise Tenédos ; elle fui aussi considérée pendant longtemps comme ayant été la résidence de Priam, et le nom qu'elle porte, Eski Stamboul ou « Vieille Constantinople », témoigne de l'illusion qui faisait chercher tians toute la contrée une grande cité datant des origines de l'histoire. Alexandria Troas présente en effet des ruines imposantes, des fragments d'enceinte, des restes de thermes, de palais, de temples, d'aqueducs ; dans le voisinage, une colline de granit est entaillée par des carrières où se voient encore des colonnes semblables à celles qu'ont mises à découvert les fouilles de Bounarbachi et de Hissarlik ; une des colonnes monolithes a plus de 11 mètres de long. De nos jours, les principaux centres de population de la Troade se sont formés à l'angle même du continent, dans l'espace insulaire limité d'un côlé par le Mendereh [Menderes], de l'autre par le canal de Besika. Au sud, le grand village grec de Neo khori, — en turc Yeni köi [Yeniköy], — s'élève au sommet de l'abiupte falaise ; plus au nord, à l'extrémité du chaînon de hauteurs, Yeni chehr [Yenişehir] ou la « Nouvelle Ville » a succédé à l'antique Sigée ; enfin au pied de la crête, signalée de loin par sa longue rangée de moulins à venl, la forteresse et la |}etite ville de Koum-kaieh [Kumkale] ou « Château des Sables », occupent la pointe basse qui sépare la bouche du Mendereh de la haute mer. De vastiis cimetières sont épars dans la plaine, et des buttes funéraires, avec lesquelles se confondent d'aspect quelques cônes Iraehy-liques, rompent de leur brusque saillie l'uniformité des pentes et des croupes. Ces buttes, que la légende désigne sous les noms d’Achille, de Patrocle, d'Antiloque, d'Ajax, d'Hector, n'ont probablement aucun droit à ces désignations, puisque les objets révélés par les fouilles datent seulement de l'époque macédonienne ou de l'ère impériale. Le plus haut des tertres artificiels, l'Udjek-tepe, fièrement posé sur le plateau qui domine à l'est la baie de Besika, était jadis consacré au prophète Élie, et tous les ans les Grecs des alentours s'y rendaient en pèlerinage. Lorsque Schliemann vint y faire ses fouilles, éventranl la terre sacrée, grande fut la colère, mais on n'osa l'arrêter ; seulement, les fêtes religieuses sont interrompues : on ne revient plus honorer le saint sur le sol profané (1).

[Babakale, Ayvalı]

Baba-kaleh [Babakale] ou le « Château du Père », à l'angle aigu du promontoire méridional de la Troade, est un bourg pittoresque, étageant ses maisons grises sur une pente rapide et sans arbres ; c'est à une petite distance à l'est que s'élève sur une roche escarpée l'ancienne ville d'Assus, « l'idéal parfait de la cité grecque », disait l'explorateur Leake en parlant de l'amphithéâtre de ses murailles de trachyle admirablement conservées ; du théâtre, le peuple assemblé voyait la mer s'étendre à ses pieds et se dresser en face les montagnes de Mytilène. Edremid, l'Adramytti des Grecs, située dans la plaine alluviale que dominent au nord les prolongements du mont Ida, est restée cité populeuse, mais elle a perdu son port, comblé par les boues des torrents, qui convergent de toutes parts vers la baie voisine. La ville la plus commerçante sur la côte est Cydonie, l'Aïvali [Ayvalı] des Turcs, — c'est-à-dire, dans les deux langues, la « Ville des Coings », — bâtie sur le rivage d'une baie que l'archipel des « Cent Iles » sépare du golfe d'Edremid et rattachée par un port à la ville insulaire de Moskhinisia. Peuplée surtout de Grecs, cette ville a beaucoup souffert pour la cause nationale pendant la guerre de-l'Indépendance ; en 1821, les Turcs la détruisirent en partie et massacrèrent les habitants. Longtemps elle resta presque déserte, mais d'autres Grecs la rebâtirent, et maintenant elle se distingue, comme autrefois, parmi les cités helléniques du littoral par son initiative, son amour de l'instruction, son activité commerciale. 

1. Villes du versant des détroits et de la mer de Marmara, avec leur population approximative : Scutari et autres faubourgs constantinopolitains du Bosphore . . . .   110 000 habitants.

Brousse (Perrot) . . . .   35 000 hab.

Balikesir (Kiepert)  . . . . 12 000

Dardanelles, Kaleh-Sultanieh ou Tchanak-Kalessi (Battus)  . . . .  9 000

Manyas (Hamilton) . . . .  7500

Ghemlik (Kiepert) . . . .  6500

Pasormos (Perrot, Hamilton)  . . . .   6000

Erdek ou Artaké (Perrot, Hamilton) . . . .   6 000 hab.

Bigha (Kiepert) . . . .   6000

Bogaditch (Hamilton) . . . .   5000

Ismid ou Nicomédoie  . . . .   3000

Aboullion (Perrot) . . . .   2700

Moudania  . . . .   2000

Koum-kaleh  . . . .   2000

[597]

Nulle part dans l'Asie Mineure on ne voit un contraste plus saisissant entre les deux races qui se disputent la prépondérance. A une quinzaine de kilomètres au sud d'Aïvali, près de la mer, s'élevait naguère la ville turque d'Ayasmat, dont les habitants se firent, en 1821, les bourreaux de leurs voisins aïvaliotes, et leur succédèrent comme propriétaires des vignobles et des olivettes. De nos jours, Ayasmat, déchue, ne se compose que d'une vingtaine de misérables huttes, à côté d'un vaste cimetière, tandis que les habitants grecs de Cydonie ont triplé leur nombre et racheté leurs anciennes propriétés (1). Le port ayant été partiellement ensablé, les négociants ont fait creuser un canal de 4 mètres en profondeur, donnant accès aux navires qui viennent charger des huiles, des vins, des raisins secs.

Le port de Mytilini, qui fait un grand commerce avec Aïvali et les autres marchés de la terre ferme, est situé sur la côte occidentale de Mytilini ou Lesbos, l'ile fameuse qui vit naître Sapho, Alcée, Terpandre, Arion. Cette terre des poètes, cette île d'Or, a pour capitale une ville des plus agréablement situées. Une colline de faible élévation, qui fut jadis ilôt, cache à demi la cité ; sa crête, jusqu'à mi-pente, est couverte de fortifications irrégulières du moyen âge, qui semblent avoir été construites pour le plaisir des yeux, tant les massifs de murailles et de tours sont heureusement distribués et embellis par le contraste des bouquets d'arbres. Derrière ce vieux château gris, enchâssé dans la verdure, apparaît l'amphithéâtre de la cité, prolongeant sa base sur les quais de deux ports que sépare un isthme étroit, jadis « un canal que traversaient des ponts de pierre blanche » (2) ; les maisons, peintes de couleurs tendres, s'é-tagent sur les pentes comme par une succession de gradins ; où cessent les constructions commence la forêt d'oliviers que dominent les escarpements de rochers à pic. Mytilini ou Castro, comme on l'appelait naguère à cause de son château, renferme plus du tiers de la population lesbienne ; les habitants, presque tous Grecs, ont le génie mercantile très développé, et leurs navires portent à Constantinople des vins, des figues, des huiles, du goudron et autres denrées ; un cabotage très actif se fait entre Mytilini et Smyrne. Malheureusement les grands navires doivent mouiller en rade, à distance de la côte ; les bâtiments d'un faible tirant peuvent seuls toucher quai. Il est vrai que l'ile possède deux ports incomparables, le port des Oliviers et le port Kalloni, véritables mers intérieures ne communiquant avec le large que par d'étroits goulots, mais ils ne sont pas situés au bord de la route suivie par les navires, entre le golfe de Smyrne et celui d'Edremid ; c'est donc sur une baie moins propice de la rive occidentale qu'a du se fonder le port commerçant de Lesbos. Mytilini n'a que des vestiges de monuments antiques ; sa plus belle ruine romaine est un aqueduc franchissant un ravin de ses hautes arcades, mais en diverses parties de l'île se voient des restes de temples et d'acropoles.

1. Humann, Zeitschrift der Gesellschaft fur Erdkunde zu Berlin, 1877. 
2. Longus, Daphnis et Chloé.

Entre Lesbos et le golfe de Smyrne, le golfe de Tchandarlik [Çandarlık], redouté des navigateurs, s'avance au loin dans les terres : la rivière Bakir, le Gaicus des anciens, s'y déverse en formant un petit delta. Sa vallée, de population relativement très dense, se distingue par son industrie. Kirkagatch ou les « Quarante Arbres », dans le bassin qui se trouve à l'origine de la vallée, est entouré de champs de cotonniers qui donnent la meilleure fibre de l'Anatolie, utilisée en partie dans quelques ateliers locaux ; Soma, que domine une forteresse byzantine, est aussi une ville considérable, le marché central de la vallée pour les céréales ; plus bas, mais dans un vallon latéral, Bergama, où la population grecque l'emporte déjà sur l'élément turc, prépare les maroquins, et des tanneries nombreuses bordent le torrent de Bokloudjeh, le Selinus des Grecs.

[Bergama, Dikeli]

Bergama est l'ancienne Pergame, jadis l'une des cités les plus puissantes de la Grèce d'Asie. Bâtie dans les temps mythiques, par « Pergamos, fils d'Andromaque », elle devint à l'époque macédonienne la propriété de Lysimaque et la capitale d'un royaume, que la dynastie des Attalides légua aux Romains : le temple appelé « Basilique » et les autres monuments dont on admire les restes datent de cette période. A plus de 300 mètres au-dessus de la plaine, se dresse la colline de l'acropole, très escarpée de trois côtés, et ne s’inclinant en pente accessible que du côté méridional, où serpente un sentier qui monte entre les débris des murs. Limitée à l'ouest par le Selinus, à l’est par un autre torrent, la roche de l'acropole, où jaillit une fontaine, est taillée en parois verticales qui se continuent par des murs se rattachant en une multiple enceinte ; sur la face méridionale de la colline, des palais et des temples s'étageant en amphithéâtre unissaient la ville basse à l'acropole, elle-même couverte de monuments, dont les débris gisent sur le sol, recouverts de terre ou cachés par les broussailles. Dans la ville se voient des restes de temples, de quais, de ponts et un double tunnel, long d'environ 200 mètres, dans lequel passent les eaux du Selinus. Au nord-est, à la base des hauteurs qui font face à l'acropole, un stade, un théâtre, un amphithéâtre décorés jadis avec une grande splendeur, indiquent l'emplacement de l'Asklépeion, ancienne ville de bains et de plaisir, renommée dans le monde grec pour la salubrité de l'air et l'abondance des eaux. Enfin Pergame possède aussi des monuments antérieurs à la période historique : des galeries creusées dans le roc, qui servaient d'habitations et de sanctuaires, et quatre touibelles, dont l'une se compose de deux cônes juxtaposés, entourés d'un large fossé ; c'est là qu'aurait été enseveli le fondateur de la cité avec sa mère Andromaque'. Une des \nti\e&lt ; funéraires, le Maltepeh, ou « Tertre des Trésors », situé au sud, près de la route de Dikeli, s'élève à 32 mètres de hauteur ; les fouilles ont prouvé que la butte avait été remaniée pour servir de tombe aux souverains de la dynastie des Attale.

Jusqu'en 1878, on ne connaissait qu'un petit nombre d'antiquités retirées de l'acropole de Pergame ; on avait remarqué des bas-reliefs, des inscriptions, des fragments de statues dans les remparts byzantins, mais on ne s'était pas donné la peine de les extraire des murs où ils étaient solidement engagés, et l'on pensait que presque tous les marbres épars avaient été recueillis et portes dans les fours à chaux pour être transformés en ciment.

1. Humann ; — Ernst Curtius, Beiträge zur Geshichte und Topographie Klein-Asiens.

[602]

Divers indices ayant révélé à l’ingénieur Humann l’existence de sculptures du plus haut intérêt, le gouvernement germanique se fît accorder par la Porte l'autorisation de procéder à une exploration complète de l'acropole, et pendant quatre années consécutives les escouades d'ouvriers, dirigées par Conze et autres savants, fouillèrent la terrasse supérieure : environ la moitié du terrain, qui s'étend sur un espace de sept hectares et demi, a été retournée dans tous les sens, et le plan des édifices qui couronnaient la colline est désormais connu en détail. Au sud se dressait un autel de plus de 40 mètres de côté, entouré de colonnades ; vers le milieu de l'acropole, le temple de Minerve Poliade s'élevait au bord de l'escarpement occidental, et plusieurs autres temples s'étaient groupés autour du sanctuaire, protecteur de la cité ; plus loin, à la partie culminante de la colline, les Romains avaient bâti un Augusteum, et le promontoire septentrional se terminait par un temple de Julie. C'est autour de l'autel et du temple de Minerve que les fouilles ont mis à jour les bas-reliefs les plus précieux, devenus, avec ceux d'Olympie, la gloire du musée de Berlin ; environ deux cents statues et piédestaux sculptés de la meilleure période ont été retirés des décombres ; on a retrouvé aussi une frise admirable, longue d'une centaine de mètres, représentant une gigantomachie, la lutte suprême des Titans contre les Dieux ; il n'est pas dans toute la sculpture grecque de sujet héroïque traité avec une plus grande variété d'invention, avec plus de puissance dans la conception de l'ensemble, plus d'habileté dans l'exécution (1) ; ces Titans, pense-t-on, symboliseraient les Gaulois qui furent vaincus près de Pergame, en 168 de l'ère ancienne (2). Une autre découverte, à peine moins intéressante, est celle d'une maison grecque de vingt siècles d'existence ayant encore sa distribution et ses peintures murales. Désormais le nom de Pergame aura dans l'histoire de l'art la même célébrité qu'il eut dans l'histoire des sciences, grâce à ses hommes illustres, tels que Galien, et aux manuscrits précieux écrits sur les « peaux de Pergame ».

1. Conze, Humann, Bohn, Atugrabungen zu Pergamon
2 ; W. C. Perry, ForinighUy Review, 1881.

[Foça]

Une route de 28 kilomètres, construite par Humann, l'explorateur des ruines, mène de Pergame à son nouveau port, Dikeli, devenu depuis quelques années une petite ville grecque prospère. Tchandarlik, sur la rive septentrionale du golfe de ce nom, dépérit depuis qu'elle n'est plus le port d'exportation de la vallée du Bakir-tchaï [Bakırçay]. De l'autre côté du golfe, un simple hameau, Lamourt-koï, indique l'emplacement de l’ancienne Gumes (Cymé), mère de cette autre Cumes d'Italie, où l’Énéide a placé une entrée des Enfers. Plus loin, sur la côte, au bord d'une rade ouverte aux vents du nord, s'est fondée Yenidjé Fokia [Yeni Foça] ou la « Nouvelle Phocée » ; ses habitants. Grecs en majorité, construisent un môle pour la protection des navires.

Karadja Fokia, ou simplement Fokia, Foudgès ou Foglerié [Foça], est la célèbre Phocée, dont les hardis émigrants fondèrent Marseille et tant d'autres colonies. La vieille Phocée, humble cité en comparaison de son opulente fille, ne lui est point inférieure pour la beauté du site et son port naturel est bien autrement vaste. Un groupe d'îles, les Péristérides ou « Colombes », protègent la rade au nord et au nord-ouest, ne laissant que deux entrées aux navires, celle du nord, peu profonde, celle du sud, large et praticable aux bâtiments du plus fort tonnage ; un promontoire, occupé par une citadelle ruinée, défendait autrefois l'entrée du port. Le bassin circulaire, que les hauteurs des iles et de la terre ferme semblent enserrer de toutes parts, se divise lui-même en deux ports secondaires, au nord et au sud de la presqu'île qui porte la citadelle démantelée et la cité proprement dite. Naguère ce rocher était une île ; mais les décombres tombés des murailles voisines, le lest des navires et les déblais de toute espèce, les allu-vions d'un ruisselet, peut-être aussi, comme l'affirment les indigènes, un lent soulèvement du sol, ont asséché le détroit, et des maisons s'élèvent où mouillaient les embarcations. Le quartier moderne, habité presque exclusivement par les Grecs, s'arrondit autour de la grève, le long de la baie septentrionale. Des olivettes, entremêlées de cyprès, occupent la plaine ovale qui continue le golfe, enfermée de tous les côtés par des monts pierreux et nus, calcaires au sud et volcaniques au nord. Les restes d'une ville, qui fut l'acropole de Phocée, se voient au sud-est, dominant un autre port que le golfe de Smyrne projette dans l'intérieur des terres : c'est Varia, appelé Hadji Liman [Hacı limanı] par les Turcs.

La population grecque de Phocée, devenue la plus nombreuse, montre moins d'initiative que n'en manifeste ordinairement la race hellénique : la cause en est sans doute aux conditions de leur travail ; presque tous sauniers dans les marais salants qui bordent la mer au nord du Hermus, ils ont été maintenus dans la servitude par la surveillance continuelle des employés du fisc. Le seul commerce de Phocée est d'expédier les sels ; dans le voisinage du quai, s'élèvent d'énormes entassements de cristaux, véritables collines dont une suffit au chargement de plusieurs navires. Pourtant la ville serait bien placée pour le grand trafic international, comme avant-port de Smyrne : située à l'entrée du golfe, offrant aux embarcations un excellent mouillage et un parfait abri, elle n'a qu'un inonvénient, celui d'être séparé du Hermus par d'âpres collines, et Smyrne lui refuse un embranchement de chemin de fer qui détournerait au profit de Phocée une partie du commerce. Quoique très fiers de la ville fondée par leurs aïeux sur la côte de Provence, les Phocéens d'Asie ne sont pas représentés parmi les Grecs émigrés à Marseille.

[Gördes, Akhisar, Kula]

La vallée du Ghediz [Gediz Nehri], dont les alluvions s’avancent au loin dans la mer, immédiatement au sud des collines de Phocée, est, comme celle de Caîque, très populeuse relativement à son étendue. La ville qui lui a donné son nom n'est pas considérable : située dans un cirque que dominent les escarpements neigeux du Mourad dagh et de l'Ak dagh, elle groupe ses maisons non loin d'une coulée de basalte qui s'est divisée en masses colum-naires par l'effet du refroidissement et dans laquelle la rivière s'est ouvert un passage. Du haut de ces roches on voit à ses pieds les toitures plates, toutes surmontées d'un rouleau de marbre, fragment de colonne dont on se sert pour niveler et durcir la terre (1). Ghediz est peut-être l'ancienne cité grecque de Cadi, mais les grandes ruines se trouvent «n dehors de ce bassin, dans une haute vallée du Rhyndacus, affluent du Sousourlu-tchaï [Susurluk Çayı] ; c'est là, près du village actuel de Tchardou-hissar, que s'élevait l'Aizani des Grecs ; on y voit les restes d'un stade et d'un théâtre. A l'ouest, Demirdji [Demirci], Gördiz [Gördes], Ak hissar, que traversera prochainement un chemin de fer, occupent des positions géographiques analogues à celle de Ghediz, dans les hauts vallons qui s'ouvrent à la base méridionale des montagnes faîtières limitant au nord le bassin du Hermus ou Ghediz. Gôrdiz est une ville industrieuse ; ses « tapis de Smyrne » sont ceux qui ressemblent le plus aux tapis persans pour la précision du point et le charme du coloris (2). Ak hissar [Akhisar], l'ancienne Thyatire, n'a conservé de ses palais et de ses temples que des fragments de sculptures. Elle est dépassée aujourd'hui par Mermereh [Gölmarmara], bâtie sur un col qui domine au nord la profonde cavité dans laquelle se trouve le lac de même nom.

Au sud du Ghediz-tchaï, Koula [Kula], située au milieu de la région « Brûlée », que parsèment les « encriers » ou cratères de cendres noirâtres, expédie à Smyrne des « tapis de prière », d'un prix très modique, à cause du mélange de chanvre avec la laine. D'autres étoffes, d'un style original et d'une excellente qualité, que tissent des ouvrières de choix, sont réseiTées pour les trousseaux des mariages ; on en voit rarement dans le commerce, à cause de l'élévation du prix (3). Koula est un centre agricole, d'où l'on expédie de l'opium et d'autres denrées au chemin de fer du Hermus. 

1. Hamilton, Researches in Asia Minor.
2. Industrie des tapis à Gôrdiz : 5000 ouvrières, 400 métiers. Ensemble des tapis : 10000 mètres carrés (Ed. Dutemple, En Turquie d'Asie.)
3. E. Dutemple, ouvrage cité.

[Alaşehir, Sardes]

La station terminale de cette importante voie, qui doit un jour se rattacher, près d'Afioum Kara hissar, à la future ligne maîtresse de l’Asie Antérieure, est actuellement Alachehr [Alaşehir], connue à l'époque hellénique et romaine sous le nom de Philadelphie, dû à son fondateur, Philadelphos, de la dynastie des Attale. Jadis cité considérable, Alachehr occupe dans la plaine du Cogamus ou Sari kiz-tchaï [Sarıkız Çay], affluent du Ghediz, la base d'un contrefort du Tmolus ou Boz dagh ; la terrasse est couverte de jardins et d'ombrages, la plaine est un vaste champ où se ramifient à l'infini les canaux d'irrigation. Philadelphie fut une « petite Athènes » par ses monuments et par ses fêtes ; quoique les tremblements de terre, très fréquents dans cette région de l a Katakekaumène, l'aient souvent bouleversée, on y voit les restes de plusieurs temples, d'un stade, d'un théâtre et de deux enceintes, celles de l'acropole et de la cité. Philadelphie fut, au temps de Jean l'Apocalyptique, l'une des « sept églises » fameuses ; mais, malgré toutes les recherches, on n'a point trouvé de débris qui se rapportent à cette première période du christianisme  (1). Philadelphie, la dernière ville de l'Asie Mineure conquise par les Ottomans (2), ne succomba qu'en 1590. De nos jours, elle croit rapidement en activité commerciale ; la communauté grecque, qui se composait naguère d'un millier d'individus, augmente avec le trafic et l'industrie.

Sardes ou Sart, l'ancienne capitale de la Lydie, n'est actuellement qu'une station de chemin de fer, entourée d'humbles hangars et de deux ou trois cabanes ; on y traverse sur une planche le fameux Pactole, étroit ruisseau qui coule au milieu des prairies ; les contreforts qui dominent la vallée sont en entier composés de conglomérat et de terre rouge, que ravine la moindre pluie, partout où les radicelles entremêlées des plantes ne forment pas un tapis imperméable. Déchiquetées par les érosions, taillées en pyramides, en obélisques, en châteaux forts, les collines de Sardes ont un aspect bizarre et charmant, grâce au contraste de la verdure et des escarpements rougeâtres ; c'est dans les débris entraînés de ces parois que se trouvent ces parcelles d'or qui ont servi à frapper les premières monnaies (3) et qui ont fait du nom de Pactole un synonyme de trésor inépuisable, mais il n'est plus de berger, turc ou grec, qui se donne la peine de laver les sables du ruisseau. Les terres, éboulées des collines ou portées par les eaux courantes, ont recouvert une grande partie de la ville antique, située entre la chaîne de Boz dagh et la colline de l'acropole ; cependant on y voit encore les restes d'édifices. 

1. Humann ; Emst Curtius, Abhandlungen der Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 1872.
2. Fellows, Travels and Researches in Asia Minor.
3. Andree, Ethnographische Parallalen.

[607]

La plus belle ruine, celle d'un temple de Cybèle, — peut-être d'un sanctuaire de Jupiter olympien élevé par Alexandre, — dresse deux hautes colonnes au-dessus de la pelouse inégale ; lors du voyage de Chishull, en 1699, la porte, précédée de six colonnes, avec leurs architraves, existait encore ; il est probable que des fouilles méthodiques entreprises dans la cité de Crésus révèleraieut des sculptures précieuses. Au nord de Sardes et de la plaine du Hermus, non loin du lac de Gygès, — aujourd'hui lac de Mermerch —, des tombelles s'élèvent, en assez grand nombre pour former toute une nécropole, le Bin Bir Tepeh [Bin bir tepe] ou les « Mille et une Buttes ». Le plus vaste, que la légende dit avoir été celui d'Alyatte, père de Crésus, n'a pas moins de 1100 mètres en circonférence ; les fouilles qu'on y a faites récemment n'ont servi qu'à prouver la visite d'anciens explorateurs qui ont emporté les trésors.

La ville moderne de Durgutli, située à l'ouest de Sardes, et plus connue sous le nom de Cassaba - c'est-à-dire la « Bourgade », - est entourée de melonnières, de jardins, de cliamps de cotonniers et de céréales ; occupant une sorte de baie dans la large vallée du Hermus, entre les contreforts de Boz dagh et les monts escarpés du Manissa-dagh, elle doit à la fertilité de sa plaine l'importance de ses marchés ; son activité commerciale lui venait surtout de sa position relativement à Smyrne. C'est là que vient aboutir la route la plus facile menant de la capitale de l'Ionie à la vallée du Hermus ; avant la construction du chemin de fer qui contourne à l'ouest le massif du Sipyle [Spil Dağı], tout le trafic de la haute vallée vers la mer se faisait par cette échancrure de la montagne, dont le seuil a seulement 200 mètres d'altitude (1) ; on y voit de nombreux vestiges d'une route antique. 

1. G. Weber, Le Sipylos et ses Monuments.

[Carte 101]

Non loin de ce col, mais déjà sur le versant du Hermus, des conquérants ont taillé dans une paroi de calcaire gris un bas-relief qu'Hérodote décrit comme une figure de Sésostris ; c'est la stèle, dite de Nymphi ou Nymphio (Nif), d'après un village voisin où se trouvait un nympheum antique. Les pluies ont usé la pierre, et maints détails de l'armure et du vêtement ne sont plus reconnaissables ; cependant il paraît certain que ce bas-relief ne portail point d'inscription hiéroglyphique, et le style de la sculpture n'est nullement égyptien ; dans ce remarquable monument, d'origine lydienne, — ou peut-être hittite, — l'influence de l'art assyrien se fait sentir comme dans les autres bas-reliefs préhelléniques de l'Asie Mineure (1). En 1875, l’ingénieur Humann découvrit sur un roc de la même vallée les vestiges d'une deuxième « stèle de Sésostris », dont parle également Hérodote ; les feux allumés par les Yuruk au pied de ce bas-relief l'ont rendu presque méconnaissable.


[Manisa]

La moderne Manissa (Manser), qui fut la Magnésie du Hermus ou du Sipyle, occupe une situation grandiose, à la base des monts escarpes qui la séparent du golfe de Smyrne : les minarets blancs qui se détachent sur le fond gris ou noir de la roche, les quartiers distincts qui se voient sur les pentes et sur les terrasses, les massifs de verdure épars dans les bas fonds et dans les cimetières du pourtour donnent à la ville un caractère étrange. L'intérieur plaît aussi par l'originalité d'aspect : le quartier turc a gardé sa physionomie particulière ; nulle part on ne voit mieux ce que fut une ville ottomane au moyen âge, avec son dédale de bazars, khans, mosquées et medressé. Mais à côté de la Manissa turque s'élève une Magnésie hellénique, rapidement grandissante et destinée à distancer sa rivale dans un avenir prochain. A 8 kilomètres à l'est, une paroi de rocher porte, dans une niche, une statue colossale, d'ailleurs très fruste et tout à fait indistincte dans certaines parties du corps et des vêtements. Est-ce la Niobé de l'Iliade et les traces profondes qu'y a laissées la pluie sont-ils les sillons des intarissables pleurs de la déesse ? Cette image est-elle celle de la roche Codine dont parle Pausanias, la « statue de Cybèle, la mère des dieux, la plus ancienne des déesses » ? Quoi qu'il en soit, ce monument informe semble indiquer une des premières tentatives de la statuaire hellénique. Autour de la niche de Cybèle, la roche est en maints endroits percée de tombeaux, sans doute ceux de fidèles qui voulaient reposer près du sanctuaire (2). Le terme scientifique de « magnétisme » est dérivé de Magnésie, célèbre dans l'antiquité par ses roches veinées d'aimant.

En aval de Magnésie, la seule ville de la vallée est Menemen, à l'issue des gorges du fleuve et à l'entrée de sa plaine alluviale. Elle peut être considérée comme étant déjà un faubourg de Smyrne, qu'elle alimente en partie de ses légumes et de ses fruits et qui lui envoie, aux jours de fête, des milliers de promeneurs.

1. Perrot, Waddington, Maspero, Wcber. 
2. G. Weber, ouvrage cité.

[610]

[Izmir]

Smyrne, l'Ismir [Izmir] des Turcs, la grande cité commerciale de l'Asie Mineure, n'est pas située au bord de la mer libre ; près de l'extrémité orientale de son golfe, que jaunissent les troubles du Hermus, elle est séparée des eaux bleues par l'étroite passe que dominent les murailles blanches du Sandjak-kalehy le « Fort de l'Étendard ». La ville occupe une large zone de terrains en pente douce qui se relèvent au sud et vers le mont Pagus, portant encore les restes de fortifications du moyen âge bâties sur les fondements d’une antique acropole. Pour la beauté pittoresque, Smyrne est inférieure à la plupart des cités de l’lonie asiatique et ne parait pas mériter la parole de l'ancien oracle : ce Trois et quatre fois heureux ceux qui habitent le Pagus au delà du Melès sacré! » A peine quelques monuments élevés se montrent au-dessus de la mer des maisons ; seulement, quand on approche de la ville par l'angle méridional, on voit se dessiner dans son entier l'amphithéâtre du quartier turc, avec ses coupoles, ses minarets et le bois de cyprès qui ombrage les morts. Toutes les montagnes qui bornent l'horizon sont dépouillées d'arbres et n'ont d'autre verdure que celle des pâturages ou des maquis ; elles ont du moins l'élégance des contours. Les « deux Frères », qui dominent l'entrée de la rade, le lointain Mimas, qui sépare le golfe de la haute mer, la chaîne du Sipyle, qui s'élève par degrés jusqu'à la masse pyramidale du Trône de Pelops, la croupe puissante du Tmolus avec les villages que portent ses contreforts, limitent le cercle immense qui se déroule autour de la rade.

La cité la plus considérable de l'Anatolie et de toute l'Asie Antérieure, Smyrne [Izmir] est, pour la population, la première ville du monde hellénique après Constantinople ; pour l'influence, elle vient après Athènes. C'est avec raison que les Turcs lui ont donné le nom de « Smyrne l'Infidèle » : en entrant dans le port, on ne voit guère que des navires à pavillons européens, et tous les quartiers qui longent le quai, bâtis sur un terrain qu'une société française a conquis sur la mer, appartiennent à des Ghiaour. Tout porte la marque de l'initiative occidentale : ces quais pavés en laves du Vésuve, ces rails anglais, ces voitures d'Autriche, ces maisons bâties sous la direction d'architectes français par des maçons de l'Archipel, briques, marbres, fers, pilotis et cadres de bois qui permettent aux constructions de résister aux secousses du sol, tous ces matériaux ont été importés de par delà les mers. L'étranger ne connaît guère d'autre Smyrne que celle des Grecs et des Francs ; les Turcs sont refoulés dans l'intérieur de la ville, vers les pentes du mont Pagus ; leur quartier n'est qu'un labyrinthe de pauvres maisons en bois, qui ne seraient jamais assainies si le feu n'y faisait parfois de larges percées. En jugeant par les écoles, qui assurent d'avance la suprématie aux plus instruits, il n'est pas douteux que l'ascendant des Grecs ne s'accroisse rapidement ; leur grand collège, que la protection anglaise a longtemps défendu contre la jalouse intervention du gouvernement turc, occupe tout un quartier et s'accroît en étendue ; il possède même un musée d'antiquités, qui augmente de jour en jour, grâce au zèle patriotique de la communauté grecque, et sa bibliothèque est un trésor inappréciable, à l'entrée du vaste monde sans livres qui s'étend dans l'intérieur de l'Asie. Les Arméniens sont aussi très zélés pour leurs écoles, et les Juifs, naguère une classe des plus méprisées, se relèvent peu à peu dans l’estime de tous par l'énergie avec laquelle ils s'occupent de l’éducation de leurs enfants (1). Dans un grand nombre de familles israélites, le français a été substitué au spaniole comme langage usuel (2).

L'industrie de la ville ne fournit à l'exportation qu'un petit nombre d'objets. Les tapis dits « de Smyrne » proviennent des districts de l'intérieur, Gördiz, Koula, Ouchak [Uşak] ; dans la cité et aux environs on ne fabrique d'autres tissus que des cotonnades ordinaires, des tresses, des rubans et des soies légères brochées d'or ; le produit principal est le halva, pâte faite avec de la farine de sésame et du miel ; elle est très appréciée comme aliment dans tous les pays orientaux, où les populations sont condamnées à des jeûnes fréquents ; le halva de Smyrne s'exporte en Grèce, dans les régions danubiennes et en Russie. Presque toutes les expéditions du grand port de l’Ionie consistent en produits agricoles et industriels que les voies ferrées, pénétrant déjà à des centaines de kilomètres de distance (3), apportent des vallées de l'intérieur : raisins (4), figues, céréales, huiles, coton, tabac, opium, peaux brutes et ouvrées, tapis et nattes. L'importation consiste en tissus de coton et en toiles, qui viennent surtout d'Angleterre, en draps d'Allemagne, en soieries lyonnaises, en étoffes brochées, en métaux, en objets manufacturés de toute espèce ; jadis les Arméniens de Smyrne avaient le monopole de la fabrication des mouchoirs et des voiles ; leur usine a été expropriée pour la construction d'une gare de chemin de fer. L'accroissement des échanges est considérable de décade en décade, quoique Smyrne n'ait plus le même rang relativement au reste de l'empire ottoman : en 1816, son commerce extérieur avec l'Europe, d'environ 70 millions de francs (5), représentait la moitié du trafic de toute la Turquie européenne et asiatique.

1. « Nations » de Smyrne en nombres approximatifs : 

Grecs raya : 90 000

Citoyens hellènes   30 000

Turcs : 40 000

Juifs : 15 000

Arméniens : 9 000

Levantins et étrangers : 8 000

Ensemble : 192 000

2. Pariente, Notes manuscrites.

3. Réseau des chemins de fer de Smyrne à la fin de 1883 : 570 kilomètres.

Recettes en 1882 : 3 050 000 francs. 

4. Valeur de l’Texportation des raisins, en moyenne : 10 000 000 francs.

Récolte en 1882 : 34000 tonnes. 

5. Jurien de la Gravière, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1872.

 [615]

La France, qui au siècle dernier avait presque le monopole du trafic levantin, est distancée actuellement par l'Angleterre pour la valeur des échanges (1), mais elle l’égale pour le mouvement maritime  (2) et elle occupe encore une position privilégiée, grâce au produit des douanes, attribué en partie à la compagnie française qui a dragué le port actuel, construit les brise-lames, les môles et les quais. On ne voit plus que les traces de Tancien port qui s'avançait dans l'intérieur des terres près de la pointe méridionale de la ville. Les contours ovales des anciennes berges du bassin se retrouvent dans les constructions du bazar, qui s'élevaient autour de la nappe des eaux graduellement rélrécies.

Comme toutes les grandes cités, Smyrne se complète par des faubourgs de plaisance où les habitants vont chercher les ombrages qui manquent à leurs places et à leurs avenues. Au nord-est, les cimetières offrent d'admirables groupes de cyprès ; près de ces rideaux de verdure, les Smyrniotes, assis nonchalamment sur les terrasses des cafés qui longent le ruisseau, à côté du pont des Caravanes, assistent au spectacle changeant que présente le passage des chameaux avec leurs conducteurs yuruk, turcs ou tartares. Dans son cours supérieur, le modeste torrent, que l'on désigne à tort ou à raison sous le nom de Mélès, en souvenir d'Homère, coule dans le ravin du «  Paradis » sous les arcades d'aqueducs anciens, tout festonnés de plantes. A l'est, dans un cirque ouvert sur les flancs du Tmolus, se niche la bourgade de Boudja [Buca], entourée des plus beaux massifs de verdure, d'allées de cyprès admirables. Plus loin, dans le même bassin du haut Mélès, Sevdi-köi [Sevdiköy] ou le « village d'Amour » montre ses maisons blanches au milieu des platanes. 

1. Mouvement de la navigation à Smyrne, en 1880 : 

Navires à voiles 1233  jaugeant   165 650 tonnes.

Bateaux à vapeur  1668  jaugeant  1 787 250 tonnes

Ensemble 2901  jaugeant  1 952 900 tonnes.

Valeur de l’importation en 1882     116 500 000 francs.

Valeur de l’exportation      95 500 000 francs

Ensemble    212 000 000 francs

Parts des diverses nations dans les échanges de Smyrne en 1882 : 

Angleterre    75 730 000 fr. 

France    39 000 000 fr.

Austro-Hongrie    19 500 000 fr.

Italie    7 750 000 fr.

Pellissier de Reynaud, Bulletin consulaire français, 1883, 3e fascicule.

Parts des marines dans le commerce de Smyrne en 1880 : 

France     21 p. 100

Autriche-Hongrie     20 p. 100

Angleterre     17 p. 100

Italie   7 p. 100

Turquie   2 p. 100

Divers   33  p. 100

Dans la plaine qui continue la dépression du golfe de Smyrne, vers le col de Nymphi, Bournabat [Bornova], couvrant de ses jardins plusieurs kilomètres carrés, s'élève en pente douce à la base des montagnes : c'est la ville de plaisance la plus fréquentée des environs de Smyrne ; sa population se double de mars en novembre ; plus à l’est se montrent Hadjilar, entourée d'oliviers, et Bounar bachi [Pınarbaşı], ou « Tête de l’eau », qui doit son nom à ses fontaines abondantes ; le chemin de fer qui, les jours de fête, amène la foule dans les jardins de Bournabat, doit se continuer jusqu'au pied du col de Nymphi. Sur une terrasse du Tmolus, Kakloudja (Koukloudja) domine le panorama de la baie. De l'autre côté du golfe, en face de la cité, le bourg grandissant de Cordelio, composé de villas appar tenant à la petite bourgeoisie, communique incessamment avec Smyrne par des bateaux à vapeur. Enfin le bourg de Kara tach [Karataş], où se trouve un grand lycée, et les maisons de campagne de Gôztepe continuent la ville au sud-ouest, le long de la côte méridionale du golfe ; les pentes des collines, naguère vastes pâtis, sont déjà découpées de figures géométriques tracées par les murs des enclos.

Mais dans cette région smyrniote où les nouvelles villes naissent autour de la grande cité commerçante, où s'élevait la Smyrne grecque ? Quel est le fleuve Mélès au bord duquel naquit Homère ? Telle est la question que discutent les archéologues et sur laquelle ils sont encore loin de s'être mis d’accord. Les anciennes traditions ayant placé le Mélès sous les murs de Smyrne, et cette ville s'étant déplacée plusieurs fois, le nom de la rivière a toujours été transféré au cours d'eau de la cité nouvelle (1). La plupart des voyageurs, acceptant la tradition populaire, voient le Mélès dans le ruisseau qui passe sous le pont des Caravanes et visitent religieusement près de l'aqueduc une excavation que l'on dit être la « grotte d'Homère » ; d'autres explorateurs croient que le vrai Mélès débouche dans l'angle nord-oriental de la rade de Smyrne ; les ruines du « tombeau de Tantale », les caveaux funéraires, la haute acropole qui couronne les escarpements voisins auraient appartenu à l'ancienne cité (2), et les restes du port se verraient encore dans un petit lac et des marais qui communiquaient jadis avec la mer ; enfin, d'autres archéologues, contemplant la belle source, dite Kara bounar [Karapınar], la « Noire Fontaine » ou, plus communément, «bain de Diane », assurent que cette eau pure, s'étalant en nappe au milieu des herbes frémissantes et descendant à la mer d'un flot toujours égal, est bien le Mélès « à l'eau limpide et plein de joncs épais » que décrivent les auteurs anciens (3). 1. Michaud et Poujoulat, Correspondance et Orient.

1. A. von Prokech,Denkwürdigkeiten und Erinnerungen aus dem Orient ; - E. Curtius, Abhandlungen der Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 1872 ; - G. Weber, Le Sipyloi et ses Monuments.

3. Bonaventure Slaars, Étude sur Smyrne.

Que de sources sont ainsi qualifiées de « fleuves », titre plus mérité par une eau toujours claire et courante que par un flot rapide au printemps, mais tari par les chaleurs d'été ! Ia Seine, la Garonne, le Rhône, le Danube, le Jourdain, l'Euphrate en offrent de célèbres exemples.

L'antique Clazomènes, patrie d'Anaxagore, située sur le golfe extérieur de Smyrne, en dehors de la passe, a presque entièrement disparu, comme la cité d'Homère ; mais du moins sait-on où elle s'élevait jadis : elle était située dans une île, à l'est d'une rade magnifique formée par une péninsule et par des collines insulaires ; les colonnes et les divers fragments de sculpture qui s'y trouvaient ont été emportés à Smymc et dans les autres villes du littoral. Clazomènes est devenue un lazaret, et les navires en quarantaine mouillent à l'abri de cet îlot une digue, démolie mamte-nant jusqu'au ras de I’eau fut construite par ordre d'Alexandre, de l'île de Clazomènes à la terre ferme La « marine » ou « échelle de Vourlah, située sur la côte continentale, en face de Clazomènes, envoie ses raisins directement à l'étranger ; une belle route carrossable de 4 kilomètres l'unit à Vourlah [Urla], que l'on aperçoit au bord d'un plateau montuenx, transformé depuis quelques années en un immense vignoble ; mais une grande partie du territoire cultivé est déjà monopolisée par de grands propriétaires. Des milliers de travailleurs étrangers au pays viennent camper dans la campagne de Vourlah pendant la saison du sarclage et celle de la vendange. 

[carte 617]

[618]

Ils sont répartis en chiourmes comme des esclaves ; tous disposés sur une même ligne, ils sarclent le sol en cadence, s'abaissant et se relevant d’un même rythme ; de temps en temps, le chef de file pousse un cri strident et tous lui répondent en prolongeant sa voix par une sorte de hennissement. A quelques sillons de distance, en face de la rangée des mercenaires, se tient le surveillant, souvent armé. Son cheval l’attend, tout sellé, sur le sentier voisin.

[Seferihisar, Sığacık, Çesme]

De l'autre côté de la péninsule, sur le littoral du sud, les deux villes de Sevri-hissar [Seferihisar] et de Sighadjik [Sığacık] sont devenues, comme Vourlah, des centres agricoles. A 2 kilomètres au sud de cette dernière ville, à la racine d'une presqu'île rocheuse, se trouvent les ruines imposantes de Teos, la ville ionienne où naquit Anacréon ; l'enceinte des murailles a 6 kilomètres de tour, et parmi les débris on distingue quelques restes de temples, un théâtre, d'où la vue s'étendait au loin sur les montagnes de Samos, et le sanctuaire de Dionysos, auquel la ville était consacrée : des traités conclus avec tout le monde hellénique lui avaient assuré le droit d'asile. Plus au sud-est, sur la même côte méridionale, les ruines de Lebedos ne sont que des amas informes, et dans la direction d'Ëphèse, Claros, célèbre par son oracle, a disparu, de même que la cité de Colophon. Après Chandler, Arundel, Texier, M. Fontrier en a étudié avec soin tous les débris et a retrouvé quelques restes remarquables, entre autres ceux de deux lions gigantesques, datant de la grande époque de l'art ionien. La contrée, jadis très peuplée et célèbre par l'élève des chevaux, est aujourd'hui presque déserte, si ce n'est en hiver, quand elle est parcourue par des bergers nomades. Les monts qui la dominent ont encore quelques bouquets de pins, restes des grandes forêts dont parlent les auteurs anciens, comme produisant la résine de Colophon, la « colophane » des Français (1).

Aux époques helléniques et romaines, Lebedos était fréquentée par les étrangers à cause des thermes du voisinage, que l'on utilise encore. Peu de régions sont plus riches en sources chaudes que la péninsule déchiquetée comprise entre le golfe de Smyrne et celui de Scala Nova. Déjà dans le voisinage des villas smyrniotes, sur la côte méridionale du golfe, jaillissent les sources d'Agamemnon, près desquelles se voient des restes de thermes romains. Mais les bains les plus fréquemment visités sont ceux de Tchesmeh, près de l'extrémité de la presqu'île, en face de Chio, et non loin des ruines d'Erythrée, où coulent aussi des eaux chaudes abondantes. ^ Aristide Fontrier, Etude sur l’identification de diverses localités en lonie (en grec moderne).

Tchesmeh [Çesme], c'est-à-dire la « Fontaine » par excellence, est le lieu devenu célèbre par la bataille navale de 1770, dans laquelle les Russes détruisirent complètement la flotte ottomane, et par les hauts faits de Canaris qui vint « arborer l'incendie » au vaisseau du capitan pacha. A côté de la cité commerçante, partagée en deux quartiers, celui des Turcs et celui des Grecs, s'élève une nouvelle ville pour les bai gneurs smyrniotes On attribue à l’énergie volcanique du sol la haute température des sources de Tchesmeh et de toute la péninsule ; de fréquentes secousses font m brer la terre de cette contrée ; l’une de celles qui ont causé le plus de dcsas très est la plus récente, celle d’octobre 1885 ; plus de six mille maisons furent démolies à Latzata, Tchesmeh, Ritra, Reis-derch les approvsionnements de la s ns secs, denrée qui fait la richesse du pays, disparurent sous les amas de pierres écroulées : pendant de longues années se feront sentir les conséquences de l'appauvrissement général. 

[carte 619]


[Chios]

La ville de Chio, qui s'étend sur plusieurs kilomètres de longueur dans l'île de même nom, au bord d'un rivage dentelé, entre les jardins d'orangers et les olivettes, témoigne par sou aspect des désastres que peuvent causer les tremblements du sol. En 1881, elle fut presque entièrement renversée et plus de 5800 personnes périrent sous les décombres ; quoiqu'on ait en grande partie reconstruit la ville (1), on y voit encore nombre de tours penchées et de murs lézardés. Telle est l’industrie des Chiotes, qu'ils auront bientôt fait disparaître les traces de Teffroyable catastrophe, de même qu'avant le tremblement de terre ils effaçaient les vestiges d'un désastre plus grand encore. En 1822, aux premiers temps de la guerre de l'Indépendance, les Turcs « passèrent là », et lorsque l'œuvre de dévastation fut accomplie, villes et villages n'étaient plus que des ruines ; 25 000 Chiotes avaient été massacrés et 45 000 emmenés comme esclaves à Smyrne et à Constantinople ; 15 000 s'étaient réfugiés dans les îles et dans la Grèce continentale ; le reste se mourait par la famine ou le typhus ; de toute la population, qui avait dépassé 100 000 personnes, 2 000 seulement survécurent. C'est ainsi que le gouvernement turc se vengea des défaites que les marins de Psara ou Ipsara, petite île voisine de Chio, au nord-ouest, avaient fait subir à ses vaisseaux.

Le « Paradis de l'Archipel » s'est repeuplé, sans que toutefois le nombre des habitants égale la moitié de ce qu'il était avant la guerre. La ville de Chio, ou Castro, — ainsi qu'on l'appelle du château génois qui la domine, — occupe une situation des plus heureuses sur le chemin des navires qui longent les côtes occidentales de l'Asie Mineure ; elle est l'escale avancée de Smyrne sur la route d'Athènes et de l'Occident. Au nord, elle se prolonge par le faubourg ou plutôt par l'immense parc de Vrontados, habité surtout par les marins ; au sud, elle se continue par les mille villas de Campos, où les négociants se retirent chaque soir. De tout temps, les Grecs chiotes se sont distingués par leur génie mercantile ; ceux qui trouvèrent un refuge à l'étranger pendant la guerre de l'Indépendance, profitèrent de leur exil pour fonder des maisons de commerce en Occident, à Londres, à Marseille, à Livourne, et c'est à leur initiative que le trafic de l’île a dû de refleurir. « La nature, dit-on, les a faits négociants et banquiers ; ils deviennent riches sans efforts. »

1. Restauration de Chîo jusqu’au mois de juillet 1883, d'après L’impartial de Smyrne : 1321 maisons, églises et mosquées reconstruites ; 1873 réparées.

Les autres Grecs se défient de ces frères de race si habiles et prétendent souvent qu'il faut voir en eux les descendants d'une colonie juive ou phénicienne ; d'ailleurs les Chiotes ont réellement quelque chose du type sémitique, surtout les femmes, qui se distinguent par la noblesse et la régularité des traits. Comme les Juifs, les Chiotes évitent de se mêler aux étrangers ou aux Hellènes des autres îles ; les mariages ne se font qu'entre eux et quand il s'agit de choisir un correspondant de commerce, ils prennent toujours un membre de leur famille ; de cette manière, d’un bout du monde à l’autre, les affaires se traitent entre parents (1). Souples et insinuants, les Chiotes sont aussi fort habiles à conquérir les honneurs : le nombre des hauts fonctionnaires originaires de l’île est très considérable à la cour et dans les pachaliks. 

1. Fustel de Coulanges, Archives scientifiques, tome V.

Si ce n’est dans le fonds, Chio n’est pas spontanément fertile. La pierre, composée presque partout de marbre bleuâtre à gros cristaux, n'est recouverte que d'une mince couche de terre végétale. Il a fallu créer le sol et  le retenir sur les gradins étages en escalier au flanc des montagnes ; il a fallu aussi chercher les sources dans le sein du rocher, les amener à la surface et les distribuer en canaux : si l'île est devenue féconde, c'est grâce au travail de l'homme. Les Chiotes sont parmi les Grecs les horticulteurs les plus habiles ; on les recherche comme jardiniers à Constaotinople, à Smyrne et jusqu'en Italie ; c'est une expression proverbiale que « la terre s'améliore entre leurs mains ». Grâce à cet âpre travail et à son heureux climat, Chio, très riche en fruits de toute espèce, exporte de 55 à 40 millions d'oranges chaque année, de 40 à 50 millions de citrons, des raisins, des figues et les gommes du pistachier lentisque et du téréhinthe, dont on se sert pour préparer le « mastic » que mâchent les Orientales, et cet autre « mastic » qui est là principale liqueur forte du Levant (1). Une singularité remarquable de la végétation dans l'île de Chio est que l'olivier, l'arbre par excellence de l’Orient grec, ne donne de fruits que tous les deux ans. En revanche, le lentisque, stérile ou peu productif dans les autres iles et sur le continent, secrète dans les campagnes méridionales de Chio cette résine précieuse qui a valu à l'ile entière son nom turc de Sakiz Adassi [Sakız adası]. Les Génois, qui possédaient l'ile avant qu'elle ne tombât entre les mains des Turcs, attachaient un tel prix au monopole de la fameuse gomme, que, pour surveiller plus facilement les paysans et prévenir toute contrebande, ils avaient fait de chaque « village à mastic » une vaste prison. Encore de nos jours, les bourgades du midi de l'île sont de véritables forteresses carrées, ne communiquant avec les campagnes que par une étroite porte percée dans l'enceinte des hautes murailles et fermée la nuit par une grille en fer. A l'intérieur, les maisons sont serrées les unes contre les autres autour d'un donjon où l'on ne peut monter que par une échelle de cordes. Ni la ville de Castro, ni les autres lieux habités de l'île n'ont gardé de débris antiques, si ce n'est, à 8 kilomètres au nord de la ville, un banc sculpté dans le roc et porté par des effigies grossières représentant soit des lions, soit des sphinx : ce monument, peut-être préhellénique, est appelé « l'école d'Homère », d'après une tradition qui fait du poète un philosophe et le montre s'asseyant en cet endroit, entouré de ses disciples. Dans les temps modernes, comme dans les temps anciens, Chio eut des enfants qui marquèrent dans les sciences et les lettres : l'helléniste Coray, qui a tant fait pour la restitution des textes classiques, était Chiote. Les Turcs ont une garnison dans la citadelle et n'y laissent que rarement pénétrer les chrétiens ; mais ils se mêlent peu du gouvernement de l'île. Les affaires de Chio, comme celles de la plupart des terres de l'Archipel, sont gérées par un patriciat presque autonome.

1. Exportation de la gomme mastic : 50 000 à 6O 000 kilogrammes par an.

[623]

Au sud des montagnes de Smyrne, la vallée du Caîstre ou « Petit Méandre », qui se termine par les marais d'Éphèse, est la contrée de faible étendue que les anciens désignèrent spécialement sous le nom d'Asie, est l'une des régions les plus populeuses et les plus commerçantes de l'Anatolie ; des centaines de villages et trois villes importantes, dont la population est encore turque en majorité, Œdemich, Thyra ou Tireh [Tire], Baïndir, expédient à Smyrne les denrées des environs, raisins, olives, ligues, céréales. Thyra, attachée au réseau des chemins de fer smymioles, est l’une des plus jolies agglomérations urbaines de l'Asie Mineure ; divisée en de nombreux quartiers que séparent des ravins boisés, elle est plutôt un groupe de villes qu'une cité unique ;  de toutes parts, les minarets surgissent au-dessus des massifs verdoyants.

[carte 623]

C'est à l'ouest de Thyra que se trouve le vaste tchiftlik de Machat, dont le sultan avait fait cadeau à Lamartine, mais que le poète ne mit point en culture.

[Ephèse]

La cité d'Éphèse, qui garde l'issue de la vallée de Caïstre, a cessé d'exister^ et dans la plaine où se voient les débris de ses monuments, les seules habitations sont cellesdu pauvre village d'Aya soulouk, surplombées parles arcades d'un aqueduc romain sur lequel perchent les cigognes ; c'est au péril de leur vie que les voyageurs s'aventurent en été dans la région marécageuse oît s'élevaient autrefois quelques-uns des plus beaux édifices. Composée d'au moins trois villes originairement distinctes, Éphèse s'étendait sur un espace considérable ; à l’ouest, près de la mer, clic recouvrait les pentes escarpées du mont Coressos ; une montagne isolée, le Pion (Prion), portant un deuxième quartier, était également compris dans l'enceinte, et plus loin, du côté de Test, une autre roche était couronnée de constructions helléniques, auxquelles a succédé un château turc, résidence des sultans d'xiya soulouk. Dans cette vaste étendue, d'environ 4 kilomètres de Test à l'ouest, ne se dresse plus aucun monument intact, mais les débris se rencontrent à chaque pas, témoignant de la puissance et de la splendeur de l'antique cité. Éphèse, « l'œil de l'Asie », n'était-elle pas, après Athènes, la capitale de la confédération ionienne et, comme métropole religieuse, la résidence de prêtres-rois, le séjour de la déesse redoutée, — à la fois Anahid, Artémis et Diane, — qui régnait sur l'Europe aussi bien que sur l'Asie, la « Mère de la Nature » et la « Source de toutes choses » ? Aucune œuvre humaine ne pouvait la représenter dignement ; sa statue la plus vénérée était un bloc de hêtre tombé du ciel. Huit années de fouilles incessantes dirigées par l'Anglais Wood ont fini par lui faire découvrir, en 1871, les fondements de l'Artemision, enfouis à plus de six mètres, non loin de l'endroit où s'élève la mosquée du village d'Aya soidouk, bâtie elle-même sur les restes d'une église. Dans ses recherches, l'explorateur s'était laissé guider par les limites des champs pour reconnaître la direction des anciennes voies : il eut raison dans cette occurence de se confier à l'esprit conservateur du paysan ; les monuments sont détruits, mais les sentiers subsistent.

Le prodigieux édifice, quatre fois plus grand que le Parthénon, s'est révélé aux yeux des archéologues, qui peuvent le reconstruire par la pensée, avec ses rangées de colonnes cannelées reposant sur des soubassements à bas-reliefs, avec ses groupes de sculptures et ses autels, entourés d'ombrages qui laissaient entrevoir les collines d'un profil grave et doux. Les admirables fragments rapportés au Musée Britannique permettent de se faire une idée de ce qu'était la a septième merveille du monde ». Les débris du temple avaient été partiellement utilisés pour la construction de l'aqueduc et pour celle de la mosquée, qui d'ailleurs est un monument original et curieux de l'art turco-persan, orné de versets du Coran qui se groupent et s'enroulent en étonnantes arabesques. Sur les pentes mêmes du Pion et du Coressus, les fondations mises à découvert, les débris de muraille qui font saillie au-dessus du sol, révèlent aussi la prodigieuse richesse en monuments somptueux que présentait la ville des Ephésiens. Quel spectacle grandiose devait offrir la vue du théâtre, où plus de vingt-cinq mille personnes étaient assemblées sur les gradins et sous le péristyle de la colonnade supérieure (1) ! 

[Image 625]

Du théâtre au port, les temples, dont les noms ont élc conservés par les médailles, se succédaient sans interruption ; les statues, aujourd'hui brisées en fragments ou réduites en mortier, s'élevaient par milliers le long dos avenues ; les carrières du Pion, d'où l'on retira les matériaux pour la construction de tant d'édifices, imposent par leurs dimensions prodigieuses. Comme toutes les villes de prêtres, Éphèse n'avait pas une pierre qui n'ait sa légende, et dans les montagnes environnantes, chaque site était célèbre par des miracles ; tous les dieux y figuraient dans quelque scène mythologique. De même, les chrétiens, héritiers du monde grec, virent dans Éphèse une de leurs cités saintes ; ici est la « prison de saint Paul », ailleurs la tombe de Marie-Madeleine ; là, blottis dans une grotte, reposèrent pendant deux cents années les « Sept Dormants » avec leur chien fidèle, tandis qu'autour d'eux se suivaient les générations, et qu’à la religion païenne succédait un culte nouveau ;

1. Wood, Discoveries at Ephesus.  D'autres explorateurs avaient évalué à 55 000 le nombre de sièges de théâtre (Falkener). 

gravés sur une pierre précieuse, leurs noms sont, pour musulmans et chrétiens, le plus sûr des talismans. La légende donne Éphèse pour résidence à l’apôtre Jean le « Saint Théologien » ; de là le nom du bourg, Haghios Theologos, devenu Aya soulouk [Ayasuluk] dans la bouche des Turcs (1). Après Heraclite, le plus illustre des Grecs nés à Ëphèse fut Apelle, qui, moins heureux que les statuaires hellènes, n'a point laisse d'œuvre pour justifier sa gloire auprès de la postérité.

Les deux havres que possédait autrefois Éphèse ne se voient plus, mais se devinent. Le « port sacré », ainsi nommé parce qu'il était voisin des temples, n'est plus reconnaissable que par un coude soudain que fait le Caïstre. Le bassin de la ville, situé plus loin de la mer et communiquant jadis avec le grand port par un canal, peut-être artificiel, n'est plus qu'un marais entouré de débris. Ces ports envasés ont été remplacés par celui de la « Nouvelle Éphèse », plus connu sous le nom de Scala Nova [Kuşadası] ou « Échelle Neuve », que lui donnèrent les navigateurs italiens. La ville, qui porte le même nom, est d'un grand aspect ; elle s'élève en amphithéâtre sur le versant septentrional d'une colline qui regarde obliquement la mer ; d'anciennes murailles entourent le dédale des rues montantes ; de vastes cimetières s'étendent dans la plaine qui borde le littoral, le port est profond et, du côté de l'ouest, l'îlot des Oiseaux le protège partiellement contre le vent du large ; mais les tempêtes du nord-ouest y sont parfois dangereuses. Scala Nova était visitée par un grand nombre de navires avant l'ouverture du chemin de fer qui pénètre dans la vallée du Méandre et en emporte maintenant toutes les denrées à Smyrne ; mais il est presque délaissé de nos jours, et si on ne lui accorde pas un embranchement avec la station d'Éphèse, sur la ligne maitresse, l'isolement menace de lui faire perdre le petit trafic qu'il a conservé. Cependant des compagnies de bateaux à vapeur, en lutte d'intérêts avec la « société des quais de Smyrne », reprennent souvent l'idée d'établir à la Nouvelle Ephèse un grand port avec tout l'outillage industriel moderne, et de construire une voie spéciale vers la vallée du Méandre pour détourner les échanges à leur profit (2). 

1.  A. von Prokesch, Denkwürdigkeiten aus dem Orient. 
2. Loehnis, Beiträge zur Kenntniss der Levante.

A l'ouest, non loin de la butte qui porte les ruines de Neapolis, la bourgade grecque de Tchangli se cache dans un petit bassin de verdure, au bord d'un torrent qu'ombragent les platanes : ce serait le Panionium où les délégués des cités ioniennes venaient délibérer sur les intérêts de la confédération (1). Au delà de Tchangli la côte n'a plus même un hameau, à peine des maisons isolées.

[image 627]

[Île de Samos]

L'ancienne capitale de l'ile de Samos, qu'un détroit de quelques kilomètres sépare de la péninsule de Mycale, a disparu comme Éphèse, et de tous ses temples ne s'est maintenue qu'une seule colonne, reste de l'Hércion, le sanctuaire le plus vénéré de Héra dans toute l'Ionie asiatique. Une petite ville, appelée Tigani ou la « Poêle », à cause de la forme circulaire de son port, s'est élevée à l'endroit même où se trouvait le quartier commerçant au temps de Policrate ; sur une terrasse des montagnes, au milieu des vignes et des quinconces d'oliviers, une autre ville, aux maisons étagées et aux rues tortueuses, Rhora, le « Lieu » par excellence, occupe l'emplacement d'un quartier de l'antique Samos, la patrie probable de Pythagore : le reste de la plaine, jadis couverte d'habitations, n'a plus que des ruines informes, éparees dans les marais et les terrains de culture. 

[Carte 629]

1. Tournefort, Relation d'un Voyage du levant ; — Chandler, Voyage dans l’Asie Mineure.

Sous la colline de l'acropole, encore surmontée de murs et de tours, on a récemment découvert la double galerie souterraine, d'environ 1200 mètres de long, qui portait à la ville les eaux d'une fontaine jaillissante ; ce tunnel, longtemps cherché, était obstiné à l'entrée pardcs concrétions calcaires et recouvert par des éboulis ; l'eau, à la sortie du gouffre bleu que recouvre le dôme d'une chapelle, coulait dans un étroite golfe pour se perdre dans les marais du littoral. On s'occupe de nettoyer la galerie, et bientôt la petite bourgade de Tigani, mieux pourvue que mainte grande cité, recevra des eaux pures en abondance par un canal creusé il y a plus de vingt-quatre siècles.

[carte 630]

Vathy, la capitale actuelle de la principauté de Samos, est située sur le versant opposé de l'île, au boi-d d'un golfe en forme d'entonnoir qui s'ouvre dans la direction du nord-ouest ; les grands navires approchent des nouveaux quais dans l'eau profonde. La ville est triple : dans un cirque herbeux au sud de la montagne escarpée que l’on gravit par des sentiers de chèvre, se voient les anciennes constructions de Palaio-kastron ; à mi-hauteur, sur les contreforts, serpentent les rues en escalier de la ville proprement dite ; en bas, le nouveau quartier du port longe les quais, là où quelques huttes seulement existaient au milieu du siècle. Le port de Vathy, visité régulièrement par des bateaux à vapeur, entrelient un commerce très actif de fruits, d'oignons et de vins, muscats et autres. Autour de la ville, les défrichements et la culture modifient rapidement l'aspect du paysage ; on plante des vignes non seulement dans les plaines et sur les pentes douces, mais encore sur les terrains pierreux, et les fragments de roche enlevés du sol labouré se dressent au pourtour des enclos en murailles et en tours. A quelques kilomètres de la côte d'Asie Mineure, presque entièrement déserte, on s'étonne de voir des populations acharnées au travail. Samos possède une large route carrossable, de Vathy à Tigani ; elle a des ponts, des quais, des jetées dans les deux ports de l'est et sur la côte nord-occidentale, à Carlovassi ; elle fait un commerce considérable, double de celui de la France proportionnellement au nombre des habitants. C'est que la population jouit d'une autonomie presque complète et n'a rien à craindre de la garnison turque de 156 hommes, troupe de parade maintenue pour la forme au nom du sultan suzerain. Un tribut annuel de 47 000 francs libère les Samiens de toute autre sujétion ; le gouvernement est attribué à un certain nombre de notables, que préside un prince désigné par la Porte. Les insulaires ont leur pavillon, que toute une flotte de chaloupes montre fièrement dans l'Archipel. L'île de Samos jouit d'une grande prospérité matérielle, les naissances sont généralement doubles des décès, et chaque année s'accroît le nombre de ses habitants, recensé par une statistique rigoureuse (1). 

1.  Population de Samos 

en 1610      10 000 habitants.

en 1828     27125  habitants

en  1864     33 998  habitants 

en  1879.     37 701 habitants

(Epaminondas Stamatiadis, Annuaire de Samos pour 1880.) 

Budget de Samos en 1876 : 

Recettes  3 033 729 francs.

Dépenses  2 933 429  francs

Cultures de Samos en 1878 : 

Champs labourés     6676 hectares

Olivettes     5719 hectares

Vignobles     2927 hectares

Vergers  395 hectares

Les habitants de Samos sont d'une telle sobriété, que la légende attribue au climat sec et vivifiant de l'île une vertu particulière, qui dispenserait de se nourrir comme partout ailleurs (1).

[632]

Descendants de colons venus de tout l’archipel, des côtes de l’Hellade continentale et de l’Anatolie après la dévastation de l'île par les conquérants turcs, les Samiens contribuent à leur tour à peupler les côtes voisines ; c'est par milliers qu'ils vont chercher fortune à Smyrne et dans les autres villes de l'Ionie ; parmi eux aussi se recrutent trop souvent les bandes de brigands qui parcourent l'Anatolie : les mêmes individus, pacifiques et doux au milieu des populations laborieuses de l'île natale, deviennent des bandits redoutés sur la terre étrangère. On émigré aussi beaucoup de Xikaria et du rocher volcanique de Patmos, où vécut l'auteur de l’Apocalypse. La dernière île a perdu près de la moitié de ses habitants depuis le milieu du siècle.

Si la belle et fertile vallée du Méandre était peuplée et cultivée comme la montagneuse Samos, elle serait le paradis de l'Anatolie. Elle est déjà l'une de ses plus industrieuses régions : c'est de là que Smyrne importe la plus forte part des denrées agricoles et des produits manufacturés qui alimentent son commerce. Dineïr, à la source du Méandre, est la porte même des régions du plateau et doit prochainement, comme terminus du chemin de Smyrne, devenir l'entrepôt de la Phrygie et de la Pisidie. Située sur l'un des hauts affluents du Méandre, Ouchak, entourée de champs qui donnent le meilleur opium de l'Anatolie, brode lés « tapis de Smyrne » ; environ 4000 ouvrières, travaillant en plein air devant des cadres en bois qui portent la chaîne, sont occupées tout le jour à compter, à nouer, à égaliser les fils de la trame. La production s'accroît d'année en année, et i-eprésente une valeur moyenne de deux millions, payée par les importateurs d'Angleterre, de France et des États-Unis ; des négociants français ont leurs agents à Ouchak et font directement les avances aux entrepreneurs, qui payent aux ouvrières 4 à 5 francs par semaine (1). C'est également par des payements anticipés, très inférieurs à la valeur marchande des étoffes, que les négociants de Smyrne achètent les cotonnades, dites alajas, que tissent les femmes du bourg musulman de Kadi-koï, dans le bassin du Lycus, entre Saraï-koï et Denizli. On y compte un millier de métiers. 

1. Valeur des échanges de Patmos en 1879 : 

Importation     15 701 518 francs

Exportation     12 505 582  francs

Ensemble     28 000 900 francs.

Mouvement maritime : 3459 navires, jaugeant 77 014 tonnes. 

2. Edm. Dutemple, En Turquie d'Asie.

Pour accroître leurs revenus par le nombre des ouvrières, les Turcs de Kadi-koï ont presque tous les quatre femmes légitimes que leur permet le Koran (1).

Denizli, située à la base orientale du Baba-dagh, dans une plaine arrosée d'eaux vives, ne se compose guère que d'un bazar et de quelques tanneries ; au milieu du siècle dernier, après un tremblement de terre qui renversa la ville, presque toute la population se dispersa dans les maisonnettes de la campagne environnante, à Tombre des ormeaux, des chênes et des arbres fruitiers. Denizli sera tôt ou tard fréquentée comme centre d'excursions vers les sites admirables du mont Cadmus, les sources pétrifiantes des bords du Lycus et les ruines des cités gréco-romaines. Au nord, Laodicée, l’une des « Sept Églises d'Asie », très riche et très peuplée au commencement de l'ère vulgaire, a laissé les imposants débris de son aqueduc, de ses temples, de ses deux théâtres, désignés maintenant sous le nom collectif d'Eski hissar ou « Château Vieux » ; à l'est, le bourg de Khonas a gardé quelques fragments des édifices de Colosses ; à l'ouest, sur le versant opposé du Baba-dagh, les baraques de Geïra (Hiera) entourent les ruines d'Aphrodisias, dont le principal temple, transformé en église à l'époque byzantine, a toujours quinze colonnes ioniques en parfait état de conservation ; mais les ruines les plus grandioses sont celles de Hierapolis, sur la terrasse de travertin qui domine la plaine alluviale où se rejoignent le Lycus et le Méandre. Des gradins du théâtre, l'un des plus somptueusement construits et des mieux respectés par le temps qui nous soient restés de l'époque d'Hadrien, on jouit d'une vue incomparable sur les montagnes bleues des alentours et sur la plaine du Méandre, qui va se confondre au loin avec les vapeurs transparentes de l'horizon, rendues plus légères par le contraste des édifices ruinés, d'un ton rouge ou noirâtre, qui s'élèvent sur la terrasse des sources.

Bouladan, sur un petit affluent septentrional du Méandre, Saraï-koï [Sarayköy], sur le fleuve, en aval de la bouche du Lycus, sont, comme Denizli, des marchés agricoles, expédiant leurs denrées à Smyrne par le chemin de fer d'Aîdin. Plus bas, sur le versant exposé au midi, se montre Nazli [Nazili], composée de deux bourgs distincts, dont l'un, le haut Nazli, peuplé de Grecs, et connu spécialement sous le nom de Bazar, a pris rang comme un des principaux marchés pour les figues dites «  de Smyrne ». La campagne environnante est une immense forêt de figuiers, à l'ombre desquels croissent l'orge et le maïs ; des geais bleus voltigent partout sous le feuillage. 

1. Giudici ; — Séjourné, Notes manuscrites.

Naguère des bosquets d'orangers entouraient la station de Sultan-hissar, mais un petit nombre seulement de ces arbres ont échappé à la maladie, qui fit périr en même temps tous les orangers de Samos. Des ruines romaines se rencontrent presque à chaque pas. Les restes de Nysa la grecque se voient sur une colline, au-dessus de Sultan-hissar.

Aïdin Guzel Hissar [Aydın Güzelhisar] ou le « Beau Château d'Aïdin », la grande cité de la région du Méandre, donne son nom au vilayet dont Smyrne est la capitale. Longue de plusieurs kilomètres, elle s’étend à la base et sur les pentes de collines d'un conglomérat rougeâtre couronnées de quelques villas ; les maisons peintes, jaunes, vertes ou bleues, couvertes de tuiles dont le rouge a disparu sous la mousse, s'élèvent en amphithéâtre sur les escarpements ; des coupoles, des minarets, des groupes de cyprès dominent le dédale des constructions basses ; une vallée profonde s'ouvre au milieu de la ville entre deux promontoires, et sur les bords du ruisseau d'Aïdin-tchaî se penchent les platanes, abritant des cafés sous leur vaste ramure ; d'abondantes sources minérales jaillissent dans les environs. Aïdin, ainsi nommée de l'émir indépendant qui s'empara de la vallée du Méandre «près le passage des Mongols, est peuplée surtout d'Ottomans ; mais les Grecs augmentent en nombre, en richesse et en influence, grâce à leur initiative, à leurs voyages, et surtout à leurs écoles, car s'ils ne forment qu'un cinquième de la population, ils ont la moitié des écoliers. Les Arméniens, dont le quartier, situé sur la pente de la colline, avoisine celui des Grecs, rivalisent avec eux pour les opérations de commerce, et moins redoutés par les Turcs que les entreprenants Hellènes, fournissent à l'administration turque presque tous ses employés. Les Juifs espagnols, qui vivent dans le faubourg inférieur, près de la gare, sont tous commissionnaires, changeurs, préteurs sur gages ou comptables (1). C'est à l'endroit même où finit Aïdin, c'est-à-dire au rebord de la colline dominant à l'ouest la gorge de l'Aïdin-tchaï, que commençait jadis la cité de Tralles. La terrasse qui la portait, parfaitement limitée par des escarpements et rattachée aux montagnes par un isthme de défense facile, constituait une forteresse naturelle de 2 à 3 kilomètres carrés, que des murailles rendaient presque inexpugnable (2). La ville grecque fut somptueuse et riche en beaux édifices ; mais ceux-ci étaient presque tous construits en briques, et depuis des siècles les habitants d'Aïdin n'ont pas d'autre carrière ; des ouvriers fouillent toujours le sol pour en retirer les briques anciennes, les seules dont on puisse se servir pour la construction des fours. Au milieu des oliviers de la terrasse, on ne voit que décombres et cimetières ; seulement à l'extrémité occidentale se dresse encore la puissante façade du gymnase, mur épais de 8 mètres que traversent trois portes en plein cintre, les « Trois Yeux » (Utch Goz) [Üç göz] par lesquels on contemple la vallée basse du fleuve.

1. Population d'Aïdin en 1883 : 25 000 Turcs ; 6500 Grecs ; 1800 Juifs ; 1000 Arméniens 
2. Olivier Rayet et Albert Thomas, Milet et le golfe Latmique.

[635]

Le fief de Thémistocle, Magnésie du Méandre, qui succéda elle-même à une ville plus ancienne, a, comme Tralles, disparu par le travail incessant des carriers ; toutes les maçonneries du chemin de fer entre Aïdin et le col d'Éphèse ont été faites avec les pierres prises à Magnésie. Près des amas informes de ruines, est la station de fialadjik, célèbre par son miel et ses figues, les meilleures de Anatolie (1). 

A l'exception de Sokia  [Söke] ou la « Froide », ainsi nommée d'une brèche des montagnes par laquelle souffle le vent du nord, la basse vallée du Méandre n'a point de ville. Sokia, où les Grecs sont en majorité, a pris de l'importance, grâce aux ateliers pour la préparation des réglisses qu'y ont établis des commerçants anglais ; ils exploitent aussi dans le voisinage des mines de lignite et d'émeri. C'est toute l'industrie de la contrée. Mais il n'est pas en Asie Mineure de région où se voient des restes plus précieux de l'art antique. Là où se trouve le village de Samsoun, au pied du Mycale, s'élevait la patrie de Bias, Priène, dont la mer venait jadis baigner les quais et que dominait une très haute acropole ; au pied de la roche, sur une terrasse, se voient les ruines du temple de Minerve Poliade, « modèle de l'architecture ionique à la belle époque », ainsi qu'en témoignent les fragments déposés par M. Pullan au Musée Britannique, et la restauration qu'en ont faite MM. Rayet et Thomas. A une vingtaine de kilomètres au sud, sur un coude du Méandre, le hameau misérable de Palatia marque l'emplacement de la glorieuse Milet, patrie de Thalès et d'Anaximandre ; les restes d'un théâtre, le plus grand que possédât l'Asie Mineure, sont, avec des amas de décombres, recouverts de broussailles, tout ce qui reste de la puissante cité à laquelle appartenait l'hégémonie de la confédération ionienne et qui osa résister aux armées d'Alexandre. Les fouilles dirigées par M. Rayet ont révélé le plan de somptueux édifices et ont ramené des sculptures qui se trouvent maintenant au Louvre. 

1. Récolte moyenne des figues dans la vallée du Méandre : 
30 000 charges, soit 6 560 000 kilogrammes. En 1878 : 10 000 000 kilogr. Récolte de la vallée du Caïstre : 2 120 000 kilogrammes.

Myonte, sur une coulée du Méandre, au nord-est de Milet, a complètement disparu, mais la ville où naquit Zeuxis, Héraclée, située à l'extrémité orientale de l'ancien golfe du Latmos, devenu mer intérieure par les progrès des alluvions fluviales, a conseillé son agora, mieux reconnaissable que celle de toute autre cité grecque, et son enceinte hardie escaladant les rochers. Enfin, près du promontoire qui sépare le golfe du Méandre de celui de Mendelia, à Didymes, la moderne Hieronda, se voient les ruines du sanctuaire d'Apollon Branchides, le plus vaste de l'Asie Mineure, et l'un des plus remarquables, par les dispositions architecturales que nécessitaient les mystères de l'oracle.

[Carte 636]

Une voie de 4 kilomètres, bordée de statues assises qui rappellent le style égyptien, unissait ce temple au port le plus rapproché. Le Louvre et le Musée Britannique possèdent des fragments de Didymes et de la voie Sacrée (1).

[Bodrum, Muğla]

Le petit bassin du Sari tchaï [Sarıçay] ou « Fleuve Jaune », qui débouche dans le golfe de Mendelia, est aussi très riche en antiquités. Non loin de la ville qui a donné son nom au golfe et que dominent au nord les escarpements du Latmus, l'ancienne Euromus montre les restes d'un beau temple corinthien ; Melassa [Milas], la Mylasa des anciens, n'a pas une maison qui ne soit construite des matériaux retirés de temples, de palais ou de mausolées ; Asin-kaleh ou le « Village du Château », qui se trouve au nord de l'embouchure du Sari tchai, est au pied du promontoire péninsulaire qui porta lassus, son beau théâtre, ses tombeaux, ses murs pélasgiques, utilisés plus tard pour une forteresse vénitienne. L'ancienne Caryanda, patrie de Scylax, est sur la rive opposée du golfe de Mendelia. De là il ne reste qu'à traverser un col pour redescendre à Boudroun [Bodrum], la ville qui fut Halicarnasse, où naquit Hérodote. Admirablement située au bord d'une baie sûre et profonde, elle présente, suivant l'expression de Vitruve, la forme d'un théâtre à gradins qui regarde la mer ; deux promontoires limitent la baie, l'un, à droite, qui portait le temple d'Aphrodite et d'Hermès, l'autre, à gauche, que couronnait le palais de Mausole, et que terminait une péninsule rocheuse ; dans ce vaste hémicycle s'élevaient les palais, les temples et le tombeau élevé par Artémise. Cette « merveille » du monde ancien à laquelle avaient travaillé Scopas et les autres sculpteurs les plus célèbres de son temps, fut respectée pendant dix-huit siècles par les conquérants qui se succédèrent sur les côtes de l'Asie Mineure. Quoique plusieurs fois secoué par les tremblements de terre, le socle avait encore toutes ses colonnades et ses sculptures au commencement du quinzième siècle. C'est alors que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, plus barbares que tous leurs devanciers, s'attaquèrent au monument pour en faire des pierres à bâtir et de la chaux. Sous la direction de l'architecte Heinrich Schlegelholt, ils démolirent le mausolée pour élever une forteresse, que d'ailleurs ils ne défendirent point contre Soliman. Les fouilles de MM. Newton et Pullan, en 1857 et 1858, ont révélé l'emplacement du mausolée et déblayé des fragments admirables : c'est à Londres maintenant qu'il faut aller voir ces restes du plus ancien monument ionique de l'Anatolie ; d'après M. Rayet, il fut construit au milieu du quatrième siècle de l'ère ancienne.

1. O. Rayet et A. Thomas, Milet et le golfe Latmique.

Le port de Boudroun [Bodrum] ne fait qu'un petit commerce de figues ; Djova, située à l’extrémité orientale du golfe de Kos, est simplement l'escale de Moughla [Muğla], qui se trouve à une vingtaine de kilomètres dans l'intérieur, environnée de montagnes ; enfin ta fameuse Cnide, la cité principale de l'Hexapole dorienne, la ville aimée d'Aphrodite, qui possédait la statue de la déesse, sculptée par Prasilèle, n'a laissé que des ruines, des tombeaux,

[carte 638]

des murs cyclopéens, dont les débris ont servi à bâtir des palais en Egypte pour Mébémet Ali ; on n'y a trouvé d'autre fragment remarquable qu'une statue de lion transportée au Musée Britannique. L'Euripe ou canal qui faisait communiquer ses deux ports et que traversaient deux ponts est comblé. 

[Kos]

Actuellement le marché de l'Asie Mineure sud-occidentale est dans l'île de Kos : de la ville du même nom, située sur une grève arrandie en demi-cercle, l'on voit au nord la baie de Boudroun, au sud le cap Krio, l'ancien promontoire Triopium ou Cnide. Kos la grecque, l'une des plus riches îles de l'Archipel, exporte d'excellents vins, des oignons, du sésame ; elle alimente de fruits, grenades, amandes, citrons, raisins, le marché d'Alexandrie. Comme Boudroun, Kos est dominée par une forteresse des chevaliers de Saint-Jean qui renferme les bas-reliefs d'un temple grec ; la grande place est ombragée par un platane de 19 mètres de circonférence, dont les branches latérales sont soutenues par des piliers de marbre : c'est là, dit la tradition, qu'Hippocrate donnait ses consultations ; des sources, qui jaillissent au sud-ouest, sur les flancs de l'Oromedon, sont connues sous le nom du « Père de la Médecine ». 

[carte 639]

Kos, voisine du volcan de Nisyios, abonde en fontaines thermales et la fécondité de ses campagnes est due principalement, ainsi que l'a démontré Gorceix, aux cendres volcaniques qui furent expulsées du cratère de Nisyros lors de quelque antique éruption. Les autres montagnes insulaires de ces parages de l'Archipel, Kalymnos, Astropalxa, Symi, ont pour richesse principale les éponges de leurs baies ; les marins de Symi emploient à cette pèche une douzaine de grandes embarcations et 150 bateaux ordinaires. Tous les Symiotes sont habiles plongeurs et ne craignent pas de s'aventurer dans les eaux où nagent les requins ; ta coutume interdit au jeune homme de se marier avant qu'il sache cueillir une éponge à vingt brasses (1). 

1. Hamilton. Researches in Asia Miaor.

La scène que décrit la ballade de Schiller aurait souvent eu lieu à Symi : la plus belle fille du pays est promise par le père au jeune homme le plus audacieux et la foule s'assemble pour assister et juger les plongeurs (1).

[Rhodes]

Rhodes, la « terre des Roses », ou plutôt des « Grenades » (2) ainsi qu'en témoignent d'anciennes monnaies, est l’une des plus grandes îles de l'Archipel anatolien. A certains égards elle occupe une position privilégiée : abritée des vents du nord-est par les montagnes de la Lycie, ne subissant point le vent du nord, qui, par l'appel des foyers de chaleur d'Egypte et de Syrie, se change pour elle en vent de nord-ouest (3), rafraîchie en été par les brises marines, elle jouit d'un climat plus égal que les autres Sporades asiatiques et ses vallons ne sont pas moins fertiles que ceux de Chio et de Mytilini : c'est à Rhodes, mieux qu'à toute autre île de l'archipel, que s'applique le mot d'Hippocrate : « On n'y connaît guère de différence de chaleur et de froidure ; les deux températures se fondent l'une dans l'autre. » Rhodes est l’«épouse du Soleil », le « séjour des Héliades », parce qu'il n'est pas un jour de l'année où le rayon lumineux ne perce les nues ; « les arbres n'y sont jamais sans feuillage, ni les jours sans soleil. » Située à l'angle même de la Péninsule, Rhodes occupe un centre de convergence sur les routes de la mer, et dans l'antiquité, alors que les navires se hasardaient rarement loin des côtes, elle était l'escale nécessaire des flottes de commerce qui, arrivées à l'angle du continent, avaient à changer de route. Ainsi s'explique l'importance des échanges qui se faisaient autrefois dans la cité de Rhodes, « à laquelle, dit Strabon, nulle ne pouvait être égalée ». Au troisième et au deuxième siècle de l'ère ancienne, les Rhodiens étaient « les premiers marins du monde » ; héritiers des Phéniciens, qui avaient eu des colonies dans leur île, ils établirent comme eux des comptoirs jusque dans l'Ibérie lointaine, et la ville de Rosas, les montagnes de Roda rappellent encore leurs visites aux promontoires pyrénéens. Ils faisaient un très grand commerce avec Sinope, qui leur fournissait du blé de Crimée, des esclaves, des poissons « pélamides » ou sterlets, et leur politique recherchait toujours l'amitié de Ryzance pour s'assurer le passage du Bosphore (4). La position de Rhodes lui donnait aussi une valeur stratégique de premier ordre, et les chevaliers de Saint-Jean, expulsés de la terre ferme, firent preuve de sagacité en établissant leur forteresse principale sur la pointe avancée de l'île, semblable à une proue de vaisseau heurtant le rivage ; là ils balancèrent pendant plus de deux siècles la fortune des Turcs dans les mers du Levant, et l'on sait avec quelle vigueur ils résisièrent, en 1522, aux forces de Soliman le Magnifique.

1. Van Egmont and Heyman, Travels ;  — Schubert, Reisen in dos Morgenland.
2. V. Guérin, Ile de Rhodes.
3. Ross, Reisen in den griechischen Insein. 
4. E. Desjardin, Notes manuscrites.

[image 641]

La ville actuelle, occupant à peine un seizième de l’ancienne étendue, appartient encore, par l'un de ses quartiers, au moyen âge chrétien : en montant la rue tortueuse des Chevaliers, entre les portes blasonnées des « auberges », on se croirait transporté à quatre siècles dans le passé. L'ile asiatique a conservé l'aspect d'une cité de l'Europe féodale ; malheureusement les  plus remarquables monuments de la Rhodes des Chevaliers, l'église de Saint-Jean-Baptiste et le palais des Grands Maitres, furent détruits en 1856 par une explosion : d'anciens documents étudiés par M. Guérin lui font présumer que les barils de poudre, cause du désastre, étaient ceux qu'avait cachés le traître d'Amaral pour hâter la reddition de la place, en 1522.

[642]

[carte 642]

Les ports de Rhodes sont en grande partie oblitérés : le havre du sud, situé en dehors des remparts, n'est plus utilisé par le commerce ; celui du nord, dans lequel étaient remisées les galères des Chevaliers, ne reçoit plus que de faibles embarcations ; les navires ordinaires ne pénètrent que dans le port central, au-dessus duquel s'arrondit l'amphithéâtre de la ville. Mais ce port même est mal protégé ; son entrée, qu'il serait facile d'abriter par un brise-lames, est largement ouverte aux vents dangereux du nord-est, et souvent les équipages doivent appareiller pour les criques du continent, surtout pour le havre magnifique de Mermeridje, bassin à tortueuse entrée qu'entourent de hautes collines. 

[image 643]

[645]

L'île, assez massive dans ses contours, n'a plus de ports fréquentés au sud de la cité des Chevaliers ; les navires ne visitent plus la baie que domine l'ancienne acropole de Lindos, vers le milieu de la côte orientale. Près de là, au nord, se voient les restes de l'antique cité phénicienne de Camiros, dont la nécropole a livré aux chercheurs des milliers de poteries curieuses.

Au sud-ouest de Rhodes, l'ile allongée de Karpathos fait quelque commerce, mais la plupart des habitants émigrent temporairement pour gagner leur vie comme charpentiers ou sculpteurs sur bois. Quant aux insulaires de la petite Kasos, qui continue la chaîne des iles vers la Crète, ils s'occupent presque exclusivement de navigation, et leur pavillon se montre dans tous les ports de la Méditerranée (1). Après une descente meurtrière que firent les Turcs pendant la guerre de l'Indépendance, l'île avait été complètement abandonnée. La plupart des terres de l'Archipel se gouvernent elles-mêmes : on ne leur demande que l'impôt.

Sur la côte méridionale de la Péninsule, le port de Makri, assez vaste pour recevoir tous les navires de la Méditerranée, n'a pourtant sur ses

1. Villes principales du versant anatolien de la mer Egée et des iles turques de l’Archipel, arec leur population approximative : 

GORTIIfBIlT.

Smyme   192 000 hab.

Manissa (Magnésie)   50 000  »

Gydonia (Aïvali), d'ap. Humann.  35 000  »

Aïdin, d'après Apostolidès  .  .  52 000  »

Kirkagatch   20 000  »

Akhissar   20 000  »

Tchesmeh, en 1882  16 285  »

Pergame, d'après Humann .  .  16 000  »

Alachehr (Philadelphie). . .  .  15 000  »

Ouchak, d’après De Moustier .  15 000  »

Thyra   15 000  »

Latzata,en 1882   13 880  »

Kassaba   12 000  »

Moughla, d'après Scherzer .  .  11 000  »

Boumabat   10 000  »

Vourlah   10 000  »

Soma   10 000 « 

Kadi-koy  du Méandre 4 000

Gördiz 10 000

Nazli 10 000

Denizli 10 000

Koula  9 000

Edremid  8 000

Baïndir 8 000

Œdemich  8 000

Bouladan  8 000

Yenidje Fokia 8 000

Ghediz, d'après de Moustier.  7 500

Fokia (Phocée)   7 000

Menemen 7 000

Scala Nova   7 000

Sokia   7 000

Sighadjik  5 000

Sevri-hissar 4 000

Dikeli, d'après Humann    4000 hab.

Iles.

Archipel. Capitales.

Tenedos  7 000 bab. 3 000 hab.

Mytilini  60 000  » 20 000  »

Chio  70 000  » 26 000  »

Ipsara (Psara).  ...  6 000  »

Samos   40 000  »  7 000  »

Ikaria (Nikaria) ...  7 000  »  1000  »

Patmos..   3000 

Leros   3000 

Kalymnos   16 000 hab.   15 000

Kos   25 000    11 000

Nisyros   2 500

Symi   7 000   7 000

Telos   1000

Rhodes   27 000    11 000

Karpathos   5000 

Kasos   5000

bords qu’un village, presque abandonné pendant la saison des chaleurs, mais très commerçant en hiver. Là se trouvait Telmessus, la ville des devins, dont il reste d'importants débris. Les contreforts du Cragus qui dominent le port sont percés de tombeaux, dont quelques-uns taillés en forme de temple, avec porche, péristyle et fronton ; à l'entrée d'une de ces tombes, une colonne ayant perdu son soubassement par une rupture de la paroi reste suspendue au roc par le chapiteau (1).

[646]

De remarquables débris de l'architecture lycienne ont été trouvés dans les ruines de Xanthos, cité qui s'élevait jadis sur une colline isolée au milieu d'une plaine d'alluvions que parcourt l'Œren-tchaï avant d'entrer dans la mer, à l'est du massif superbe des Sept Caps. Les fragments les plus précieux de Xanthos, recueillis par le voyageur Fellows, occupent l'une des salles du Musée Britannique : ce sont des tombeaux et des bas-reliefs, très curieux dans l'histoire de l'art, car les sculptures, helléniques par la vérité des formes, la grâce des attitudes, l'élégance du vêtement et des armes, n'en ont pas moins un caractère original, comme il convenait à un peuple longtemps indépendant, qui s'était trouvé en relations avec les nations de l'Asie intérieure aussi bien qu'avec les Ioniens et les Dorions du littoral ; dans les ruines de ces régions montagneuses, toutes les sculptures ont l'élégance et la pureté de style. Les Termilaï ou Lyciens avaient leur écriture spéciale, ayant quelques caractères communs avec celle des Cypriotes (2) : leurs inscriptions sont gravées en caractères, qui tout en ressemblant beaucoup au grec archaïque et quoique accompagnées sur quelques tombeaux par une traduction grecque, n'ont pu être complètement déchiffrés. Dans leurs tombeaux sculptés, comme dans leurs temples, les architectes lyciens reproduisaient exactement tous les détails des cabanes en bois de chêne ou de pin que les paysans construisaient à cette époque et construisent encore : tout est scrupuleusement imité, troncs du support, poutres, poutrelles et bardeaux ; même les ornements des angles ressemblent aux touffes d'herbes qui croissent sur les bords des toits en terre mal aplanis par le rouleau'. Néanmoins la variété des formes architecturales reproduites est considérable et nombre de tombeaux lyciens se terminent par un faite ogival.


[Ruines de Lycie]

Les ruines paraissent d'autant plus belles que les montagnes sont découpées en gorges sauvages, dominées par des escarpements grandioses. 

1.  Fellows, Travels and Researches in Asia Minor.
2. Hamilton Lang, Cyprus.
3. Fellows ; Spratt ; Forbes ; Hoskyns, Schönbon, etc.

 [647]

Ainsi Pinara, la Minara de nos jours, est environnée de sommets, dont l'un se dresse à plusieurs centaines de mètres en une immense tour, percée de tombeaux par milliers, autour desquels planent les aigles. 

[carte 647]

Depuis que Fellows découvrit, pour ainsi dire, la Lycie, dans son mémorable voyage de 1858, c'est par dizaines que les explorateurs comptent les villes et les bourgades lyciennes qu'ils ont visitées dans les vallées et sur le bord de la mer. Voici Tlos, sur le flanc des montagnes qui à l'orient font face aux rochers de Pinara ; près de Xanthos, voici Patara, avec son grand théâtre taillé dans le roc ; plus loin, sur le rivage oriental, s'élevaient Phellus et Antiphellus ; d'autres cités sans nom, ceintes de murailles parfaitement conservées, n'enferment que des arbres. Parmi les ruines récemment explorées, les plus remarquables étaient celles de Giöl-bachi [Gölbaşı], découvertes en 1842 par le voyageur Schönborn. Une montagne, dominant à l'ouest la vallée profonde du Dembra-tchaï, est surmontée par une petite acropole entourée de tombeaux, et par un monument rectangulaire, dont la façade

[carte 648]

principale et les quatre parois de la cour intérieure étaient ornées de frises en bas-relief ayant ensemble un développement de plus de cent mètres. Là se déroulaient, ombragées par la ramure des arbres, toutes les grandes scènes de l'Iliade et de l'Odyssée, la chasse de Méléagre, les combats des Amazones et des Centaures (1). C'est dans un musée de Vienne qu'on admire maintenant les frises de Giöl-bachi, sculptées avec toute la grâce hellénique et une singulière richesse d'invention. Le nom antique de la ville ruinée est resté inconnu.

1. Bennddorf, Voräufiger Bericht über zwei Oesterreich. Archeol. Expeditionen nach Kleinasien.

Divisée en de nombreux bassins, dont quelques-uns (1) n'ont pas même d'écoulement apparent vers la mer, la Lycie a dû se partager de tout temps en cantons ayant une existence économique distincte ; chaque vallée, chaque massif montagneux avait sa ville ; nulle part ne se trouvait un centre naturel de commerce pour un vaste territoire ; le lien politique était celui de la confédération. Mais si la Lycie est découpée à l'infini du côté de la mer, où florissait la civilisation hellénique, elle est de formes plus régulières et d'accès plus facile dans les riions du nord, où elle se confond avec les plateaux de l'intérieur, et c'est par là qu'a pénétré la domination turque, imposant la centralisation administrative. Une ville relativement considérable, Elmalu [Elmalı], s'est fondée dans un bassin fermé qui se trouve presque au centre géométrique du vaste demi-cercle décrit par les côtes de la Lycie, entre le golfe de Makri et celui d'Adalia. C'est une cité prospère, peuplée surtout de Grecs et d'Arméniens, mais ayant son quartier turc, dominé par une mosquée riche et gracieusement ornée. Elmalu s'occupe de la préparation des cuirs ; toutefois ses tanneries, au lieu d'empester l'atmosphère comme celles des villes européennes, répandent une odeur agréable, due à l’emploi de la vallonée. Des Smyrmiotes, grecs et levantins, y viennent faire directement leurs achats de maroquins, de peaux, de fruits, de matières tinctoriales. Les deux ports avec lesquels la capitale de la Lycie fait le plus grand commerce sont Makri et Adalia ; elle trafique également avec Phenika, la « ville des Dattiers », qui justifie bien son nom. Mais (Meis, Mégisté) ou Castelorizzo, pyramide insulaire de maisons et de fortifications ruinées, qui se dresse au large d'une baie, n'a guère d'importance que par son havre d'abri et par son commerce avec Alexandrie : les montagnes de la Lycie et de la Caramanie fournissent des bois à l'Egypte.

[Antalya]

Adalia [Antalya], la capitale de la Pamphylie, est considérée par la plupart des archéologues comme Attalea, la ville d'Attale Philadelphe, dont elle porterait le nom. Disposée en forme de théâtre grec, autour d'un port circulaire que deux châteaux forts défendaient à l'entrée, elle arrondit ses gradins sur la pente douce d'une colline ; d'en bas on voit d'un coup d'œil la ville entière enfermée par une double enceinte crénelée, flanquée de grosses tours ; quelques débris romains sont encastrés dans les remparts et les murailles. Entourée de jardins et à l'issue d'une plaine très riche en céréales, Adalia fait un certain commerce, surtout avec l'Egypte, et l'apparence physique de sa population, de même que le dialecte local, témoignent de croisements entre les Turcs indigènes et les immigrants arabes ; presque tous les échanges sont monopolisés par des négociants grecs. Les ruines antiques sont nombreuses dans cette région de la Pamphylie : à l'orient d'Adalia, sur le rivage du golfe, Eski Adalia ou « Vieille Adalia », la Sidé grecque, montre les restes admirables d'un théâtre ; au sud-ouest, les restes d'Olbia dominent un val verdoyant où les Adaliens ont bâti leurs maisons de plaisance près des cascatelles ; au nord-ouest, sur un plateau isolé, les débris de Termessus major couvrent un espace considérable ; comme dans presque toutes les cités grecques, le théâtre y occupe, au bord d'une falaise, l'endroit d'où la vue s'étend sur le plus vaste horizon de vallées et de montagnes.

[Burdur, Isparta, Eğirdir]

Si les routes n'étaient pas si rares et si mal entretenues, Adalia serait un port très animé, comme débouché naturel des bassins fermés qui limitent au nord le Sultan-dagh et les monts où le Méandre prend ses sources. Dans cette région se sont fondées quelques villes industrieuses, dont les produits sont expédiés à Smyrne par le chemin de fer ou à Constantinople par la route d'Afioum-Kara hissar. Bouldour [Burdur], sur la rive orientale du lac de même nom, s’étend sur plusieurs kilomètres carrés dans une plaine étroite : c'est le Polydorion des Grecs. Elle a, comme Elmalu, des tanneries, des maroquineries, elle tisse et blanchit des toiles, expédie à Smyrne la gomme adragant retirée d’une espèce d'astragale qui ressemble à l'ajonc. Isbarta [Isparta], l'ancienne Baris, que dominent les coupoles de trente mosquées, est encore plus commerçante que Bouldour et communique plus facilement avec la mer ; on la compare à Brousse pour la beauté de l'aspect et la richesse des campagnes, couvertes de vignes, de pavots et d'autres cultures, qui contrastent avec les talus de pierres ponces et les escarpements de trachyte ; dans cette plaine se réunissent les nombreuses sources de l'Ak sou (Fleuve Blanc), qui se déverse dans la mer entre Adalia et Eski Adalia, après avoir traversé les fertiles « plaines du Coton » (Pambouk ovassi) [Pamukkale]. Un tributaire occidental de l'Ak sou passe à la base des rochers qui portent les ruines de l'antique Sagalassus ; le village turc le plus rapproché s'appelle Aghlasan [Ağlasan], nom dérivé de la forme primitive. Sagalassus, qui résista vaillamment à l'armée d'Alexandre, était une des plus fortes cités de l'Asie Mineure, et en même temps l'une de celles où, dans un espace restreint, se trouvait le plus bel ensemble de temples, de palais, de portiques, de théâtres et autres édifices publics que possédait chaque ville grecque (1). La terrasse, parfaitement unie, est dominée au nord par une roche verticale, tandis qu'au sud elle est coupée par de raides escarpements ; une roche conique, régulière comme un volcan, se dresse en avant de la terrasse, qui projette vers elle un isthme étroit : cette roche qui commande tout le plateau porte les ruines de l'acropole ; à l'extrémité orientale du terre-plain, un théâtre, encore plus grand que celui de Hierapolis et non moins bien conservé, quoique des noyers aient inséré leurs racines entre les gradins, s'élève majestueusement au-dessus des édifices renversés ou croulants. Au sud de Sagalassus, une autre forteresse des Pisidiens, Cremna, occupait un plateau isolé et que l'on croirait inaccessible : au pied du roc s'étend le village moderne de Ghirmeh.

Egherdir [Eğirdir], — du grec Akrotiri, — située à l'extrémité méridionale du lac de ce nom, est une cité charmante ; l'amphithéâtre des pêcheries, des maisons, des mosquées, des remparts et des tours, les bouquets d'arbres au-dessus desquels se redressent les escarpements nus, la nappe des eaux bleues, les îles boisées, les promontoires qui se succèdent sur les bords jusqu'aux montagnes vaporeuses, lui donnent un aspect italien. Beï-chehr [Beysşehir] ou la « Ville du Bey », également bâtie au bord d'un lac, sur une rivière qui va se jeter dans le Soghla-göl, est aussi une ville pittoresque, mais sans grand commerce. 

1. Arundel, Visit ;  — Hamilton, Researches in Asia Minor.

Evidemment, la contrée était beaucoup plus riche et plus populeuse quand les cités romaines, Apamaea Cibotus, Apollonia, l’Antioche pisidienne, dont on voit encore d'imposants débris, s'élevaient dans la région des lacs. Les hautes arcades de l'aqueduc qui portait à la capitale de la Pisidie les eaux pures du Sultan-dagh, en traversant par une courbe gracieuse le plateau de la cité, offrent un spectacle grandiose. Aucune ville moderne n'a succédé à Antioche. Apollonia, sur un affluent du lac d'Egherdir, est remplacée par le gros bourg d'Ouloubourlou [Uluborlu], connu maintenant par la découverte d'une inscription pareille à celle d'Ancyre.

[Konya]

Konieh [Konya], l'ancien Iconium, capitale de la province de Lycaonie, puis de l'empire Seldjoucide, occupe une position stratégique sur la route de la Syrie à Constantinople, à la base des montagnes qui dominent la région des plaines au sud du Grand Lac Salé. Les armées se sont fréquemment heurtées dans cette partie de l'Asie Mineure, pendant les Croisades, puis dans les guerres intestines des Turcs ; en 1832, les forces égyptiennes commandées par Ibrahim-pacha y remportèrent une victoire qui leur eût ouvert la porte de Stamboul sans l'intervention des puissances européennes. Konieh, cité déchue, est plus curieuse par ses monuments du moyen âge que par son industrie présente. Ses murailles et ses tours ont gardé leurs sculptures et leurs inscriptions, grecques, arabes, turques, qui rappellent les différents régimes subis par Iconium ; les mosquées du temps des Seidjoucides, presque toutes fort dégradées, sont les plus belles de la Péninsule par l'élégance des arabesques et la variété des émaux ; le minaret qui monte aux Etoiles » est un chef d'oeuvre de délicatesse par la forme et le coloris des entrelacs. L'oasis de jardins qui entoure Konieh est comme assiégé par le désert ; mais à quelques heures vers l'occident s'ouvrent des vallons ombreux qui approvisionnent la ville de légumes et de fruits. Au nord-ouest, Zilleh [Zile] aux toits en terre rouge, que dominent des parois de trachyte, également rouges, est une bourgade prospère, entièrement peuplée de Grecs qui descendent de l'ancienne population hellénique expulsée d'Iconium (1) ; dans les environs se trouvent des gisements d'écume de mer. Le service des postes en Anatolie est confié depuis un temps immémorial à une tribu tartare des environs de Konieh, dont tous les hommes peuvent dire avec orgueil que jamais un seul d'entre eux n'a démérité de la confiance publique. Si bon cavalier qu'il soit, rarement un voyageur a pu suivre ces courriers dans leurs rapides chevauchées à travers la Péninsule (2). C'est aussi des environs de Konieh qui viennent la plupart des hammal ou porte-faix de Constantinople et de Smyrne.

1. Hamilton, Researches in Asia Minor.
2. Ed. Dutemple, En Turquie d’Asie.

[653]

A l’ouest de Konieh, les rares agglomérations de maisons ou de cabanes auxquelles on donne le nom de villes se succèdent à la base septentrionale du Taurus, là où les ruisseaux d'eau pure descendus des montagnes ne sont pas encore taris et où, pendant la saison des fièvres, les indigènes sont à proximité des hauts pâturages pour les migrations annuelles. Karaman, jadis capitale de la province de Karamanie, se trouve déjà presque au cœur des monts, à 1900 mètres d'altitude. Eregli n'a guère plus de 1000 mètres, mais ses maisons se groupent sur une colline au-dessus de la région marécageuse. Kara bounar [Karapınar] ou « Noire Fontaine » est complètement abandonnée pendant l'été ; ses habitants quittent leurs exploitations de sel et de salpêtre dans les dépressions lacustres pour se rendre dans les yaïla du Karadja-dagh. Enfin, Nigdeh [Niğde], à l'extrémité orientale du bassin, est à 1500 mètres environ, au pied des contreforts de l'Ala dagh. Non loin, le village de Kiz-hissar, « Château de la Fille », ou Kilisi-hissar, « Château de l'Église », s'élève sur la « chaussée de Sémiramis » où avait été bâtie l'ancienne Tyane, patrie du magicien Apollonius. L’explorateur Hamilton a pu identifier la position de Tyane par la découverte de la fontaine jaillissante que les auteurs décrivent sous le nom d'Asmabaeus. Cette source, consacrée à Jupiter, forme un étang d'eau froide, saumâtre, légèrement sulfureuse, dont le bouillon central s'élève d'environ 50 centimètres au-dessus de la surface, sans que jamais le bassin déborde ; évidemment ce réservoir offre la même disposition que celle de nos jets d'eau ; le liquide s'élance par une ouverture centrale et fuit par une fissure du fond. La route commerciale et militaire suivie de tout temps d'Iconium à Tyane s'infléchit en demi-cercle pour longer la base des montagnes par Laranda et Cybistra, c'est-à-dire par Karaman et Eregli ; plus au nord, les marécages salins, le manque d'approvisionnements et d'eau pure rendent le voyage trop pénible pour qu'un nombre d'hommes considérable puisse s'y aventurer. Ainsi les contours du rivage et les crêtes parallèles des montagnes côtières se reproduisent exactement par la courbe de la grande route maîtresse sur les hauts plateaux. Dans cette région, le voyageur anglais Davis a récemment découvert des inscriptions hittites.

Séparés de l'Anatolie intérieure par de hautes montagnes, les rivages de la Cilicie Trachée n'ont que de petits havres, moins actifs que les ports d'autrefois, qu'alimentait alors le commerce de la populeuse Cypre. Alaya [Alanya], l'ancien Corakesion, est un village blotti au pied d'une roche insulaire qu'un isthme de sable rattache au continent ; Selinti, la Selinos des Grecs, n'est qu'un hameau ; Anemourion [Anemurion], sur le promontoire le plus méridional de l'Asie Mineure, n'est plus qu'une vaste nécropole et la bourgade d'Anamour [Anamur] s'élève à quelque distance des ruines, à l'embouchure d'un torrent. Plus loin, la crique de Tchalindreh, la Celenderis des anciens, est le port d'embarquement ordinaire pour l'île de Cypre. Quant à la roche -du Port Provençal, fortifiée jadis par les chevaliers de Rhodes, nul ne l'habile, et l'ancienne Séleucie (Selevké [Silifke]), à l'embouchure du Gök-sou (Calycadnus) [Göksu], n'est plus qu'un amas de masures.

[Mersin, Tarse]

Le mouvement des échanges a dû se reporter à l'est, sur les rivages de la Cilicie Champêtre, où vient aboutir la route diagonale de l'Asie Mineure et où des plaines et de fertiles vallées offrent une vaste zone de culture. Mersina [Mersin], le port commerçant de cette région, n'était, au milieu du siècle, qu'un petit groupe de cabanes entouré de myrtes, d'où le nom qui lui fut donné ; c'est actuellement une cité commerçante, dont le port, trop exposé aux vents du large, est bordé de quais et pourvu de jetées (1). La ville est en partie construite de fragments de marbre qui gisaient sur le sol, débris d’une cité grecque. A quelques kilomètres à l'ouest, d'autres ruines indiquent l'emplacement de la Soli des Argiens, où se parlait ce langage incorrect qui a fait donner aux tournures vicieuses le nom de ce solécismes ». Plus loin se voient les colonnades romaines de Pompeiopolis, qui menaient à un port ovale dont le quai d'enceinte est parfaitement conservé ; mais les boues ont comblé le bassin et les dunes du littoral se prolongent en travers de l'entrée. Un monument, plus curieux à certains égards, est le Derikli tach ou la « Pierre Debout », énorme pilier érigé peut-être avant les âges historiques : d'après Langlois, ce bloc, usé à la base par les chameaux qui viennent s'y frotter, a 15 mètres de hauteur, et son volume est de 120 mètres cubes (2) ; il pèse au moins 300 tonnes et peut se comparer aux plus puissants mégalithes de la Bretagne. Serait-ce un menhir ou plutôt un de ces piliers que les Phéniciens élevaient ordinairement par paires, à l'entrée de leurs temples (3) ?

Une excellente route moderne unit Mersina aux cités de Tarse et d'Adana. Tarse, située près de la rive droite du Cydnus ou Tarsous-tchaï [Tarsus cayı], sur la déclivité mourante d'un contrefort du Boulgar-dagh, est, parmi les villes fameuses de l'Asie Mineure, une de celles qui prétendent à la plus haute antiquité : d'après une légende orientale, le site qu'elle occupe est la première plaine qui s'assécha lors du retrait des eaux diluviales. Avant que les alluvions n'eussent comblé le port et lorsque le Cydnus était encore .navigable, Tarse était admirablement située pour devenir un centre de commerce, entre la Syrie et l’Asie Mineure, par les portes de Cilicie dont elle gardait l’entrée.

1. Mouvement du port de Mersina en 1880 : 110 000 tonnes. 
2. Victor Langlois, Voyage dans la Cilicie. 
3. G. Perrot, Notes manuscrites.

Aux temps de César et d'Auguste, elle était la rivale d'Alexandrie, qu'elle regardait par-dessus la mer. Ses écoles étaient considérées comme les meilleures du monde, comme supérieures même à celles d'Athènes, et ses philosophes allaient porter leur science dans l'Occident (1). La ville était devenue très riche et somptueuse, Marc Antoine en fit la capitale de son empire asiatique : c'est là qu'il épousa Cléopâtre ; Julien fut enseveli à Tarse. Mais les guerres ruinèrent la cité, la rivière qui la traversait s'éloigna vers l'est et cessa de porter des embarcations, le port se combla. Tarse resta perdue dans les terres. On n'y voit même plus aucun vestige de son ancienne gloire ; à peine quelques fragments antiques résonnent sous la pioche ; l'édifice le plus curieux est une mosquée que la tradition dit avoir été bâtie à l'endroit précis où naquit Paul, « l'apôtre des Gentils ». Non loin des murailles on a découvert un énorme dépôt de terres cuites, représentant surtout des figurines votives : là se trouvait probablement une fabrique de ces objets de sainteté (2). Après la Mecque et Jérusalem, un des principaux lieux de pèlerinage des musulmans est une grotte des environs de Tarse, une de ces nombreuses cavernes où la légende place le séjour des « Sept Dormants » (3).

En été, la ville devient insalubre et les habitants aisés s'enfuient dans les vallons du Boulgar-dagh, aux bains d'Ichmeh, à Kozneh, à Nemroun, à Gulek-bazar, près des Portes Ciliciennes. Ce qui fait la beauté de Tarse est son vaste jardin, verdoyante ceinture, d'où l'on entrevoit des arcades brisées, des piles chancelantes, débris d'un aqueduc romain ; mais toutes ces ruines paraissent mesquines, quand, au détour d'un sentier ombragé, on se trouve en présence de l'énorme Dunuk-tach, ou « Pierre Tombée ». Ce vaste quadrangle de maçonnerie, vide à l'intérieur, a l'air d'un gigantesque bloc. Vu des bords du Cydnus, à travers le branchage des cyprès et des arbres fruitiers, le Tach ressemble à une falaise de grès : on dirait une œuvre de la nature, comme il s'en rencontre souvent dans les pays bouleversés par les agents géologiques. Cet étrange édifice, évidemment très antique, a près de 90 mètres en longueur, sans compter les constructions accessoires ; sa largeur est de 42 mètres et sa hauteur de 8 mètres environ ; les plaques de marbre blanc qui revêtaient les murailles sont éparses sur le sol. Ainsi que des médailles la représentent, la puissante' masse aurait servi de piédestal à une statue de monarque portant l'arc et le carquois et se tenant debout sur un animal symbolique armé de cornes. Les fouilles pratiquées n'ont révélé ni son âge ni sa destination. 

1. Heuzey, Académie des Inscriptions et Belles lettres, 7 juillet 1876. 
2. Léon Heuzey ; — Burckhardt Barker, Lares and Pénates. 
3. V. Langlois, ouvrage cité.

Quelques savants y voient un lieu d'oracles ; d'après l'archéologue Langlois, qui s'appuie sur un texte de Strabon, ce serait le tombeau du premier Sardanapale, réfugié en Cilicie après la perte de son empire : l'édifice portait sans doute au sommet la statue colossale de style assyrien figurée sur de nombreuses monnaies de Tarse (1).


[Adana]

Adana a pris une part de l'importance commerciale de l'ancienne Tarse. Située comme elle dans une région des plus fertiles, entourée de jardins, de champs de cotonniers et de cannes à sucre, elle se trouve également sur la grande voie diagonale de l'Asie Mineure ; en cet endroit, le Sarus ou Seïhoun, qui coule à l'est et que traverse un pont de dix-huit arches, échappe à la région des collines pour entrer dans la vaste plaine alluviale qui s'accroît chaque année, d'une quantité d'ailleurs peu appréciable, vers Cypre et la Syrie. Sa vallée supérieure et celles de ses tributaires sont autant de chemins qui s'ouvrent dans la direction de Kaïsarieh et du Kizil irmak. En outre, le Pyrame ou Djihoun se rapproche assez d'Adana pour que cette ville soit devenue le débouché naturel de tout le bassin ; c'est là que vient aboutir la voie historique entre le haut bassin de l'Euphrate et le littoral de la Cilicie. Le fleuve offre de plus, sur presque toutes les rivières de l'Asie Mineure, l'avantage d'être navigable dans son cours inférieur ; des embarcations, frétées à Cypre et en Syrie, mouillent devant les quais de la cité. Grâce à la fécondité de ses campagnes et à la convergence des routes, Adana est devenue le centre d'un grand commerce et l'on s'occupe de construire un chemin de fer à voie étroite, de 60 kilomètres de longueur, qui la rattachera au port de Mersina par Tarse. Plus salubre que cette dernière, la cité du Seïhoun est cependant dangereuse à habiter pendant la saison des fièvres et les villages des montagnes environnantes se peuplent alors d'immigrants.

Dans la haute vallée du Sarus, au nord de la ville arménienne de Hadjin et sur la limite des deux vilayet de Sivas et d'Adana, non loin de la nouvelle ville d'Azizieh, le petit bourg de Sar ou Sartereh occupe l'emplacement de l'ancienne Komana, appelée Hierapolis ou « ville Sainte ». La montagne qui domine les ruines s'appelle encore Koumenek-tepe, mais le nom même de Komana n'a pas encore été découvert sur les monuments. 

1. G. Perrot, Mémoires d’Archéologie, d’Epigraphie et d'Histoire.

Tous les édifices, temples, théâtres, arènes, gymnase, datent de la période helléno-romaine ; toutefois les sanctuaires offrent, probablement pour obéir aux traditions sacrées, un caractère plutôt égyptien que grec ; le temple proprement dit n'a point de colonnes et les demeures des prêtres l'entourent sans présenter d'unité architecturale. Des grottes s'ouvrent dans les parois des montagnes qui dominent la cité et sa riche plaine, que six mille esclaves cultivaient au temps de Strabon (1). Les principautés turcomanes de Kozan-oglou [Kozan] et de Menementz-oglou, qui s'étaient constituées dans les vallées supérieures du Sarus et du Pyramus, ont perdu leur indépendance ; encore au milieu du siècle, elles ne se rattachaient à l'empire turc que par des hommages de vassal à suzerain.

La ville principale, dans le haut bassin du Djihoun, est Albistan [Elbistan], souvent désignée par un jeu de mots sous le nom d'El Bostan ou « le Jardin « ; elle est en effet entourée de verdure ; la vaste plaine, bien arrosée, où viennent mourir en douces ondulations les pentes des monts environnants, parait comme prédestinée à recevoir une grande cité, médiaire du commerce entre le haut Euphrate et la mer. Dans cette plaine s'unissent tous les hauts affluents du Djihoun [Ceyhan], pour s'échapper au sud par une succession de défilés que termine la formidable cluse de l'Akhïr-dagh ; mais pour les indigènes aucun de ces torrents n'est le vrai fleuve : avec la vénération instinctive de tous les peuples pour les sources permanentes, ils regardent comme la véritable origine du Djihoun un petit bassin où bouillonnent des eaux issues de fissures profondes et d'où sort un ruisseau toujours égal arrosant les jardins. Albistan a quelques familles arméniennes, mais au sud-ouest une confédération haïkane, composée de six petites communes républicaines, s'est maintenue jusqu'à une époque récente dans la haute vallée dite de Zeïtoun ou des « Oliviers », quoique ces arbres ne croissent point dans le bassin montagneux, haut d'au moins 1500 mètres. C'est un spectacle unique dans ce monde arménien, composé presque entièrement de sujets avilis, que celui d'une communauté de libres montagnards, ayant gardé leur indépendance à travers les siècles. Au nombre d'environ dix mille, et parfaitement exercés au maniement des armes, ces Haïkanes ont limité leur territoire par quelques fortifications érigées aux défilés et naguère ils ne permettaient point aux musulmans de pénétrer chez eux ;  ils ne payaient au pacha d'Albistan d'autre impôt que le loyer de terres qu'ils avaient louées dans la plaine (2).

1. Karoiidis, Komana et ses ruines (en grec moderne).
2. Cari Ritter, Asien, vol. XIX.

[Maraş, Sis, Missis]

[carte 658]

Marach [Maraş], où la moitié de la population est arménienne, s'appuie aux contreforts de l'Akhïr-dagh qui dominent le confluent de l'Ak sou et du Djihoun, au sortir de sa grande cluse. L'industrieuse cité, dont les femmes lissent des colonnades et brochent des étoffes d'or et d'argent, est en été la capitale temporaire du vilayet ; c'est le yaïla que vient habiter le pacha, quand les chaleurs lui font quitter le kichlak d'Adana. Au sud-ouest, sur le versant occidental de la vallée du Djihoun, Sis, bourgade bâtie sur les flancs et à la base d'un monticule escarpé, fut aussi une capitale : les rois d'Arménie y résidèrent pendant deux siècles, de 1182 à 1374, et l’on y voit encore les restes du tarbas ou palais des takavor. En cessant d'être résidence royale, Sis resta le chef-lieu religieux ; au monastère règne un patriarche, dont le gouvernement turc a voulu faire un rival du sujet russe, le patriarche d'Etchmiadzin. Tous les évoques des alentours envoient au prélat de Sis la dime que payent leurs paysans. Sur la route qui descend au Djihoun, une colline porte le château fort d'Anazarbe, la Ham zarba des musulmans, qui fut avant Sis une résidence des rois arméniens et que ses ruines romaines ont rendue célèbre. Les deux aqueducs anciens, quoique rompus çà et là et privés de leurs sculptures et de leurs inscriptions, sont encore des monuments grandioses : on les voit se poursuivre sur une longueur respective de 12 et de 20 kilomètres jusqu'aux montagnes qui dominent la plaine au nord et au nord-ouest (1) : leurs eaux fécondantes avaient changé le désert environnant en un immense verger, si bien qu'au douzième siècle Edrisi pouvait comparer la campagne d'Anazarbe au « paradis » de Damas.

A l'est d'Adana, l'antique Mopsueste, la Mamistra des Croisés, la Missis des Arméniens et des Turcs, garde le passage du Pyrame, que traverse un pont de neuf arches : on se trouve déjà vers la racine de la Péninsule et les escarpements du Djebel-el-Nour ou « Montagne de la Lumière » indiquent la limite naturelle entre les deux contrées, l'Asie Mineure et la Syrie ; dans cette marche se rencontrent des groupes de toute nation, Turcs et Grecs, Arméniens et Kourdes, Arabes, Circassiens, Ansarieh, nègres et Tsiganes. Mopsueste, à la frontière extrême du monde hellénique, appartenait également à la Syrie et à l'Asie intérieure par le mélange des cultes. Son Apollon était plutôt un Baal d'Orient qu'une divinité grecque ; elle avait pour tous les dieux un sanctuaire et des adorateurs ; de même Aegée (Ayas, Lajazzo), la « cité des Vagues », bâtie au nord du golfe d'Alexandrette, accueillait toutes les religions du bassin de la Méditerranée ; pendant les guerres des Croisades, alors que les marins d'Italie en avaient fait leur principal entrepôt, elle était devenue ville chrétienne. Le port cilicien qui lui a succédé est à quelques kilomètres à l'ouest, non loin de la bouche du Pyrame : c'est le bourg de Youmourtalik (Tchoumour talek), que l'on parle de rattacher aussi à Adana par un embranchement de voie ferrée, qu'il faudra protéger contre les alluvions du fleuve en rejetant le courant vers l'ouest (2). 

1. Texier, Revue française, 1838 ; — Cari Ritter, Asien, XIX. 
2. Ed. Dutemple, En Turquie d’Asie.

Ayas et Youmourtalik [Yumurtalık] sont au nombre des ports que l’on propose de prendre comme points de départ du chemin de fer de la Méditerranée au golfe Persique. La voie serait plus longue, mais les constructeurs y gagneraient de pouvoir ménager les rampes d'accès pour la traversée de l'Amanus.

[660]

Sur le versant oriental du Djebel-el-Nour, près de la courbe du golfe qui s'avance le plus vers le nord dans l'intérieur des terres, deux rochers unis par une belle arcade en granit noir resserrent le chemin : comme le défilé de Gulek-boghaz, c'est aussi une « porte de Cilicie », désignée également comme la « Porte de Tamerlan », la « Porte de Fer » ou la «  Porte Noire », Kara kapou. Que d'hommes ont été massacrés pour la conquête de cet étroit passage qui ouvre les chemins de l'Asie! Depuis les temps préhistoriques, nul siècle qui n'y ait vu des batailles (1).

[Situation de l’Asie mineure]

Terre à la fois asiatique et européenne par sa géographie, sa population, son histoire, l'Anatolie présente dans son état social et politique un double mouvement de décadence et de progrès, prélude de révolutions inévitables. Les Grecs s'accroissent et les Turcs diminuent ; les villes du littoral se peuplent et celles de l'intérieur tombent en ruines ; l'industrie moderne est représentée à Smyrne par ses œuvres les plus grandioses, et dans le voisinage immédiat campent des tribus non moins dépourvues de tout confort matériel que les plus pauvres Kirghiz de l'Asie Centrale ; certains districts de la côte sont cultivés avec autant de soin que les campagnes de l'Europe occidentale, tandis qu'ailleurs la crainte des brigands fait abandonner champs et villages. Telle ville, même dans le voisinage du littoral, est comme assiégée par les bandits, et les notables n'osent en sortir que sous la garde d'escortes nombreuses. D'immenses domaines se constituent, réduisant des populations entières à un servage déguisé. Des famines atroces, comme celles de 1874 et de 1878, dépeuplent des districts entiers. Dans l'intérieur on peut chevaucher pendant des journées sans voir d'autres vestiges humains que des tertres funéraires et des ruines helléniques ou romaines.

1. Villes du versant méridional de l'Asie Mineure, avec leur population approximative : 

Vilayet de Karaman

Eregli ...   5 000 hab.

Ziilch...  4 000  »

Konieh ...  40 000 hab.

Isbarta ...  30 000  »

Adalia, d'après Spratt...  13 000  »

Bouldour, d'après Hamilton ...  12 500  »

Elmalu, d'après Schönbom. ...  10 000  »

Karaman, d'après Hamilton ...  7 500  »

Nigdeh, d'après Hamilton ...  6 000

Egherdir, d'après Hamilton ...  5000 

Vilayet d’Adana

Adana, d'apr. Favre et Mandrot.  45 000 hab.

Marach  ...  24 000  

Tarse, d’après Geary...  12 000 

Hadjin ...  10 000  »

Mersina, d’après Geary ...  6 000  »

Sis...  5 000  »

Albistan...  3 000 hab.

Et pourtant le commerce, indice de l'activité agricole et industrielle, s'accroît d'année en année. Si la Turquie d'Asie a perdu ses exportations de garance, si la maladie des cocons a réduit la production des soies grèges, elle expédie plus de cotons, d'opium, de raisins ; la seule place de Smyrne a maintenant un commerce extérieur plus considérable que celui de toute l'Anatolie au commencement du siècle. Il est probable que dans l'ensemble il y a progrès : la résultante générale de tous les éléments en conflit semble indiquer un accroissement de la population et de son bien-être.

Le contraste violent entre les deux moitiés de l'Anatolie, celle du littoral, qui tend à devenir européenne, et celle des plateaux, qui appartient encore à l'Asie Centrale, ne peut manquer de s'atténuer dans un avenir prochain. Divisée en bassins divergents qui s'inclinent vers des mers distinctes et que séparent des cavités sans écoulement, la Péninsule n'avait point d'unité géographique : mais cette unité que lui refusa la nature commence à lui être donnée par l'homme. Le commerce, facilité par les voies de communication, nivelle les obstacles primitifs, enlève aux faîtes de partage, aux escarpements des montagnes, leur influence, autrefois décisive, sur les mouvements de l'histoire, relâche peu à peu les liens de dépendance qui rattachaient les populations à la glèbe natale. Déjà les wagons de chemins de fer commencent à faire concurrence dans l'Asie Mineure aux 160 000 chameaux de charge qui suivent les chemins des caravanes. Dès que l'intérieur de l'Anatolie sera devenu aussi facilement accessible que les contrées de l'Europe et de l'Amérique déjà pourvues d'un réseau de voies ferrées, on verra s'abaisser la barrière qui sépare l'uniforme plateau du pourtour dentelé des côtes : de proche en proche l'action du dehors se fera sentir jusque dans les hauts pâturages que parcourent les Yuruk. La forme même de l'Asie Mineure la livre d'avance aux entreprises des Européens. Sur trois faces elle est baignée par la mer et, de Batoum, devenu russe, à Mersina, situé en face d'une île anglaise déjà, tous les ports sont autant de points d'attaque ; enfin, par sa face continentale, l'Anatolie, jadis en libre communication avec les tribus kourdes, turques et turkmènes des montagnes médiques, est maintenant limitrophe d'une puissance européenne ; elle est prise à revers, et de ce côté aussi le réseau des routes s'accroitra rapidement.

Dans l'œuvre de transformation graduelle, c'est à Smyrne « l'Infidèle » et non pas à Stamboul qu'appartient l'initiative. Il est naturel que les Ottomans de Constantinople s'occupent à contre-cœur de travaux publics dont hériteront les étrangers ; le chemin de fer qui commence à Scutari et que tant d'ingénieurs ont proposé de prolonger jusqu'à Bagdad, ne pénètre pas même encore dans la vallée du Sakaria, qui pour les approvisionnements journaliers fait presque partie de la banlieue du Bosphore. Mais la capitale de l’lonie asiatique où, malgré les fictions politiques, l'hégémonie appartient réellement aux Grecs et aux Occidentaux, possède déjà tout un réseau de chemins de fer pénétrant à l'orient dans les vallées du Hermus, du Caïstre et du Méandre, et les travaux se continuent dans la direction des plateaux, que des rampes faciles permettront d'atteindre sans peine ; même dans ces hautes steppes où les villes sont si clairsemées, les voies ferrées trouveront des éléments de trafic dans les produits chimiques, sel, salpêtre, borax, qui se sont élaborés sur les bords des lacs de la Phrygie et de la Lycaonie. Toutefois ces lignes, très utiles pour assurer la conquête industrielle des régions de l'intérieur, n'auront qu'une importance secondaire pour le commerce international : c'est à Constantinople que doit passer la grande voie diagonale unissant l'Europe et les Indes.

Mais quoi qu'il semble au premier abord, les Anglais, possesseurs de l’Hindoustan, n'ont aucun intérêt à construire cette ligne directe, commandée par les batteries d'un détroit qui n'est pas en leur pouvoir : l'ouverture de cette voie aurait pour conséquence immédiate de donner aux nations de l'Europe centrale une avance sur eux pour le commerce avec l'Orient. Maîtresse des chemins de la mer, la Grande-Bretagne aurait eu avantage à n'avoir d'autre route que celle du cap de Bonne-Espérance. Elle s'est opposée à l'ouverture du canal de Suez, parce qu'elle ne devait pas être la seule à s'en servir. De même, elle découragera toute entreprise pour la construction d'un chemin de fer de Constantinople à Bagdad : la ligne qu'elle favorise d'avance est celle qui partira d'un port de la Méditerranée situé en face de Cypre et qui aboutira au golfe Persique, mer fermée où commandent ses flottes ; elle demande aussi que le tracé soit séparé des plateaux arméniens par le cours de l'Euphrate, car la prépondérance militaire des possesseurs du Caucase et de l'Anti-Caucase est trop bien établie pour que les Osmanli, même aidés des Anglais, puissent désormais tenter de barrer la route aux Busses, s'il plaisait à ceux-ci d'ajouter à leur domaine le Taurus et l'Anti-Taurus.

 [image 663]

Ainsi la conquête industrielle et commerciale de l'Asie Mineure est grosse de conséquences pour l'équilibre politique du monde, mais que de changements à prévoir pour les populations mêmes de la Péninsule! On peut dire qu'au point de vue du gouvernement l'unité politique de l'Anatolie est faite : le pouvoir du sultan y est mieux établi qu'autrefois ; partout les principautés vassales ou presque indépendantes des derebey ou « chefs de vallées » ont été supprimées ; il ne reste plus que des traces des républiques autonomes qui s'étaient maintenues çà et là dans les hauts massifs ; l'organisation administrative est la même dans tous les vilayet ; mais cette unité n'est qu'un phénomène extérieur : les « nations » anatoliennes n'en restent pas moins divisées. Bien plus, les facilites croissantes des communications augmentent les points de contact entre des populations hostiles ou du moins ayant des intérêts complètement distincts ; les Grecs entreprenants du littoral ne sont plus seulement les voisins des Turcs résignés : 

[carte 665]

ils rencontrent aussi les Turcomans de l'intérieur, encore jeunes d'énergie, les Kourdes, avec leurs qualités iraniennes, d'intelligence et de souplesse, les Arméniens laborieux et tenaces. Pas une ville de l'Asie Mineure qui n'ait quatre ou cinq « nations » entremêlées ; plusieurs en ont douze ou quinze, et chacune de ces nations cherche en dehors de la cité natale ses compatriotes ou coreligionnaires ; les habitants d'une même ville, conscients de leur origine différente, séparés par des haines ou de rivalités traditionnelles, ne se disent point concitoyens. Comment se fera l'annexion de tous ces éléments divers au monde européen? Sans doute il ne manque point dans l'Asie Mineure d'hommes à larges vues qui comprennent les droits égaux des nationalités orientales et qui font des vœux pour la confédération future des peuples de Taurus et de l’Ararat, mais la transition historique sera pénible. En assistant à la transformation de l'ancienne Turquie d'Europe, est-il possible d'espérer que celle de la Turquie d'Asie puisse se faire sans avoir aussi son cortège d'exodes et de massacres ?